CHAPITRE X
DE GUÈDÈ AU POSTE d'aÉRÈ
De Guédé à N'dioum. — A N'dioum. — Les dévotions de Mahmadou. — Diara. — La famille de Yaguelli. — Edi. — Solcillct se sépare de Mahmadou. — D*Edi k Aéré. — Passage du Sénégal. — Un dévot personnage. — Comment on défend les récoltes. — Villages. — La petite traite. — Manière de saluer d'un nègre.
Mahmadou et Soleillet s'en vont gaiement, causant de toutes choses, à travers une plaine formée par les alluvions du fleuve, coupée par des bois et des cultures, surtout par des champs de mil.
Le cheikh monte un petit cheval blanc de race maure. Son costume est entièrement blanc, sauf la chaussure, qui consiste en bottes européennes en marocain rouge armées d'éperons en fer de grosse cavalerie ; sa chéchia est rouge aussi, ornée d'un gland en soie verte et entourée d'un turban de mousseline blanche. Quatre à cinq serviteurs le suivent à pied. L'un porte son fiisil, un Lefaucheux de fabrication belge, orné de quelques dorures. Pour montrer à Soleillet son adresse, il arrête sa monture, se fait apporter son fusil, tire trois fois sur des pigeons et des pintades au repos et manque trois fois son coup.
A deux heures de l'après-midi ils arrivent à N'dioum.
Soleillet observe que depuis son départ de Podor le temps a été constamment couvert, qu'il a fait un peu de vent, que le thermomètre n'a pas atteint 40% que le minimum observé par lui a été de 20° et qu'il a dû descendre à 3**, à 2°, mÊme au-dessous.
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La population de N'dioum vient à leur rencontre et les conduit à un petit tata d'assez bonne apparence.
Le cheikh s'occupe immédiatement de réunir le plus de monde possible, fait la prière en grande cérémonie et prononce un sermon. Le soir, après la prière, il prononce un second sermon, puis se fait masser par un de ses serviteurs.
Pendant ce temps, Soleillet rédige ses notes de voyage et dort. Il dîne d'une calebasse de lait et d'un morceau de biscuit et s'arrange de manière à passer la nuit dans un hangar, sur un lit qu'il recouvre de son tapis.
Le lendemain, 26 avril, Soleillet désire partir de grand matin, mais le cheikh éprouve le besoin de faire encore une prière et un sermon. Le départ n'a Heu qu'à sept heures. Les habitants lui prêtent gracieusement deux ânes et un homme. Soleillet ne suit pas la même route que le cheikh, parce que Yaguelli tient à lui faire voir son village et sa famille. Il traverse une plaine d'alluvions cultivés en mil, puis un petit bois, et se trouve devant un bras du fleuve, en face de Diara, qui s'élève sur la rive gauche. Diara est un petit village soni-nké, le lieu de naissance de Yaguelli. Le brave garçon a fait prévenir sa famille de son passage. Tous ses parents passent le fleuve pour le venir voir. Il présente à son maître ses deux sœurs, ses beaux-frères et cinq ou six neveux ou cousins. Il est surtout fier d'un neveu qui porte son nom, jeune gars de sept à huit ans, bien noir, bien luisant et vêtu d'une coquille passée à une ficelle.
Peu après avoir quitté Diara, Soleillet rencontre dans un bois le cheikh Mahmadou; ils passent ensemble au nord de Dembé, et à deux heures et demie ils arrivent à Edi. Ils sont reçus par le chef Ardo, époux d'une sœur germaine de Lam-Toro. Soleillet est présenté à cette princesse, qui lui demande des nouvelles de son frère et le remercie en faisant servante, comme les petits enfants.
C'est une grande et grosse femme qui porte beaucoup d'ambre dans ses cheveux. Elle a un tout jeune enfant qu'elle nourrit elle-
même, mais une captive le pone sur son dos, dans une pagne.
Dans l'après-midi, après s'être bien installé et avoir rédigé ses notes, Soleillet fumait en causant avec Yaguelli, tout en regardant deux négrillons qui se roulaient dans la poussière, quand Ardo le vint prier d'écrire au gouverneur au sujet d'un de ses captifs qui vient de se sauver.
Soleillet lui répond qu'il n'est qu'un simple taleb (lettré) et qu'il ne saurait appuyer aucune demande auprès du gouverneur. Cependant si lui, Ardo, veut écrire, il fera porter sa lettre avec les siennes.
Il se rend ensuite auprès de Mahmadou, qui s'est fait sa place à l'autre extrémité du tata. Le cheikh ne veut aller le lendemain que jusqu'à moitié route d'Aéré. Cette lenteur ne convient pas à Soleillet. Des explications un peu vives sont échangées ; il est enfin convenu que chacun voyagera comme il lui plaira, mais que, pour témoignage de leurs bonnes relations, des hommes du cheikh accompagneront Soleillet.
Le 27 avril, un samedi, à six heures et demie du matin, Soleillet se rend au bord du fleuve, qu'il doit traverser ; ici, il va quitter momentanément l'île à Morfil pour la rive gauche de cette branche du fleuve que les indigènes appellent la « grande terre », parce qu'elle n'est pas inondée par les hautes eaux.
Un homme prend la mule par la longe, la conduit à la nage au milieu du fleuve et la livre à elle-même ; il en fait autant pour les ânes et ces animaux vont successivement brouter sur l'autre rive.
On passe les bagages sur de petites pirogues formées d'un tronc d'arbre creusé à la hache, que les noirs manœuvrent très adroitement à la pagaie.
Soleillet s'installe tant bien que mal sur l'une de ces frêles embarcations. C'est la première fois qu'il use de ce moyen de transport. Ce n'est pas sans un certain sentiment de crainte qu'il se voit, au milieu du fleuve, sur un batelet qui tourne au moindre mouvement, et, de peur d'un bain forcé, il fait tout de son mieux pour se tenir immobile. Il arrive enfin sain et sauf, gravit la
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berge, haute en cet endroit de dix à onze mètres, fait seller sa mule, charger les ânes et, laissant à Yaguelli le soin des bagages, il part vers huit heures avec trois hommes du cheikh : deux noirs montés sur des petites biques, et le jeune maure au parapluie et à la canne à épée monté sur un poulain qui n'a ni selle ni bride.
Ce maure a l'aspect des plus farouches. Sa tête nue est ornée d'une longue chevelure toute frisée. Son teint est fortement hâlé, mais les traits de son visage imberbe sont d'une régularité parfaite et rappellent le profil des Achilles de l'art grec. Ses yeux sont noirs, très brillants et bordés de longs cils. D a pour tout vêtement une pagne bleue roulée autour des reins de manière que l'un des bouts passe sur son épaule droite. Il porte au bras gauche un petit paquet dans un mouchoir, et, comme tous les Maures, il a au col un chapelet à gros grains.
Il trottine devant Soleillet, frappe sa monture tantôt avec sa canne, tantôt avec son parapluie, et chante à gorge déployée, d'une voix rauque, farouche, des litanies musulmanes: ya allah, il allah, et cela tout le jour et toute la nuit, en marche, au repos, ce qui lui vaut beaucoup de considération de la part de sos compagnons.
Comme presque tous les indigènes, ce jeune sauvage a Soleillet en grande estime parce que, le voyant sans armes, lisant et écrivant, il lui fait l'honneur de le prendre pour un marabout.
A huit heures trois quarts, la petite caravane passe devant Touldégal; à neuf heures un quart elle arrive à Dodel; à neuf heures et demie elle traverse des plantations de maïs.
Dans ces champs, des hommes, des femmes et des enfants poussent des cris et jettent des pierres. Il y a des estrades d'où panent, dans tous les sens, des cordes qui aboutissent à des calebasses pleines de cailloux et à des bâtons fixés au-dessus de calebasses vides. Un homme placé sur l'estrade tire les cordes, et calebasses et bâtons s'agitent avec bruit.
C*est ainsi qu'avec beaucoup de peine les noirs défendent leurs récoltes contre de gracieux petits oiseaux qui font l'admiration des
Européens, mais qui sont le fléau des champs cultivés du Sénégal, où ils s'abattent par milliers.
La nuit, quand les oiseaux ont gagné leurs nids, ce sont des armées de singes qui viennent, et les pauvres noirs doivent soutenir contre eux des combats en règle. Ce qui pis est, ils n'ont pas la satisfaction de constater le résultat de leurs effons, car les singes enlèvent leurs morts.
C'est un fait que Mage eut aussi l'occasion de constater.
A dix heures, Soleillet sort des plantations et arrive devant le village de Foda, puis, un quart d'heure plus tard, devant celui de Sambakara.
Les cases de ces villages sont faites de lattes courbées en demi-cercle, fichées en terre et forment une cage ronde dont les interstices sont bouchés avec de la paille. Elles ont de hauteur r"50 et pour entrée une espèce de trou.
Près de Sambakara, et tout à fait sur les bords du fleuve, se trouve un troisième village du même genre, du nom de Fenaka. Ces trois villages, non marqués sur les cartes, et situés dans les grandes terres, hors des limites des inondations, sont habités en hiver par des Foulbé.
Devant Penaka se trouve amarré le chaland d'un traitant. Ce traitant fait ce qu'on appelle la petite traite, c'est-à-dire qu'il échange, contre des marchandises tirées des magasins des escales, du mil, de l'arachide et autres produits du pays. Quand il aura terminé ses opérations, il reviendra aux escales pour échanger sa cargaison contre de nouvelles marchandises. Au Sénégal, c*^s traitants sont nommés sous-traitants, et cette dénomination est exacte, car ils n'ont affaire qu'aux traitants qui, eux, sont en relations directes avec les négociants de Saint-Louis, dont la plupart sont des représentants des maisons de Bordeaux et de Marseille.
Un nègre à cheval vient à Soleillet en faisant caracoler sa monture et en brandissant de sa main droite un énorme coutelas : c'est tout simplement une manière de saluer.