CHAPITRE VIII
DE PODOR A GUÈDÈ
Toilette de voyage. — Equipage. — Départ de Podor. — De Podor i Diatal. — Comment les Slatés domptaient les ânes. — Soleillet chirurgien. — Le Toro. — Les Toucouleurs. — Particularités de la langue poular.
Après déjeuner, Soleillet se fait raser la tête par un homme de Ségou, Yaguelli, son garçon, et Ali, l'infirmier du poste, ayant craint de le couper. Il prend ensuite le costume du pays : une grande blouse de coton ayant à peu près la forme de la toge des avocats, et un bonnet de coton sur lequel il place un large chapeau de paille.
A l'heure dite, il donne l'ordre de charger le bœuf, mais le pauvre animal est blessé sur le dos et ne peut conserver sa charge. Soleillet fait appeler le loueur et lui demande un âne. Nouvelles difficultés. Cependant, à force de faire chercher, on trouve deux ânes et un conducteur, le tout au prix de 13 fi:. 65 .
Les bagages se composent d'une petite provision de biscuit de mer, de thé, de sucre, de bougie, d'un sac contenant du linge, d'un hamac de matelot, d'un tapis saharien que Soleillet a rapporté de Djebel-Amour, d'une caisse contenant des têtes de tabac pour servir de monnaie jusqu'à Médine. Soleillet porte, dans une sacoche, de l'argent, de l'ambre, du corail, de la cornaline pour cadeaux. U est armé d'un revolver et d'un couteau cachés sous ses vêtements. Son domestique a un fusil à deux coups, une petite provision d'amorces, de poudre et de plomb.
A huit heures et demie tout est prêt et l'on se met en route.
Soleillet reçoit les adieux du commandant du poste, M. Clercant, et du docteur Borello, dont il fait le plus grand éloge. Mahmadou monte à cheval et l'accompagne à quelque distance.
En descendant du poste, qui est à l'extrémité ouest de l'escale, sur une butte élevée, on traverse des allées, jadis au nombre de quatre et réduites à deux par le fleuve ; ces allées sont plantées de cail-cédrats, arbre particulier au Sénégal qui offre un frais ombrage, donne un bois comparable à l'acajou et une écorce que les indigènes emploient comme fébrifurge et comme abortif. Un côté des allées est bordé par le fleuve, l'autre par des maisons.
En quittant l'escale, on entre dans une plaine ondulée, couverte de broussailles et d'herbages. En cet endroit, les deux ânes se débarrassent de leurs charges et se mettent à gambader à travers champ. Plus de deux heures sont perdues à les rattraper et à remettre en ordre les bagages.
Soleillet traverse le village de Diatal et entre, une demi-heure après, dans la forêt de Kouaké. La forêt est très épaisse et très belle, mais les ânes sont capricieux et l'on avance avec une extrême lenteur.
Soleillet ne s'est pas souvenu d'un petit incident assez gai raconté par Mungo Park. L'illustre voyageur s'avançait dans le royaume du Bondou, quand un de ses ânes s'arrêta et s'obstina, avec l'entêtement qui distingue sa race, à ne plus avancer d'un seul pas. Les conducteurs nègres ne furent nullement embarrassés. Ils coupèrent une branche d'arbre fourchue, mirent la fourche, comme un frein, dans la bouche de l'âne, lui en attachèrent les petits bouts derrière les oreilles et laissèrent pendre le gros bout qui devait heurter le sol toutes les fois que l'animal baisserait la tête. Ainsi arrangé, messire Aliboron marcha d'un pas tranquille, et bientôt, pour éviter les contre-coups douloureux produits par les pierres et les racines aux chocs du gros bout de la branche, il s'avança haut la tête. Les noirs dirent à Mungo Park que les Slatés employaient toujours avec succès ce moyen de dompter les ânes.
Soleillet, impatienté, laisse les bagages aux soins de Yaguelli
DE PODOR A GuèDÉ 55
et part en compagnie d'un noir qui se rend aussi à Guédé. Les deux voyageurs s'avançaient tranquillement, le noir à pied, Soleillet sur sa mule, quand le noir s'arrêta brusquement et leva son pied ensanglanté par une énorme épine. Soleillet descend de sa mule, étale sa trousse et sa petite pharmacie, panse de son mieux le pauvre honmie et ils se remettent en route. Ces deux hommes ne s'entendent pas ; cependant, les sentiments de reconnaissance exprimés par l'un sont parfaitement compris par l'autre. Ce noir était un indifférent, peut-être un ennemi; quelques gouttes de perchlorure de fer, une pincée de charpie et quelques soins donnés avec humanité, ont fait de lui un allié, un ami. La bonté et la simplicité sont partout de bons viatiques, surtout chez les peuples jeunes. C'est notre bonté, notre simplicité, notre bonhomie, qui nous firent tant aimer des peuplades américaines.
A trois heures un quart, les deux voyageurs se trouvent tout à coup devant le fleuve. Des femmes et des enfants s'y baignent, de frêles pirogues y naviguent. En face se trouve un grand village ; c'est Guédé, capitale du Toro.
La population du Toro, comme toutes les populations de race toucouleur, faisait autrefois partie de la puissante confédération du Foutah (i). Le Fou tah s'étend de Dagana au marigot N'Guerère et se divise en trois parties qui confinent à la rive gauche du Sénégal : le Toro, à l'ouest ; le Foutah proprement dit, au centre ; le Damga, à l'est. Le Foutah obéissait à un chef unique choisi dans la famille des Torodos. Ce chef exerçait le pouvoir religieux et le pouvoir politique et prenait le titre de ahnamy, Corruption des mots poular Emir cl Mouemim, commandeur des croyants. Cette organisation a subsisté jusqu'en 1859, époque à laquelle le général Faidherbe a fait de cette redoutable confédération les trois provinces actuelles,
(i) Au commencement du siècle elle était si redoutée comme £inatique et voleuse, qu'une caravane anglaise d'exploration, composée de 130 personnes, crut devoir faire un détour pour l'éviter. Poussée dans ce pays par la trahison de l'almamy du Bondou, elle y subit toutes les avanies imaginables. (René Caillié, op. cit., t. I, p. II et 49.)
dont une, le Toro, est placée sous le protectorat de la France. Les trois tronçons ont fait depuis de vains fefforts pour se réunir de nouveau. Le Lao et Tlrlabé, qui appartiennent au Foutah central, forment aussi des États indépendants placés sous le protectorat français par le traité de Galoya, du 24 octobre 1817.
Quoi qu'il en soit, tant par ses traditions que par ses limites et son unité de race, le Foutah conserve sa nationalité.
Les Toucouleurs sont des métis des Foulbé qui ont conquis le Foutah sénégalais sur les Ouolof etles Mali-nké. Ils étaient conduits par Koly-Ténéba, chef d'une tribu foulbé du nom de Denia-nké. D'après la tradition, cette nation se serait croisée, avant la conquête, avec des berbères Tadjakant. Suivant le général Faidherbe, le nom de Toucouleur serait celui que les Arabes et les Berbères donnaient, vers le x' siècle, aux peuples noirs qui adoptaient le mahométisme.
a Le pays de Tekrour, dit-il, est signalé par les auteurs comme » s'étant converti le premier. Tekrour était sur le Niger, en >) amont de Tombouctou. Le nom de Tekrour est certainement » un nom berbère ; les soudaniens ne peuvent pas le prononcer à » cause de la consonne double et des deux r successives. Ils » diraient Tokoror, ou plutôt Tokolor, à cause de la parenté de » / et de Yr qui étaient confondues chez les Égyptiens ».
Les noirs de notre colonie, et par suite les Français, donnent ce nom de Tokoror, Tokolor, devenu dans leur bouche Toucouleur, aux Foulbé métis, mais non aux Foulbé restés purs, en sorte que Toucouleur veut dire Foulbé croisé de noir.
Ce peuple toucouleur a, au physique, des différences tellement caractéristiques, qu'on rie peut le ramener à un type unique comme ses pères de race noire ou de race rouge. Les Toucouleurs ont la barbe rare et tardive, et, ce qu'il est difficile d'expliquer, beaucoup ont, dès leur jeune âge, la poitrine, les jambes et les bras velus, tandis que les Noirs et les Foulbé, à de rares exceptions près, n'ont de poils qu'au pubis et aux aisselles.
Au moral, le Toucouleur est fanatique, turbulent et inquiet.
DE PODOR A GUÉDÉ 37
Son état politique rappelle celui de certaines nations européennes au moyen âge.
La langue du Foutah est le poular, idiome des Foulbé. Sous le titre : Essai sur la langue poul, le général Faidherbe en a donné une grammaire et un vocabulaire. Cette langue offre quelquesparticularités remarquables. Ainsi, elle a deux genres, non le masculin et le féminin, comme l'arabe, le berber et les langues aryennes, mais Yhominin et le brute. Elle a deux pronoms pour la première personne du pluriel : l'un marque l'exclusion, l'autre l'inclusion des personnes à qui l'on parle. Elle a des pluriels qui ne ressemblent nullement à leurs singuliers, bien qu'ils soient soumis à des règles euphoniques parfaitement déterminées. Par exemple, saourou (bâton) fait au pluriel tiabbi.