‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 19 sur 145 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DE RUFISaUE A TARET

De Rufisque à Dakar. — Le Couscous. — Au poste de Mbidjem. — Le Giyor. — Un homme imporunt. — Culture des champs. — Les Djolof. — Singulière coutume des femmes. — Bettet. — Camps maures des bords de la mer.

La route traverse un pays plat, couvert de grands arbres et de villages composés de cases rondes en paille surmontées d'un toit conique en chaume. Ces villages sont très animés. Presque toutes les femmes ont un enfant qu'elles portent sur le dos dans une pagne nouée au-dessous des seins.

Elles font ainsi devant leurs cases les travaux du ménage, et broient, dans de grands mortiers de bois, avec de longs pilons aussi de bois, le mil pour le couscous.

Elles y mettent beaucoup d'entrain. Généralement elles pilent à deux dans le même mortier, s excitent par des chants, lancent le pilon très haut et claquent des mains pendant qu'il est en l'air. Elles doivent en partie à ce travail la beauté de leurs bras et de leurs épaules qui sont splendides.

Le couscous leur occasionne des travaux longs et pénibles. Elles doivent piler le grain deux fois, une première fois pour le séparer de son écosse, une seconde fois, après l'avoir vanné, pour le réduire en farine.

Le couscous est le mets national et la base de la nourriture des noirs.

La chaleur n'est pas excessive : son maximum a été de 27** 4'.

A midi et demi, Soleillet arrive au poste deMbidjem.il est reçu

lé ï>llÈMlfeRE PARTIE. — CHAPITRE IV

par le sergent chef de poste et par l'employé du télégraphe, un noir, gourmet (chrétien) de Saint-Louis élevé dans la banlieue de Marseille. Aux environs de ce poste, le gouvernement possède un jardin où se trouve une belle bananerie.

Le lendemain, samedi, Soleillet part à une heure du matin ; un quart d'heure après, il est dans le Cayor, royaume indépendant placé sous la suzeraineté de la France.

Le pays est accidenté, boisé, arrosé d'eaux vives. Au jour, Soleillet laisse sa monture aux mains du chamelier et s'éloigne un peu de la route : une biche de haute taille le regarde curieusement, des milliers d'oiseaux, richement vêtus, aux cris étranges, remplissent la forêt de mouvement, de vie, de gaîté, de chants d'amour.

Un grand nombre de villages sont disséminés sur la route. Les habitants sont étonnés de voir un blanc sur un chameau.

Le chamelier ayant une commission pour un de ces villages, Soleillet met pied à terre et s'installe sous un bel arbre, auprès d'une mosquée. Un homme au vêtement sordide passe près de lui et entre dans un enclos où se trouvent plusieurs cases. Il en sort un instant après coiffé d'un bonnet grec de haute forme, en velours incarnat brodé d'or, vêtu d'un grand boubou (i) bleu brodé de blanc, chaussé de bottes en maroquin rouge et armé d'un sabre dans un fourreau de cuivre. Il passe et repasse, grave et silencieux,

Marchant à pas comptés, Comme un recteur suivi des quatre facultés,

entre et sort de la mosquée pour faire admirer sa magnificence. Tout autour des villages se trouvent des champs bien cultivés et bien irrigués. Les ouvriers en sont complètement nus, mais ils portent autour du corps, pendus à des courroies ou à des ceintures, une quantité innombrable de grigris, de talismans, de

(t) Sorte de blouse longue et large ayant la forme d'une toge d*avocat.

DE RUFiSaUE A TARET I7

poires à poudre, de couteaux. Ils ont toujours un fusil auprès d'eux.

Les femmes sont vêtues d'une pagne (i) serrée autour des reins.

Hommes et femmes séparent leurs cheveux sur le front et les divisent en petites tresses.

Ce sont des Djolof purs, gens de fort belle race.

Un cavalier de taille athlétique, aux traits réguliers, à la barbe naissante, aux cheveux abondants et régulièrement tressés, drapé dans une pagne et tenant un coutelas dans la main droite, galoppait sur un bel étalon qu'il montait à cru et dirigeait de la main. Une jeune femme, admirable de proportions, laissait voir deux seins qui auraient pu, comme ceux de Vénus, donner la forme à la première coupe. Longtemps elle suivit Soleillet, curieusement, montrant à travers ses sourires une double rangée de belles dents blanches et demandant, par ses gestes, du tabac à fumer qu'elle finit par obtenir. Chez les Djolof, les hommes prisent et les femmes fument. Les élégantes savent se placer coquettement une petite pipe dans le coin de la bouche et en tirer de gracieux nuages de fîimée.

A la vue de cet homme et de cette femme, Soleillet eut la perception de la beauté noire (2).

(i) Pièce de coton rayé plus longue que large.

(2) Les peuples yolof qui habitent sur l'Atlantique et les peuples çomalis qui vivent sur la côte d'Ajan, baignée par l'océan indien, ont une telle similitude de forme extérieure, que, si Ton ne considérait que leur caractère physique, on admettrait sans peine qu'ils appartiennent au même rameau éthiopien. Tous les deux offrent les plus beaux spécimens des peuples africains. Leur peau, qui est d'un noir de jais, a des reflets brillants qui indiquent que le derme est d*une finesse extrême. Les proportions de leur corps sont admirables, et la comparaison seule fait ressortir leur haute taille qui est svelte et dégagée; le volume de la tête est généralement trop petit pour la masse du corps ; quelques tribus la grossissent en laissant pousser leurs cheveux crépus ; elle est rattachée au corps par un cou flexible et bien planté dans les épaules ; la musculature du torse est bien ressortie, les reins sont cambrés, la cuisse est arrondie, le genou petit ; le type des noirs du nord serait parfait s'il

l8 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IV

A partir de trois heures, le terrain devient sablonneux et inhabité. A quatre heures et demie, Soleillet arrive au poste de Bettet où il est reçu par Masemba, noir musulman de Saint-Louis, employé du télégraphe et marabout déjà considéré.

Il quitte le poste le lendemain dimanche, 7 avril, à cinq heures du matin, traverse une fraîche oasis et suit le bord de la mer pendant toute la journée. Il voit dans de nombreuses épaves la preuve des dangers de la navigation sur ces côtes. Il rencontre plusieurs caravanes de Maures. La plupart des hommes sont couverts de peaux de chevreau noir, car il pleut et il fait froid. Ces Maures ont, sur le bord de la mer, quelques petits camps très sales et très misérables.

Des quantités innombrables de crabes connus sous le nom de ioulourous, marchent rapidement de côté, et tracent sur le sable du rivage de capricieux dessins. Il sont en partie chargés de la voirie de Saint-Louis. Ils entrent dans les cimetières et s'introduisent dans les cadavres pour en dévorer les entrailles.

n'(^tait déparé par une jambe sèche qui s*appuic sur un pied plat, rendu plus disgracieux par le prolongement du calcanéum.

(Amiral Fleuriot de Langle, Croisière à la côte d* Afrique, dans le Tour du monde f t. II, p. 310).

Page 1