‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 18 sur 145 · DE DAKAR A RUFISQ.UE · texte numérisé non relu

DE DAKAR A RUFISQ.UE

Comment on navigue entre Dakar et Rufisque. — Chez M. Blanc. — RuHsque. —

Sa population. — Son commerce. — Départ.

Le 3 avril, à 4 heures du soir, Soleillet prend place sur un bateau chargé de marchandises et conduit par trois gamins.

Il vente frais du nord-est. En appareillant, une fausse manœuvre les jette sur un haut fond où ils restent attachés pendant plus d'une heure. Quand ils sont enfin remis à flot, les conducteurs tordent leurs vêtements et s'occupent tranquillement de leur souper, tandis que leur bateau, qui doit en avoir l'habitude, vogue tant bien que mal dans la direction de Rufisque.

Pour échapper aux embarras de la manœuvre, Soleillet s'est installé au milieu des marchandises, à califourchon sur un tonneau. Le soleil avance rapidement vers l'horizon et plonge dans l'Atlantique; le ciel s'illumine de milliers d'étoiles, la nuit est splendide; mais on est presqu'en pleine mer, les pilotes n'inspirent aucune confiance et notre voyageur n'est pas sans inquiétude. On accoste enfin un waft en bois de la rade de Rufisque; Soleillet en escalade la grille et trouve M. Blanc, son compagnon de voyage à bord du Hoogly, qui lui offre un bon souper et un bon lit.

Le lendemain, jeudi, il remet la lettre du colonel Canard au

DE DAKAR A RUFISaUE IJ

lieutenant commandant Rufisque (i) et cet officier lui fait obtenir, pour cinquante francs, un chameau et son conducteur.

M. le vice-amiral Fleuriot de Langle disait en 1868 : « Dès que » les troubles du Cayor seront apaisés, Rufisque, situé dans le » Baol, jouira d'une grande prospérité. » Il a prédit juste. En 1860, la population de Rufisque ne figurait pas dans le recensement de la colonie; il y a quelques années, tout le commerce de Rufisque était représenté par deux maisons : celle de MM. Marc Maurel et Prom et celle de M. Devès. Il y a aujourd'hui i, 193 habitants (2), sept négociants patentés de première classe, soixante autres qui ont soixante-dix-huit magasins, et la ville augmente tous les jours; tous les jours de nouvelles constructions en pierre ou en briques remplacent les hangars en planches qui servirent primitivement d'abris aux pistachiers ou négociants en arachides.

Rufisque n'a qu'une rade foraine, mais les routes du Cayor, du Sin et du Baol y aboutissent et en font un marché très-important.

Sa population se compose de Djolof qui sont pêcheurs et vivent au bord de la mer ou derrière la ville ; de blancs et de signars, qui sont commerçants ou représentants de commerce.

Son principal négoce est celui de l'arachide (arachis hypogœa, L.), plante légumineuse papilionacée, dont le fruit contient une, deux ou trois graines rougeâtres, vulgairement appelées pistaches ou amandes de terre. Ces graines fournissent, par la pression, une huile blanche, limpide, de saveur agréable, qui peut remplacer l'huile d'olive. Les arachides s'achètent au quintal métrique, de vingt à vingt-cinq francs, et sont payées en pièces de cinq francs qui portent au Sénégal et dans quelques pays voisins le nom de gourdes.

Les deux tiers des sommes payées sont immédiatement échangés contre diverses marchandises telles que toiles bleues de coton,

(i) Rufisque est rancien Rio Fresco des Portugais, la Tangueteth des Djolof, la baie de France des anciens navigateurs dieppois.

(2) En 1885, la population de Rufisque était de 4,250 habitants (Elisée Reclus, op. cit., t. XII, p. 280.)

dites guinéeSy provenant des Indes ou de Rouen, contre du tabac d'Amérique que l'on vend en paquets de six feuilles appelés « tètes de tabac », contre de la poudre grossière, dite de traite, des armes, de la verroterie, du sucre, etc. L'autre tiers des sommes payées est conservé par les noirs et transformé en bijoux.

Rufisque a l'aspect d'un bazar. Ses rues sablonneuses sont bordées de boutiques. Sa grande place est constamment traversée par des caravanes de chameaux, de bœufe et d'ânes, et par des noirs qui traînent des petites charrettes. Le chargement et le déchargement des navires se font au moyen d'un v^aft à la maison Morel et Prom, qui prélève un droit.

A une heure, Ya-Gaudir, l'un des chefs de Rufisque, amène, de la part du lieutenant-commandant, le chamelier qui doit conduire Soleillet à Saint-Louis. Le départ est fixé au lendemain matin, quatre heures, mais il a lieu avec une heure et demie de retard. Soleillet a placé son mince bagage des deux côtés du chameau et s*est installé tant bien que mal au milieu des paquets. Il emporte de M. Blanc le meilleur souvenir.

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