‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 16 sur 145 · DAKAR ET ILE DE CORÉE · texte numérisé non relu

DAKAR ET ILE DE CORÉE

Soleillet se rend ensuite à la préfecture apostolique pour remettre à Tévêque une lettre de M. l'abbé Durand. Il est reçu par le P. Lossédat, curé de Dakar, qui habite la côte occidentale d'Afrique depuis 1844. Ce prêtre a vécu sept ans au Gabon et connaît les divers établissements de la côte. Il fit à Soleillet la remarque que los noirs soumis aux Anglais ou aux Portugais se disent anglais ou portugais, parlent plus ou moins la langue et prennent plus ou moins les habitudes de ces nations, tandis que ceux qui nous sont soumis, même ceux qui furent élevés en France, conservent leurs langues, leurs usages et leurs nationalités : ils se disent Djolof, Serer, Soussous et jamais Français.

A une heure et demie Soleillet se rend à bord de la Thémise pour saluer l'amiral Lallemand.

L'amiral l'entretient de ses campagnes sur la côte d'Afrique ; et, à propos du Dahomey, où il se rend, il lui raconte qu'il y a quelques années, par un gros temps, la barre de Whydah fut franchie par des requins ; que ces monstres se sont tellement multipliés dans les récifs que les noirs ne veulent plus passer la barre et qu'ils considèrent, avec raison, comme mort, tout homme qui tombe à l'eau.

De la Thémise, Soleillet se rend à Corée.

Corée est un rocher volcanique de 880 mètres de longueur sur 215 de largeur, situé par 14** 39' 53" de latitude nord et 19° 45' de longitude ouest. Il est séparé de la terre ferme par un canal de 3 kilomètres. Sa rade est superbe et les navires, dit M. l'amiral Fleuriot de Langle, y trouvent une mer toujours calme. Depuis 1840, il est couronné par un fort bastionné dont les batteries croisent leurs feux avec les feux des batteries de Dakar. Il est maintenant couvert de constructions et sa population, blanche, noire et métisse, est de 3,243 habitants (i).

Bien que l'île de Corée jouisse du privilège d'être un port

(i) Elle n'était plus, en 1885, que de 1,960 habitants. (Elisée Reclus, op, cii,, t. XII, p. 280.)

franc, son commerce est peu développé. Malgré sa pauvreté, ce roc a son histoire. Il fut occupé par les Hollandais en 1617; les Anglais le prirent en 1756 et les Français en 1779; les Anglais nous le reprirent en 1792 et nous le restituèrent en 18 17, après les désastres du premier empire. Espérons qu'il est maintenant Français pour toujours.

Après en avoir visité, extérieurement, l'hôpital, l'hôtel du gouvernement et l'église ; après avoir admiré son fort et son marché, après avoir vu ses habitants et le village construit au bas du rocher, sur une bande très étroite, Soleillet revient à Dakar. Un Anglais l'entretient des tentatives faites pour détourner vers la Gambie le commerce du Haut-Sénégal.

L'attention de Soleillet est particulièrement attirée par les marabouts et les griots.

.Ses observations confirment l'exactitude de celles de Mungo Parle, de l'amiral Fleuriot de Langle et de René Caillié.

Les marabouts ont pour unique occupation de lire le Koran et de dormir sur le sable en causant politique ou religion. L'un d'eux dit à René CaiUié : « Un marabout ne doit jamais donner et toujours recevoir ». Ils abusent de leur qualité et de la crédulité publique pour extorquer des dons et vivre grassement sans faire œuvre de leurs doigts. La reconnaissance n*a pas place dans leur esprit. Au contraire, ils méprisent, maudissent et menacent sans cesse des flammes éternelles les simples qui se privent du nécessaire pour les entretenir dans une opulente oisiveté. Toujours sous prétexte de religion, ils traitent leurs esclaves avec une extrême dureté, ne se servent à leur égard que d'expressions méprisantes et grossières.

Les griots ne valent pas mieux. Ils ne peuvent être réduits en servitude et forment une caste à part, très méprisée, mais très redoutée. Ils tendent toujours la main et jamais en vain; c'est qu'ils ont l'oreille des forts dont ils flattent la vanité par les plus grossières fliatteries ; c'est qu'ils manient habilement la calomnie et versent à pleine gueule l'injure sur qui ne leur plaît pas. Les

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