DE SAINT-LOUIS A PODOR
Les bords du fleuve sont couverts d'une végétation luxuriante. Les grands arbres, où gambadent des singes, se tnirent dans le fleuve. Des aigrettes et des aigles batteleurs cherchent leur proie. Des caïmans dorment sur la berge et leur poitrail blanc sert de cible aux voyageurs ; d'autres nagent entre deux eaux, en quête de nourriture.
Les indigènes divisent ces monstres en deux espèces : le dialik, de couleur assez claire, qui ne dépasse jamais deux mètres et se nourrit exclusivement de poisson ; le maimaido, de couleur plus sombre, qui atteint 6, 8 et 10 mètres de longueur et attaque les bœufs et même l'homme.
Qjiand on veut se baigner en sûreté dans le fleuve, il faut agiter l'eau ou la faire battre à ses côtés : cela suffit pour éloigner le crocodile qui craint le bruit, comme l'indique son nom.
Sur les deux rives du Sénégal et du Dhjoliba ou Niger, on trouve des croyances qui rappellent nos légendes du moyen-âge . Des femmes ont pouvoir sur le terrible maimaido. Elles lui défendant de toucher aux gens de leurs villages, lui font des remontrances, le corrigent quand il enfreint leurs ordres, et (d'après ce que l'on croit) elles le promènent tenu en laisse par un ruban.
De même qu'en France certaines personnes portent des amulettes, des médailles, des reliques pour se garantir des balles, des maladies, etc., certains noirs portent des grigris pour se garantir de la dent du crocodile. D'autres enfin assurent qu'un homme peut se débarrasser d'un caïman qui lui a saisi la jambe en se retournant brusquement et en lui enfonçant ses doigts dans les yeux.
A huit heures du soir, i> Dakar arrive à l'escale de Podor. On apporte à Soleillet une dépêche de M. Brière de l'Isle, et Soleillet sent tout le prix de ce mot d'encouragement et d'adieu qui lui est envoyé, à l'extrémité de la ligne télégraphique, par le gouverneur du Sénégal, Cette dépêche, qui feit honneur à son auteur et à son destinataire, mérite d'être citée. La voici :
« Je voulais vous dire adieu hier soir de mon bureau, mais
30 , PREMIÈRE PARtïE. — CHAPITRE VIÎ
» VOUS étiez déjà embarqué. Je vous souhaite succès pour la » France et le Sénégal. Ne négligez aucune occasion de nous » donner de vos nouvelles, et comptez sur l'administration de la » colonie qui vous a adopté ».
Soleillet et le commandant de l'aviso prennent terre. Ds sont reçus par M. Clercant, capitaine d'infanterie de marine, commandant du cercle de Podor, et par M"* Clercant. Près d'eux se trouve le capitaine Gallieni, du bureau politique de Saint-Louis, qui vient de faire une délimitation de frontière dans le Toro (i).
Malgré l'heure avancée de la nuit, on fait le déchargement de l'aviso. Les bagages de Soleillet ne demandent pas grand temps; la mule, qui pouvait seule occasionner des difficultés, est jetée à l'eau et gagne tranquillement la rive.
Le vendredi, 19 avril, à trois heures du matin, Soleillet serre la main du capitaine Gallieni, qui prend sa place à bord du Dakar ^ et va s'installer dans la chambre que vient de quitter cet officier.
Dans la matinée, il se rend au télégraphe pour répondre à la gracieuse dépêche du gouverneur.
L'employé du télégraphe est un noir gourmet de Saint-Louis. Près de lui se trouve M. Couteau, conducteur des Ponts et Chaussées, noir gourmet aussi, avec qui Soleillet a fait le voyage de Saint-Louis à Bakel.
Après une bonne causerie, Soleillet visite l'escale qui consiste en une belle allée de cail-cédrats, où se tient chaque matin un marché indigène, et en une rangée de maisons parallèles au fleuve, où se trouvent les logements et les magasins des traitants et des négociants du Sénégal.
Il voit chez le cheikh Mahmadou le commandant Abdoul, qui se dispose à partir pour le Toro. Dans l'après-midi, il range les marchandises qu'il doit laisser à Podor, où un chaland les prendra dans quelques jours pour les porter plus loin.
(i) C'est ce même officier qui devait commander la mission envoyée à Ségou en 1879-1881. Elle a fait de très beaux travaux topographiques ei ouvert la voie aux expéditions du colonel Borgnis-Des bordes.
DE SAINT-LOOIS A PODOR 3I
La journée du lendemain se passe en partie à recueillir des renseignements sur Podor, l'escale la plus importante du fleuve.
Au temps de Bruë, au xvii* siècle, nous y avions déjà une escale. Au siècle dernier nous y avions un fort, et c'était, d'après Adamson, la limite de notre navigation ; mais il fait erreur, car de tout temps nous avons remonté le fleuve jusqu'à Bakel et à la Falémé.
Dans le temps où le Sénégal était tantôt à la France, tantôt à l'Angleterre, Podor fut complètement négligé. Le colonel Schmaltz, qui, de 18 17 à 1820, gouverna la colonie, eut l'intention de reconstruire le fort et de faire de Podor le chef-lieu de grandes cultures à établir dans l'île à Morfil. Ces idées n'eurent aucune suite, et c'est seulement en 1854 ^^e le fort fut reconstruit par le général Faidherbe.
En 1830, on renonça aux cultures entreprises sur les bords du Sénégal. Quelle est la cause de l'insuccès de cette entreprise qui pouvait avoir des résultats si heureux ? Le gouvernement français a cru, sous tous les régimes, qu'il lui suffisait de faire des règlements et d'accorder des primes pour faire naître et prospérer la colonisation, le commerce et Tindustrie. C'est une idée absolument fausse. Ce qu'il faut, c'est peu de règlements, le moins possible, beaucoup de liberté, une protection sérieuse et des chemins.
En ce qui concerne *les primes, voici ce qu'en dit Raffenel, témoin oculaire :
« D est, au Sénégal, de notoriété publique, que les primes qui, » par une trop grande confiance de l'administration, étaient » payées sur pied au lieu d'être payées sur récolte, servirent plus » souvent à récompenser la paresse et la fraude qu'à encourager » le travail honnête. Voici comment : lorsque la visite de l'ins- » pecteur était annoncée, des chefs de culture faisaient ficher en » terre, pendant la nuit, des branches de cotonniers et d'indigo- » fères, et, à la faveur de cette grossière supercherie, le nombre » des plants s' accroissant facilement dans une proportion indéfinie, » non seulement donnait droit à des primes d'un prix élevé,
» mais entraînait encore à faire, sur la prospérité des cultures, » des rapports inexacts qui entretenaient une erreur déplorable. » La fraude ne s'arrêtait pas là; elle spéculait aussi sur les tra- » vailleurs pour percevoir des subventions indues : on trompait » les inspecteurs sur le nombre des ouvriers, et cela était facile, » en faisant répondre à l'appel des hommes qui n'étaient point » employés aux cultures. On allait, en outre, jusqu'à abuser de » la libérale rétribution qui était accordée pour leur nourriture ; » cette rétribution était fixée à 50 centimes par jour, tandis que » la nourriture ne coûtait réellement que 15 centimes ».
Ces insuccès de culture prouvent donc tout simplement que la tutelle de l'État ne peut remplacer l'initiative privée. Il est à supposer que, dans un temps prochain, le Sénégal, dont la fertilité n'est pas contestable, produira tout ce qu'il peut produire, augmentera notre richesse nationale, portera les colons et les indigènes à beaucoup consommer, amènera un mouvement d'échanges qui sera plus profitable à notre marine marchande et à notre industrie que les primes et la protection.
Le 21 avril était le jour de Pâques. En France, dit Soleillet, c'est jour de fête ; ici, personne n'y songe. La nature a même un air de tristesse inaccoutumée, un ciel du nord, des nuages pommelés blancs et gris avec des bandes pourpres, et le thermomètre ne dépasse pas -j- 34**-
Dans la matinée on a amené un maure arrêté pour vol. Il avait les mains liées derrière le dos avec une longue corde dont un bout était tenu par Mercure, un grand diable de noir, ancien captif, qui remplit ici les fonctions d'agent de police.
Depuis qu'il est à Podor, Soleillet cherche à acheter un bœuf porteur ou des ânes. Ne pouvant en trouver et ne voulant pas prolonger son séjour, il loue, au prix très élevé de 10 fi'ancs, un bœuf qui portera son bagage à Guédé. Le départ est fixé au 23 avril, cinq heures du matin. Le cheikh Mahmadou rejoindra Soleillet à Guédé.