CHAPITRE VI
Séjour i Saint-Louis. — Le colonel Brière de l'Isle. — Papa Ousman. — M. Gaspard Dcvès. — Hamat-N*diaye-An. — El Hadji Bou el Mogdad. — Soleillet reçoit une mission du gouvernement du Sénégal. — M. Isard. — Soleillet est reçu par les officiers de Saint< Louis. — Préparatifs de départ.
En arrivant à Saint-Louis, Soleillet va se présenter au commandant Boilève, directeur des affaires politiques. U est bien accueilli et appelé immédiatement par M. Brière de l'Isle, colonel à l'état-major de l'infanterie de marine et gouverneur du Sénégal et dépendances.
Le colonel Brière de l'Isle est un mulâtre de haute taille, de prestance toute militaire, ferme de parole, parfois brusque de geste, franc, loyal. Soleillet parle de lui avec enthousiasme.
Il lui remet des lettres de l'amiral Thomasset, président de la Société des études maritimes et coloniales, de M. Louis Desgrand, président de la Société de Géographie de Lyon, et de M. Marc Maurel, président de la Société de Géographie commerciale de Bordeaux.
Après avoir lu ces lettres en entier et posément, le colonel dit à Soleillet :
— Je vois que vous avez de grands projets, mais quels sont les moyens dont vous disposez actuellement ?
— Je n'ai encore reçu que i ooo fr. de la Société des études maritimes et coloniales; le jour de mon départ de Bordeaux, la Société de géographie de Lyon m'a fait remettre loo fr. ; le
ministre de l'Instruction publique m'a alloué une subvention de I 000 fr., mais je ne l'ai pas encore reçue; je pense qu'elle me parviendra au premier jour (i). La Société des études maritimes et coloniales doit m'envoyer encore un millier de francs (2) ; la Commission des missions au ministère de l'Instruction publique et la Société de géographie de Paris ont promis de ne pas m'oublier quand je serai en route.
— Ainsi donc, Monsieur Soleillet, vous êtes sans ressources ! Que comptez-vous faire ?
— Monsieur le Gouverneur, j'ai pensé que, connaissant l'utilité des explorations que je désire entreprendre, vous ne me refuseriez pas de les patroner, et que vous auriez la bonté de me procurer les fonds nécessaires pour commencer mon voyage.
— Enfin, que vous faudrait-il ?
— Je désirerais un tirailleur qui pût me servir d'interprète et de domestique, une mule harnachée pour monture, quelques vivres : biscuits, riz, sucre, café, et une somme de 3,000 fr. (3).
Soleillet expose ensuite au gouverneur son plan de voyage. Celui-ci paraît l'approuver, l'invite à dîner pour le soir et lui conseille de voir M. Gaspard Devès, grand négociant, maire de Saint-Louis et président de la Chambre de commerce. On lui donne pour l'accompagner l'interprète Ousman.
(i) Cette subvention a été allouée en mars 1878 pour aider Soleillet à s'équiper et à se rendre au Sénégal. II n'a pu la toucher qu'en mai 1879, les bureaux ne voulant pas se contenter d'une signature sous-seing privé et persistant à lui demander, alors qu'il était dans le Soudan, une procuration notariée.
(2) Soleillet n'a reçu de la Société des études maritimes et coloniales que 500 fr. en plus, ce qui porte à i,Soo fr. la subvention totale de cette Société,
(3) Il convient de remarquer ici, qu'en partant de France, Soleillet n'avait promis à la Société des études maritimes et coloniales que de faire le tour de la Sénégambie en se rendant de Bathurst à Médine. Ce voyage a été fait en 1880-81 par le docteur Socrate d'Ariffa, de Bologne. Soleillet a vu le docteur à Bakel et il a reçu de lui l'assurance que ce voyage ne lui avait pas coûté 1,000 fr. Soleillet pouvait donc tenir sa promesse.
Papa Ousman, comme on l'appelle généralement à Saint-Louis, est un vieux noir de race soni-nké, né dans le haut du fleuve. Après avoir beaucoup voyagé, il est venu se fixer à Saint-Louis où pendant longtemps il a exercé la profession de menuisier. Maintenant encore, il aime à se rappeler ce bon temps et il parle volontiers du général Faidherbe, pour qui il a un véritable culte. Le général le tient d'ailleurs en grande estime. Il dit dans ses essais sur la langue poul : « Je me suis procuré ces documents avec » l'aide de l'interprète Ousman, un de ces indigènes sénégalais » qui servent la cause fi'ançaise avec un dévoùment et une fidélité » au-dessus de tout éloge ».
Papa Ousman est chaussé d'immenses sandales ; il porte une pagne, sur 4a pagne un boubou, sur le boubou une redingote de commissaire de marine; il a pour coiffure un bonnet de coton. Sa figure ridée est encadrée dans un collier de barbe blanche très courte. Ses yeux sont petits et vifs. Il parle très bien le français. Il est intelligent; il a beaucoup vu, beaucoup observé; sa conversation est très instructive.
Soleillet ne rencontre que le lendemain le maire de Saint-Louis, homme intelligent et fort occupé d'ouvrir à la colonie les marchés de l'intérieur de l'Afrique. M. Devès pense que nous devons diriger tous nos efforts vers l'empire de Ségou, clé de la route du Haut-Sénégal au Niger; que les sultans de Ségou et du Masina accueilleraient bien un voyageur français; que Soleillet, dût-il avoir le sort de Mage et de Quintin, devait prendre pour objectif Ségou-Sikoro, et qu'un voyage à cette ville rendrait au Sénégal un grand service.
Dans l'après-midi, Soleillet voit Hamat-Ndiaye-An, tamsir (i), officier de la Légion d'honneur, et cadi de Saint-Louis. Il est âgé, toucouleur du Toro, très estimé, très aimé. M. Marc Maurel l'a beaucoup connu pendant son séjour au Sénégal et fait de lui le plus grand éloge.
(i) Chef de la religion musulmane au Sénégal.
Hamat a un gendre qui est chef d'un village sur le Haut- Sénégal où il doit retourner prochainement. Si Soleillet peut voyager avec lui, ainsi que le propose Hamat, il arrivera facilement par terre au Guidimakha.
Soleillet vint aussi voir el Hadji Bou el Moghdad, officier de la Légion d'honneur et rédacteur, pour l'arabe, auprès du gouvernement du Sénégal. En 1 860-1861, Bou el Moghdad a traversé le Sahara de Saint-Louis (Sénégal) à Mogador (Maroc). Comme plusieurs noirs du Sénégal dont les parents veulent soigner l'éducation, il a été élevé chez les Maures Ouled-Daman. Il a conservé des relations avec les principales familles maures du désert, ce qui lui a permis de se faire une grande situation tant auprès des Maures qu'auprès des Français. Il est l'homme du Sénégal ^ui peut le mieux renseigner et le mieux protéger un voyageur qui se propose de traverser le désert.
Il pense que Soleillet pourrait atteindre Timbouktou par le Oualata; il lui trace un itinéraire et le renseigne sur les principales tribus maures avec lesquelles il se trouverait en rapport.
Dans la matinée du 13 avril, Soleillet se rend chez le gouverneur où il rencontre M. Bancale, capitaine de spahis, qu'il a connu dans l'oasis de Laghouat. Le gouverneur lui apprend que toutes ses demandes sont acceptées et l'invite à dîner.
Le lendemain, Soleillet déjeune chez M. Isard, qui fait le commerce d'animaux pour les ménageries. Les noirs lui apportent toutes sortes d'animaux. Au moment de l'arrivée de Soleillet, il mesurait tranquillement avec son fils un serpent pithon dont on lui proposait l'acquisition.
Le 15, le gouverneur lui annonce qu'il partira le 17 et que, le 16, il fera une conférence publique.
Il déjeune avec les officiers d'infanterie de marine qui l'invitent gracieusement à être leur hôte pendant le reste de son séjour à Saint-Louis.
Dans la journée, en compagnie de Bou el Moghdad, il achète des barres d'ambre, |du corail et de la cornaline ; le soir, avec le
sous-lieutenant Monteil, il achète deux plats, deux assiettes, deux tasses, deux couverts, le tout en fer; un chandelier de cuivre, deux couteaux et deux bouilloires en métal complètent sa batterie de cuisine.
Le 16, le gouverneur fait acheter par adjudication, pour son voyage, deux balles de guinèes. Il ajoute à cette petite pacotille du tabac et de la parfumerie.
A dix heures, il raconte aux officiers de l'infanterie de marine ses précédents voyages. A cinq heures du soir, dans la cour de rÉcole des Frères, en présence du gouverneur, des autorités civiles et militaires et d'un public très nombreux, il expose le but de son prochain voyage et ses projets pour l'avenir. Cet exposé est accueilli avec la plus grande sympathie.
Le jour du départ est arrivé. Il donne la matinée à sa famille, à ses amis, à la Société des études maritimes et coloniales. A deux heures, il prend congé du gouverneur qui trouve pour lui de bonnes et encourageantes paroles. M. Brière dellslelui donne pour dernières instructions de se rendre d'abord à Ségou-Sikoro, puis, si les circonstances sont favorables et si ses ressources le lui permettent, de descendre à Timbouktou et de s'enfoncer dans le désen.
A trois heures, en compagnie du sous-lieutenant Monteil, qui l'avait aidé à terminer ses paquets, il traverse la ville pour se rendre au bateau. Tout le monde dans les rues, blancs et noirs, civils et militaires, le saluent, lui souhaitent bon voyage, lui serrent les mains. Il entre en passant dans le magasin de M. Serp et s'assied un instant pour vérifier une note. Un inconnu le prie de lui écrire un mot en souvenir de son départ, et Soleillet trace sur un chiffon de papier cette phrase qui se passe de tout commentaire :
Si je ne réussis pas, je recommencerai.