CHAPITRE I
Départ de Paris. — Séjour à Nîmes. — Séjour à Bordeaux. — Lisbonne.
Arrivée à Dakar.
Le vendredi 15 mars 1878, Paul Soleillet quittait Paris par la ligne du Bourbonnais. Il avait grand froid, mais il jouissait par avance du bonheur de revoir son petit Michel, sa femme et sa mère qu'il n'avait pas vus depuis le 28 octobre.
Il arrivait à Nîmes le lendemain à onze heures quarante-huit niinutes du matin et consacrait exclusivement à sa famille le reste de la journée. On avait beaucoup à se dire. C'était un instant donné aux épanchements intimes, le temps, pour ainsi dire, de toucher du pied le sol natal, de se fortifier le cœur pour de nouveaux travaux, pour une nouvelle absence qui devait être longue, à coup sûr, et pouvait être éternelle.
La journée du lendemain fut en partie donnée aux parents et aux amis qui vinrent prendre congé de l'intrépide voyageur.
Le soir venu, Michel dort dans sa couchette, bercé par quelque doux songe, tandis que la mère et la femme, le cœur bien gros, préparent les bagages.
Soleillet est homme de courage ; il a sur la poitrine cette triple cuirasse d'airain qui permet d'affronter, sans pâlir, les plus grands dangers. Mais, sous cette cuirasse, bat un cœur d'homme, un cœur sensible aux douces aflfections de la famille. L'enthousiasme
d'une œuvre patriotique n'affaiblit point cet amour de Soleillet pour le petit monde dont il est l'âme et la vie. N'est-ce pas d'ailleurs dans cet amour qu'il puise toute sa force ? L'homme dont le cœur est fermé à Tamour est-il capable d'un patriotique dévoûment ? Quoi qu'il en dise, comme sa femme et comme sa mère, Soleillet essuya furtivement plus d'une larme.
Le lundi, à deux heures trente-trois minutes du matin, il quitte ceux qu'il aime, ceux dont le touchant souvenir lui donnera la force de supporter les fatigues et les dangers de sa nouvelle entreprise, et le soir même, à huit heures, il fait une conférence à la Société de Géographie commerciale de Bordeaux, dans la salle de l'Académie, devant un public nombreux et sympathique.
« Le malaise général dont sont frappées les affaires en France, dit-il, provient de la disproportion qui existe entre la production toujours croissante de l'industrie et les besoins limités du commerce. A cette cause unique, un unique remède : la création de nouveaux débouchés.
» Nous devons chercher des débouchés partout, surtout en Afrique, où nous occupons une position exceptionnellement heureuse par la possession de l'Algérie et du Sénégal. Cette situation nous permet de prévoir le jour où notre influence s'étendra sans conteste sur toute l'Afrique occidentale, où notre commerce, notre industrie, notre civilisation seront prépondérants de Tripoli au lac Tschad, du lac Tschad au Bénin, du Bénin au cap Vert et du cap Vert au Maroc.
» Nous sommes parfaitement installés sur les deux mers qui baignent le nord et l'ouest de l'Afrique ; les oasis du Sahara nous appartiennent ou sont placés dans le cercle naturel d'attraction de nos départements algériens, et nos comptoirs de Médine (Sénégal) ne sont pas à 500 kilomètres du Niger.
» Malgré d'heureux et intelligents efforts, le Sénégal et l'Algérie ne nous ont cependant pas encore ouven les marchés de l'Afrique centrale qui sont, pour ainsi dire, sous notre main.
» Cet insuccès relatif a deux causes : le manque d'esprit de
suite, la localisation des efforts tantôt à l'Algérie^ tantôt au Sénégal.
» Ce n*est ni l'Algérie ni le Sénégal qui doit nous ouvrir l'intérieur de l'Afrique : c'est r Algérie et le SinégaL II ne s'agit pas simplement de la prospérité de l'une ou de l'autre de ces colonies, mais de la prospérité de la France. Devant cet intérêt majeur, nous n'avons pas à rechercher le moyen de faire dériver vers nos comptoirs du nord ou de l'ouest une partie du commerce de l'intérieur; nous devons nous efforcer d'ouvrir l'Afnque à notre influence et à nos deux colonies.
» Depuis longtemps, les hommes spéciaux qui s'occupent des développements à donner, par le commerce, à notre influence en Afrique pensent qu'avant tout il faut joindre nos deux colonies juste au point où, l'influence de l'une cessant, celle de l'autre commence.
» Tous les géographes et notre Société de Géographie de Paris reconnaissent que ce point tombe à Timbouktou, dont la situation, à l'extrémité septentrionale du Niger, en fait un queçar du Sahara et un port du Soudan.
» Faire connaître l'Afrique occidentale et préparer la réunion du Sénégal à l'Algérie, tel est le but que je poursuis depuis 1865.
» En me rendant d'Alger à In-Çalah, j'ai déjà reconnu le premier tiers de la route qui doit les réunir. Après-demain je partirai pour le Sénégal, d'où je m'efforcerai d'atteindre Timbouktou et In-Çalah.
» Je dois à la Société des Études maritimes et coloniales de France, qui veut bien m'accorder son patronage, et à M. Paul Dalloz, au patriotisme de qui l'on ne fait pas vainement appel, de pouvoir commencer ma nouvelle exploration.
» Mieux que personne, je connais les difHcultés de l'entreprise, les dangers, les fatigues et les privations qui m'attendent, mais ce sont là des choses personnelles dont je fais bon marché, soutenu que je suis par l'espoir d'être utile ».
Tel est le thème développé par Paul Soleillet, et ce n'est pas
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merveille si rintelligente population bordelaise l'a couvert de ses applaudissements .
La journée du lendemain, 19, se passe à faire des visites, des achats, des lettres. La soirée est donnée à M. Pierre Foncin, secrétaire général de la Société de Géographie commerciale de Bordeaux, maintenant Directeur de l'Instruction secondaire.
Le 20 au matin, Soleillet trouve sur le quai d'embarquement MM. Marc-Maurel, Foncin, Manès et autres membres de la Société de Géographie, venus pour lui serrer encore la main et lui souhaiter bon voyage. Là se trouvait aussi son ami Louis Lebrun, qu'il embrasse, non sans une profonde émotion.
A onze heures, le petit bateau qui devait le conduire à Pauillac démarre, et, trois heures plus tard, Soleillet monte à bord du Hoogly, paquebot des Messageries maritimes. Le commandant, M. Baud, lui fait un accueil cordial et le place à table auprès de lui.
Les passagers sont peu nombreux. Les plus bruyants sont des marchands de modes françaises établis dans l'Amérique du Sud.
Pendant la traversée, Soleillet se lie avec M. Servonnet, enseigne de vaisseau, M. Blanc, négociant à Rufisque, et M. Isard, négociant à Saint-Louis.
Le 23, Le Hoogly fait escale dans la rade de Lisbonne.
Le temps est détestable, mais cela n'arrête pas Soleillet. Il veut voir ces palais, ces villas qui couvrent les sept collines et se mirent dansleTage; il veut voir ces places dont le pavage en mosaïque imite les vagues de l'Océan; il veut voir ces paysans qui ressemblent à des moines, ces populations qui ont eu l'esprit de conserver leur costume national, ces chars primitifs qui sont traînés par des bœufs et rappellent les véhicules de nos rois fainéants.
Du golfe que forme le Tage, il voyait les tours, les coupoles, les promenades, ce panorama féerique qui justifie le dicton portugais :
Que nâo tem visto Lisbôa, Nào tem visto cosa boa I
qui n'a pas vu Lisbonne n'a rien vu.
La date fatale du i*^' novembre 1755 et la noble figure du marquis de Pombal lui reviennent à l'esprit; les fameux marins du XV* et du xvi* siècle revivent dans son imagination ; il les voit mettant à la voile pour les pays inconnus de l'Afrique et de l'Asie. Comment résister? pourquoi résister? D profite de l'occasion pour visiter l'une des plus belles villes du monde.
Le 26, il reçut de M. le baron Grendel, secrétaire général de l'Association internationale africaine, une lettre ainsi conçue :
« Le Roi est charmé d'apprendre que vous avez les moyens de » réaliser vos projets et de savoir que la noble et utile mission que » vous allez remplir est en si bonnes mains.
» Sa Majesté me charge de vous offrir ses meilleurs compliments » et ses vœux pour le succès de votre exploration ».
On ne peut attendre du roi des Belges que de bonnes et encourageantes paroles, que des témoignages d'amour pour son vaillant I>euple, pour les hommes de cœur et pour l'humanité.
Quatre jours plus tard, le samedi 30 mars, à minuit, un coup de canon annonce à Soleillet la rade de Dakar. L'aurore le trouve sur le pont, le regard fixé sur la terre de ses rêves.
Avec le jour arrivent un grand nombre de pirogues remplies de noirs dont le costume est plus ou moins rudimentaire. L'un a pour tout vêtement un chiffon noué autour des reins ; l'autre, qui n'a point de culotte, porte gravement une redingote ou une veste ; un troisième s'enveloppe du large boubou : tous sont tête nue ou coiffés du légendaire bonnet de coton.
Des nuées d'enfants qui montent de très petites pirogues crient et gesticulent pour obtenir quelques sous. Comme ceux que M. Alfred Rabaud vit dans le port d'Aden, en 1853 (i), ils sont d*une hardiesse surprenante. AJalgré les requins qui sont nombreux dans la baie, ils vont chercher au fond de l'eau une pièce de cinquante centimes. Pour la même somme, ils passent sous le navire.
(i) M. Rabaud, Zanzibar. Souvenirs de voyage, 18 s^- ^4, (Bulletin de la Société de Géographie de Marseille, août-novembre 1879, P- 224.)
Ces premiers eflfets de la civilisation ne provoquent nul enthousiasme. Ces noirs sont-ils moins sauvages que dans leurs forêts ? Assurément, puisqu'ils ont pris tous les vices de la civilisation; mais il ont perdu la dignité, la fierté de l'homme qui se sent libre et maître du sol qui le nourrit. Il n'est plus sauvage, il n'est pas encore civilisé ; il est, comme la chrysalide, entre la chenille qui rampe et le papillon qui s'élève gracieusement dans les airs.