CHAPITRE IX
GUÈDÉ
Visite au roi. — Visite du roi à Soleillet. — Présents du roi. — Portrait de Yaguelli.
— La mosquée de Guédé. — Second* visite du roi à Soleillet. — Les Griotes du roi.
— Le cheikh Mahmadou et ses élèves. — Comment pèchent les femmes de Guédé.
— Les ânes du roi.
La ville de Guédé, où entre Soleillet, après avoir traversé le fleuve à gué, se compose d'une série d'enceintes en boue sèche. Chaque enceinte, habitée par une famille, renferme un certain nombre de cases rondes, également en boue desséchée, couvertes de toits coniques en chaume soutenus par de légères charpentes. Les murailles sont en façade sur les rues, qui sont remplies de saletés. Au milieu de la ville, on trouve une enceinte plus vaste et plus élevée que les autres, aussi en boue, mais grossièrement bastionnée : c'est le tata du Lam-Toro (roi du Toro). Soleillet va rendre visite à cette noire majesté.
Il entre d'abord dans une petite pièce à porte basse qui donne accès dans le tata. Il laisse avec plaisir les nombreux polissons et curieux de tout âge qui lui faisaient escorte. Il descend de sa mule, en confie la bride au premier noir venu et cherche à qui parler. Un vieux maure vient à lui. Quand il apprend que Soleillet a pour le roi une lettre du gouverneur, il lui dit que le roi dort et qu'on va le réveiller. Soleillet s'avance précédé du vieux maure et de deux noirs qui paraissent des personnages et qui sont, en effet, des ministres de Sa Majesté. Ils traversent une partie du tata, que des murs en boue divisent en compartiments, et arrivent devant
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une case en terre, carrée, d'environ dix mètres de côtés sur six à sept de hauteur, et couverte d'un toit de chaume surmonté d'un cylindre en vannerie, d'où émerge les insignes de la puissance royale : une espèce de plumet qui ressemble beaucoup à un balai.
L'un des noirs frappe à la porte jusqu'à ce qu'il ait réveillé le roi. Celui-ci demande à travers l'huis ce qu'on lui veut, puis vient ouvrir, prend Soleillet par la main, l'introduit dans sa chambre et le fait asseoir sur le lit où il faisait sa sieste. Ce lit, nommé tarra, est commun dans toute la Nigritie. Il est formé d'une série de cadres composés de baguettes et placés les uns sur les autres ou les uns à côté des autres; il est recouvert d'une natte très fine sur laquelle on place une pagne de coton blanc; un moustiquaire d'indienne à fond bleu et à grands ramages blancs est suspendu au-dessus avec des cordes et des bâtons. En résumé, c'est un meuble léger, solide et frais^.
Tandis que Samba-Oumané, le roi, envoie chercher un noir parlant français, pour faire le service d'interprète, Soleillet examine la pièce où il se trouve.
Cette pièce n'a qu'une ouverture, une porte étroite et basse. Pour plancher, ïe sol battu. Les murs ont pour tout ornement le portrait du Lam-Toro en turban noir et boubou brodé sur lequel brille sa croix de chevalier de la Légion d'honneur. Ce portrait, pris à un journal illustré, est placé dans un cadre doré.
On voit encore un coffre en bois blanc peint en rouge, avec des rosaces jaunes et bleues; il est fermé par un cadenas. Une chaise en acajou, recouverte en maroquin vert et veuve de l'un de ses pieds, complète l'ameublement.
Lam-Toro est un grand noir se rapprochant assez du type Djolof. Il porte quelques poils de barbe taillés à la royale. Il a la tête couverte d'un bonnet d'indienne bleue et porte un boubou de même couleur. Il paraît fatigué, sans doute pour avoir été interrompu dans son sommeil, et bâille fréquemment. Il avait des exostoses molles. Pendant le séjour de Soleillet à Ségou, il a succombé à cette
affection et a été remplacé sur le trône du Toro par Ahmadou- Abdoul, compagnon de voyage de Soleillet à bord du Dakar.
L'interprète arrive^ et après des salutations nombreuses et des demandes de nouvelles souvent réitérées, Lam-Toro se fait lire la lettre du gouverneur du Sénégal, après quoi il lève l'audience et fait conduire le voyageur au logement qui lui est préparé.
Pendant toute la durée de l'audience, des noirs entrèrent sans mot dire et s'accroupirent dans un coin, et un esclave agita audessus de leurs têtes, par mouvements réguliers, pour les éventer, une pagne de coton bleu et blanc pliée en quatre.
Le logement de Soleillet se compose d'une case derrière laqueUe se trouvent une petite cour et un abri en paille.
L'inspection du logement se terminait quand Yaguelli arriva avec les ânes. Soleillet lui fait suspendre son hamac dans un coin de la cour et se met à écrire son journal en fumant. Sur les cinq heures on lui annonce la visite du roi. Aussitôt il se lève, fait étendre un tapis et va recevoir le Lam-Toro sur la porte de sa case.
Samba-Oumané est vêtu comme le matin. Il est précédé de son griot, qui joue d'un tout petit violon, suivi d'hommes qui portent l'un son sabre, l'autre son fusil, entouré de ses ministres et de ses conseillers.
Soleillet le prend par la main, le fait asseoir sur le tapis et se place à côté de lui. La conversation s'engage par l'intermédiaire de Yaguelli et tant qu'elle dure le griot joue doucement de 3on petit violon.
Samba-Oumané demande des nouvelles de la guerre d'Orient, se fait expliquer la position topographique de Bordeaux, et quand il apprend que cette ville est située, comme Podor, sur les bords d'un fleuve, il demande si elle a aussi sa rive maure. Il est surpris que les deux rives et tout le cours du fleuve nous appartiennent. Il demande ensuite si nous avons une saison de hautes eaux et une saison de basses eaux.
Il se retire vers six heures un quart en annonçant à Soleillet qu'il va lui envoyer du lait et un mouton.
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Un instant après, le voyageur reçoit en effet un fort beau mouton de Barbarie, espèce particulière au Sénégal, la plus grande de l'espèce ovine : souvent on trouve des sujets ayant i"io et i°i5 au garrot. Leur toison est assez fine et assez abondante, mais courte.
La pauvre bête est abattue séance tenante et dépecée en grande cérémonie.
On apporte ensuite une grande calebasse de lait, et Soleillet, avec le formidable appétit d'un homme qui a fourni une bonne étape et n'a pas déjeuné, fait un délicieux souper avec du biscuit, du lait et des côtelettes parfaitement grillées.
Tandis qu'il se livre à cette intéressante occupation, nous dirons un mot de son compagnon de voyage, Souliman Dieng, dit Yaguelli. Yaguelli, natif de Diara, village soni-nké du Toro, est caporal aux tirailleurs sénégalais (i). C'est un garçon dévoué, fidèle, intelligent. Par ses aptitudes diverses et son zèle, qui ne s'est pas démenti un instant pendant tout le voyage, il a puissamment aidé son maître à se rendre, sans molester personne, de Saint-Louis à Ségou et de Ségou à Saint-Louis.
Yaguelli est âgé de vingt-cinq ou vingt-six ans. Après avoir été élevé comme enfant de troupe, il a voyagé sur le fleuve comme laptot, puis comme cuisinier à bord d'un aviso, ensuite comme sous-traitant. Il y a cinq ans, il s'est engagé aux tirailleurs sénégalais pour deux ans. Â la fin de cet engagement, il a quitté le service pour quelques jours et s'est marié avec une femme toucouleure fort bien de sa personne et nommée Ralki. Il promit, en se mariant, de donner à sa femme pour trois cents fi^ancs de bijoux. Depuis il a repris du service, est devenu caporal le jour du départ, sur la demande de Soleillet; il part avec la promesse d'avoir les galons de sergent et la médaille militaire si Soleillet est satisfait de ses ser\'ices.
Yaguelli a la qualité précieuse de parler couramment sept
(i) II est actuellement officier.
langues : le français, l'arabe, le ouolof, le poular, le soni-nké, le bambara et le khasso-nkais. Bien que de petite taille, il est doué d'une grande force musculaire et, comme tous les hommes de sa race, il est très propre et très actif.
Le mercredi 24 avril, Soleillet est réveillé de grand matin par les cris que Ton pousse à la mosquée pendant la prière. La mosquée est située derrière sa case. Elle se compose d'une enceinte irrégulière, formée par un mur de boue sèche, crénelé en dents de scie de différentes hauteurs.
Sur les huit heures du matin, le roi fait à Soleillet une seconde visite. Il est suivi d'un nombreux état-major dans lequel le voyageur remarque un homme qui porte, à l'annulaire de la main gauche, une bague en argent monumentale, ayant la forme d'un dôme ou d'un vol-au-vent : c'est le chef des griots de Lam-Toro. D entre dans la case avec le roi, ainsi que le griot de la veille et l'esclave chargé d'éventer sa majesté. Quand le Lam-Toro et Soleillet sont assis sur un tapis, une quinzaine de femmes entrent à la file et les saluent.
Elles sont surchargées de bijoux; une ou deux sont assez jolies; les plus vieilles et les plus laides sont les plus richement parées. Leur costume est d'ailleurs gracieux. D se compose d'une pagne bleue à rayures blanches, ou d'une pièce d'étoffe à grands ramages, de fabrication européenne, nouée autour des reins. Elles ont dessus un boubou court en mousseline ou en cotonnade légère, blanche et bleue. Leur coiffure est particulièrement gracieuse. Les cheveux, réunis en chignon derrière la tête, sont ornés de boules d'ambre et de corail et d'une épingle à grosse tête en argent. Le tout est recouvert d'une légère gaze blanche ou bleue de fabrication locale. Pour pendants d'oreilles, elles ont des petites boules ovoïdes en argent bruni. Elles ont aussi des bagues en argent de formes diverses consistant quelquefois en une pièce de monnaie soudée sur un anneau de cuivre ou de fer. La cheville des pieds est ornée d'une chaîne en forme de gourmette, les bras d'anneaux de cuivre, d'argent ou d'or, le col de verroteries,