GUÉDÉ
d'ambre et de corail enfilé en colliers. Plusieurs portent au cou des cœurs, des croissants, des ancres en cornaline. Cet ornement est très estimé ainsi que les bagues en cornaline dont le chaton est formé par un triangle élevé.
Toutes les femmes toucouleures et la plupart des sénégalaises portent derrière le cou, suspendus à côté d'un morceau de peau odorante, des anneaux découpés dans des coquilles blanches. Ce bijou (c'est assez curieux) est de l'invention d'André Brûe, le véritable fondateur de notre colonie du Sénégal.
Les femmes dont il vient d'être parlé étaient les griotes du roi. Après avoir salué, elles psalmodient, avec force cris et contorsions, une espèce de chanson de gestes composée en l'honneur de Lam- Toro et de Soleillet.
Les griots et griotes que l'on retrouve dans tous les états noirs du Soudan forment une caste à part. On pourrait peut-être les comparer aux trouvères et aux troubadours du moyen âge.
Ils vivent entre eux et se marient entre eux. Ils professent le mahométisme, mais ils n'ont pas renoncé à leurs étranges superstitions. Les uns habitent dans les villages où ils font l'office de crieurs publics et, sous les ordres du chef, d'agents de police. Ils vivent de ce qu'on leur donne après les danses qu'ils exécutent avec leurs femmes ou après qu'ils ont chanté les louanges de quelqu'un.
D'autres sont attachés à la personne des chefs et des grands, jouent devant eux de divers instruments, chantent leurs louanges et les hauts faits de leurs anciens. Seuls ils conservent la mémoire du passé. Comme certaines castes de l'Amérique, ils se transmettent, de génération en génération, les légendes et les chroniques.
Quelques-uns arrivent à de hautes situations, bien qu'ils soient regardés comme appartenant à une caste infâme. Ils partagent avec les forgerons et les autres ouvriers le privilège de ne pouvoir être vendus comme esclaves.
Après le départ du roi, qui resta près de deux heures, Soleillet
vit arriver le cheikh Mahmadou avec une suite d'une vingtaine de personnes.
La plupart de ces personnes sont des jeunes gens placés auprès du cheikh comme élèves. Ils le servent comme domestiques et comme captifs pendant toute la durée de leur instruction. Les parents les rachètent de cet état par un cadeau proportionné à leur fortune, mais qui, dans tous les cas, ne peut être moindre de trois bœufs ou d'un captif. Au rachat près, cela rappelle les pages de l'ancien temps.
Parmi les élèves du cheikh, Soleillet remarque un jeune maure qui porte un parapluie et une canne à épée. Il est très fier de ces objets et les fait admirer avec une extrême complaisance.
Soleillet invite le cheikh à prendre du thé et passe avec lui une partie de l'après-midi.
Sur les quatre heures, notre voyageur va visiter la ville, ce qui n'est pas pour lui sans inconvénient. Les rues sont étroites, sales, remplies d'ordures et de tas de fumier hauts parfois d'un mètre.
Arrivé au bord du fleuve, il voit un grand nombre de femmes et de jeunes filles qui se livrent au plaisir de la pêche. Leur procédé est assez original. Elles sont assises dans Teau et attendent... que le poisson vienne se loger sous leur pagne. Quand le poisson est où elles veulent, elles serrent les cuisses et il est pris. Soleillet en a vu plusieurs périr ainsi victimes de leur curiosité.
En rentrant, il fait porter au roi, par Yaguelli, un collier de cornaline et ses remercîments pour son hospitalité. En même temps, il lui fait demander un âne ou tout autre animal de bât pour porter à la prochaine étape son bagage et son garçon. Lam- Toro paraît satisfait du cadeau et promet ce qu'on lui demande.
Le lendemain jeudi, Mahmadou vint prendre le thé avec Soleillet. A sept heures on amène de la part du roi, en cadeau, un petit âne tout malingre qui peut à peine se tenir debout. Notre voyageur, un peu désappointé, fait appeler Lam-Toro.
Vous avez bien voulu me promettre, lui dit-il, des moyens de transport pour mon garçon et pour mes bagages.
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— Aussi, répond le roi, aî-je donné l'ordre de vous amener un âne.
— Le voilà 1 réplique Soleillet, en lui faisant présenter Tanîmal par Yaguelli; mais quand j'ai vu une aussi superbe bête, bien que je lui trouvasse les oreilles un peu longues, j'ai pensé que c'était un cheval de gala que vous me chargiez d'envoyer au gouverneur, et, à la première occasion, je l'enverrai.
Tout le monde se mit à rire. Lam-Toro, un peu confus, balbutia des excuses, dit qu'il n'avait pas vu la bête et la fît emmener.
Peu après, un homme vint avec deux ânes de bonne taille et veilla lui-même au chargement des bagages. A onze heures tout était prêt. Soleillet se sépare du roi dans les meilleurs termes et part en avant avec le cheikh Mahmadou. Une partie du village les accompagne et Lam-Toro lui-même sort de son tata.