CHAPITRE XI
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Poste d'Aéré. — Les Foulbé. — Comment les noirs utilisent les vieux fusils. — Achat d'un bœuf porteur. — Encore Mahmadou. — Balzac au Sénégal. — Au village d'Aéré. — Les élèves des marabouts. — Le roi du Lao. — D*Aéré à Goléré. — Goléré. — Tenutives d'une belle femme. — Un intérieur à Goléré. — De Goléré à Osenaki.
A onze heures et demie, la petite troupe est devant la porte d'Aéré, où deux heures après Yaguelli vient la rejoindre.
Le poste consiste en une maison carrée dont les quatre angles sont bastionnés à la hauteur du grenier. Le rez-de-chaussée, qui sert de cave et de magasin, n'a pas d'ouvertures extérieures, et l'on arrive au premier étage au moyen d'une échelle mobile. Le poste est armé de quatre petits canons et commandé par un sergent d'infanterie de marine. La garnison se compose de deux artilleurs, d'un caporal européens, et de douze tirailleurs indigènes qui vivent avec leurs familles dans des cases voisines du poste. Dans l'enceinte réservée à la garnison se trouve un jardin maraîcher.
Le sergent et les européens offrent à Soleillet une cordiale hospitalité. Celui-ci écrit au gouverneur, à sa famille, à M. Paul Dalloz, et prie le sergent de lui procurer un bœuf porteur.
Sur les quatre heures, un tout jeune homme, de taille petite, mais élégante et svelte, aux cheveux soyeux divisés en huit nattes qui tombent de chaque côté de la tête, au trait aquilin, à peau d'un rouge brun, apporte aux soldats une calebasse contenant
cinq à six litres de lait. Il en apporte autant tous les jours et tous les deux jours on lui donne en paiement un bouton de capote.
Il appartient à l'une des nombreuses tribus foulbé qui campent sur les bords du fleuve. Dans ces tribus, les hommes et les femmes mettent dans leur chevelure des ornements de cuivre ou d'argent. Le jeune homme dont il est question est sur le point de se marier ; pour se faire beau, il veut orner ses tresses de boutons de capote en cuivre. Quand il a reçu celui qu'il réclame, il entonne d'une voix douce et plaintive un chant de remercîment ; il met ensuite dans sa bouche le vieux bouton, place sur sa tête la calebasse et disparaît avec l'agilité d'un jeune cerf.
Cette race rouge a pris un grand développement depuis quelques siècles ; on la trouve maintenant partout. Les Foulbé (au singulier Poulo), pasteurs et nomades, s'occupent cependant un peu d'agriculture. Ils ne vivent pas sous la tente, comme les Arabes, mais habitent des cases en paille, ainsi qu'on l'a dit plus haut. Ils ont formé des populations entières de métis, notamment les Toucouleurs qui occupent le Foutah.
Peu de sujets ont conservé la pureté de la race. Ils ont abâtardi leur type par de fréquents croisements avec les négresses (i). Beaucoup ont les cheveux crépus, sans avoir perdu toutefois la délicatesse des traits du visage et la finesse aristocratique des extrémités.
Les noirs de Saint-Louis ont ce proverbe, qui prouve l'intelligence de la race foulbé. « Si l'on introduit une jeune fille foulbé
(i) D'après le docteur Barth, les Foulbé prendraient souvent pour femmes des négresses, tandis que le contraire serait très rare. Cette remarque est exaae, mais elle n'est pas aussi générale que le suppose M. Topinard dans son Manuel d'anthropologie; elle a été faite au milieu des populations du Soudan central et ne saurait s'appliquer, dans toute sa rigueur, aux populations du Soudan occidental.
Soleillet a vu les noirs de la Sénégarabie, du Kaarta et du Ségou, même des maures du Sahara, prendre leurs femmes chez les Foulbé, tandis que, dans quelques tribus foulbé de la Sénégambie, Tusage veut que les gens d'une môme tribu et d'un même village se marient entre eux.
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» dans une famille, fût-ce comme servante ou comme captive, » elle devient toujours maîtresse de la maison ».
Les Foulbé ont de nombreux troupeaux dont ils s^occupent beaucoup, surtout des bœufe et des vaches.
Soleillet dîne avec les européens du poste. L'un des artilleurs a longtemps voyagé sur les rivières du sud et fait ce récit, qui semble assez curieux :
« On vend aux noirs de mauvais fusils dont les canons sont en » fer ou en fonte de fer. Ceux-ci les démontent, remplissent le » canon d'huile de palme, bouchent la lumière et le tonnerre » avec un mastic particulier, puis le placent sur le toit d'une case » où il subit, pendant toute une année, les rayons du soleil, le » froid et la pluie. Après cette préparation, il peut recevoir de » très fortes charges de poudre ».
On trouve dans presque toute l'Afrique, et l'on trouvait dans l'Afrique septentrionale, avant la récente introduction du chameau, le zébus, bœuf à bosse, employé comme porteur. Le dimanche, 28 avril, on en présente un à Soleillet et l'on en demande 200 fr. ou 10 pièces de guinées de l'Inde. Après avoir bien marchandé, il l'obtient pour 150 fr. payables en pièces d'argent de cinq francs.
Sur les huit heures du matin, Mahmadou, qui est arrivé dans la nuit, vient au poste. Soleillet le fait entrer à cheval dans l'enceinte, honneur inusité auquel il est très sensible. Aussitôt entré, une foule de noirs, hommes, femmes, enfants, entourent son cheval et le prient, avec force gestes, cris et contorsions, de leur donner sa bénédiction, ce qu'il fait gravement en leur crachant sur la tête ou dans les mains. Après cette cérémonie, il se rend au village d'Aéré, où il a femme et enfants.
Un noir de sa suite qui parle un peu français reste quelque temps au poste. Il raconte à Soleillet que la veille le cheikh a réuni les habitants du village voisin du poste, leur a fait le salam et leur a dit ensuite :
a Le pays où nous sommes est aujourd'hui la propriété des , » Français. Dieu le leur a donné : que son nom soit béni ! Il ne
» VOUS reste qu'à vous soumettre et à leur obéir. Mais avant eux » et après eux il n'y a qu'un homme qui puisse commander ici : « c'est moi. Je suis, vous le savez, le petit-fils et l'unique héritier » du souverain légitime de cette contrée ».
A onze heures, Soleillet déjeune gaiement avec le sergent, le caporal et les deux artilleurs. Il monte ensuite à la batterie du poste et lit quelques pages d'un volume de Balzac qui se trouvait sur le bureau du sergent. Quel contraste entre les héros de la cofnédie humaine et les demi-sauvages qui vivent sous la protection du canon d'Aéré ! Le sergent oubliait sans doute sts voisins rouges et noirs et vivait par la pensée au milieu d'un monde qui, pour être déjà loin de nous, n'en rappelle pas moins la patrie. Les personnages de Balzac vivent sous les yeux de Soleillet, il les suit où il plaît à l'auteur de les conduire, tantôt à Paris, tantôt en province, toujours en France. Le livre tombe des mains du lecteur; son regard plonge dans l'espace ; il revoit les rivages de la Méditerranée, Marseille, Avignon, Nîmes et le petit coin de terre où il a laissé son cœur. Il revoit ceux qu'il aime : son petit Michel qui n'a encore que dix-huit mois, sa femme, sa mère. Que font ces êtres chéris ? les reverra-t-il ? C'est une question qu'il lui est permis de se poser au moment où l'avenir est là, devant lui, couvert de son voile mystérieux. Ses pensées ont une teinte sombre, mais le souvenir de la patrie se dresse devant lui et lui montre Ségou, Timbouktou, In-Çalah, Alger. Il pense à l'utilité, à la grandeur de sa mission, l'espoir revient dans ses yeux, il donne l'ordre du départ.
On charge le bœuf et Yaguelli se huche sur les bagages. La petite caravane fait ses adieux aux hommes du poste, aux indigènes, qui sont venus en grand nombre, et se met en route à quatre heures et demie. Elle traverse des champs de mil mûr et arrive à cinq heures trois quarts au grand village d'Aéré. Le cheikk Mahmadou attend Soleillet à l'entrée du village, le conduit dans une cour entourée de cases, et le fait asseoir à ses côtés, sur un sopha, en plein air. Il paraît heureux de le revoir. Les vieillards
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viennent l'un après l'autre lui toucher la main ; arrivent ensuite les femmes et les enfants qui le fatiguent par leur curiosité. A la nuit, il soupe d'une calebasse de lait et de biscuits, puis se couche dans un hangar, sur son tapis, et ne tarde pas à s'endormir, doucement bercé par le murmure qui s'élève du village nègre comme d'une ruche d'abeilles. Ce murmure est produit par les femmes qui, en pilant leur mil ou en filant leur coton, chantent des ballades dont l'homme blanc est sans doute le sujet, car elles mêlent habituellement à leurs chants le récit des faits qui les ont impressionnées. Ainsi, le 20 juillet 1796, les femmes d'un village voisin de Ségou, qui avaient pour hôte Mungo Parle, chantaient :
a Les vents rugissaient et la pluie tombait. — Le pauvre » homme blanc, faible et fatigué, vint et s'assit sous notre arbre. » — Il n'a point de mère pour lui apporter du lait, point de » femme pour moudre son grain. — Chœur : Ayons pitié de » l'homme blanc, il n'a poiift de mère, etc. »
Le lundi, 29 avril, Soleillet écrit sur son journal : j'accomplis ce matin ma trente-sixième année. Il avait été réveillé par les enfants qui, chaque matin, avec des petites calebasses à la main, vont quêter du mil pour les marabouts qui les instruisent.
Il apprend qu'Ibra-el-Mami, roi du Lao, va passer dans les environs se rendant à Podor. Mahmadou et une dizaine d'hommes du village partent à cheval pour le saluer. Soleillet remet au cheikh une lettre que le gouverneur lui a donnée pour Ibra et attend pour se mettre lui-même en route le retour de Mahmadou. Celui-ci revient à sept heures et demie. Il lui apporte les compliments d'Ibra et lui annonce que ce chef doit se rencontrer à Podor avec le gouverneur pour traiter avec lui diverses questions.
Soleillet part d'Aéré vers huit heures du matin laissant derrière lui le cheikh Mahmadou.
D traverse des terres argileuses où se trouvent des puits, ou plutôt des trous de quelques mètres de profondeur qui donnent une eau de bonne qualité; vient ensuite un petit étang où s'abreuvent des ânes et des moutons, puis une plaine sablonneuse
couverte d'arbustes épineux et rabougris. A neuf heures, il est dans un bois d'arbustes épineux presque aussi hauts que des arbres. Un peu plus tard il voit un énorme sanglier. Vers dix heures il passe devant Doumga Diabobé, misérable village construit sur une motte sablonneuse ; une demi-heure après, il est devant Doumga Mabaibé, qui est un peu plus grand. Il rencontre des puits et, vingt minutes plus tard, à onze heures, il atteint Ouloud Diabé. De nouveau, il traverse une plaine sablonneuse. A midi, il est au sud du village de Chamboidet, où cessent les cultures ; à midi trois quarts il arrive à Médina, village séparé de Chamboidet par des pâturages et de Goléré par des buissons et des broussailles.
Goléré, où il arrive à deux heures, est la capitale du Lao et la résidence du roi Ibra-el-Mami. C'est un grand village très propre et très animé. On y fabrique une poterie grossière, de forme ronde, avec une terre rougeâtre.
Une grande case carrée, en paine, construite avec soin et entourée d'une haie d'épine, sert de mosquée.
Les cases d'Ibra-el-Mami et celles du chef du village se reconnaissent à leurs dimensions et à l'œuf d'autruche encastré à leur sommet. Elles ne se distinguent pas autrement de celles des autres habitants.
Toutes ces cases sont rondes, en petits roseaux, couvertes d'un toit conique en chaume et n'ont pour ouverture qu'une baie étroite et basse.
Les habitants de Goléré viennent au-devant de la caravane. Beaucoup d'entre eux rappellent les types que l'on voit représentés sur les anciens monuments de l'Egypte. Les hommes ont la tète rasée, nue ou couverte d'un bonnet de coton blanc de forme conique et portent la barbe taillée en pointe. Avec leur haik ployé carrément et leurs seins nus, les femmes rappellent beaucoup aussi les statues égyptiennes. L'une d'elles, qui était accroupie, faisait l'effet d'un sphinx.
Soleillet est installé au milieu du village, dans un hangar formé d'une natte supportée par quatre piquets.
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Les fils et les neveux d'Ibra-el-Mami, suivis d'une nombreuse escorte, viennent le saluer. Ils lui apportent en cadeau du mil et des poules. Chacun d'eux reçoit une tête de tabac et se retire très satisfait.
Ces présents paraissent sans doute d'une valeur incomparable, car toute la population du village entoure le voyageur. Beaucoup de femmes viennent lui parler; des griots chantent et se contorsionnent, déploient tous leurs talents, pour avoir un peu de tabac. Une femme, très jolie, fait à Soleillet, avec des gestes d'une liberté excessive, des offres qu'il croit devoir décHner (i).
Un homme d'Edy, qui revient de Ségou-Sikoro, où il est allé acheter des esclaves, apprend à Soleillet que le sultan Ahmadou le recevra probablement très bien.
Dans une case voisine de son hangar, et dont il voit l'intérieur sans quitter son tapis, deux femmes se disputent avec force cris et gestes. Le mari est là, impassible, comme si la chose ne le regardait pas. Il ne serait pas convenable, paraît-il, d'après ce que dit Yaguelli, qu'un mari prît part aux querelles de ses femmes.
(i) Cette légèreté n'est pas spéciale aux femmes de Goléré. On la retrouve non seulement dans l'Afrique centrale, mais dans le Sahara, notamment à Agades, chez les Kel-Owi Touareg. « Un matin, dit le docteur Barth, arri- » vèrent dans notre maison cinq ou six femmes ou filles, qui venaient m'offrir » leurs services, alléguant avec une grande naïveté que l'absence du sultan » rendait toute retenue superflue. Deux d'entre elles étaient assez jolies et bien » faites, sans trop d'embonpoint ; elles avaient de longs cheveux noirs retom- » bant en tresses, des yeux vifs, le teint clair, comme beaucoup de femmes à » Agades, et les traits agréables. La plus grande d'entre elles était toute vêtue » de blanc. Elles n'avaient pas de voile, mais portaient, plutôt par coquetterie » que par décence, une sorte de coiffure, et avaient toutes le sein couvert ». (Barth, Voyages et découvertes dans l'Afrique septentrionale et centrale, trad. Ithier; Paris, A. Bohné, 1860, t. I, p. 263.)
Le docteur ajoute, et Soleillet s'accorde avec lui sur ce point, qu'il est de l'intérêt des voyageurs, dussent-ils s'exposer aux railleries des indigènes, peu scrupuleux à cet égard, de se conduire avec réserve, même avec sagesse.
Soleillet, comme Barth, résista aux galantes propositions de la belle goléréenne.
s 8 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE XI
Il n'en est pas de même partout. Mungo Park raconte que, dans la Sénégambie, les femmes querelleuses étaient fouettées sévèrement et publiquement. Au Brésil, au contraire, il était de la dignité des maris de ne faire nulle attention aux sottises que pouvaient leur dire les femmes. A Timé, dans le Bambara, les querelles conjugales se terminent par des coups de fouet donnés aux femmes, ce qui les rend très souples (i).
Le 30 avril, Soleillet part à six heures du matin, droit à Test, à travers de grandes cultures de mil établies sur un sol sablonneux, où les nègres poussent de grands cris pour chasser les oiseaux qui dévorent leur grain. A six heures trois quarts il atteint Poudé- Gandé, village de pêcheurs et de tisserands, à l'ouest de Meri, où il va passer dans l'île à Morfil. Les rivages du Sénégal sont couverts de plantations de tabac établies avec soin et cultivées avec intelligence. La berge orientale est à pic ; sur celle de l'ouest, le fleuve laisse à découvert une centaine de mètres de sables tachetés de flaques d'eau.
Le gué se trouve au droit d'un bouquet d'arbres de la berge ouest, à 150 mètres au nord du village.
Dès que le bœuf a les pieds mouillés, il se couche. Il faut alors le décharger, puis le recharger, et cela prend un temps très long que Soleillet emploie à regarder les ébats, dans les flaques d'eau, de jolis oiseaux blancs, très fins, de race commune et de la grosseur d'une poule française.
Quand enfin tout est prêt, Yaguelli prend la corde qui est passée dans la narine droite du bœuf; deux noirs de bonne volonté se placent l'un à droite et l'autre à gauche de l'animal, pour soutenir sa charge en cas d'accident; Soleillet est sur sa mule. A huit heures du matin le passage est terminé. Soleillet se trouve de nouveau dans l'île à Morfil. Le sentier dans lequel il s'engage serpente à travers les broussailles. A dix heures il passe à Oualla.
Tout auprès de ce village, il voit, au sommet d'une butte, une
(i) René Caillié, op. cit., t. II, p. 44.
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grande négresse fièrement campée qui interroge l'horizon et ressemble à s'y méprendre à une divinité égyptienne.
Des hommes cultivent les champs. D ont pour outil un bâton d'environ deux mètres terminé par un crochet, d'un tiers aussi long, dans lequel s'emmanche un ciseau en fer avec lequel ils grattent le sol.
Soleillet part seul en avant et arrive à midi à Osenaki, village d'Ismaël, roi de l'Irlabé. D s'assied sous de beaux arbres, et comme il a grand soif, il se fait apporter une calebasse d'eau qu'il boit avec avidité. En marche, Soleillet ne boit ni ne mange, mais au repos, il boit à sa soif et il s'est toujours très bien trouvé de ce régime.
Yaguelli arrive à une heure et demie, et la petite caravane se rend au poste de Saldé, qui est tout près, où elle est reçue très cordialement par M. Crespin, commandant civil, ancien négociant de Saint-Louis et des rivières du Sud.
Le chaland de Bakel, qui va chercher à Podor les effets de Soleillet, vient d'arriver aussi.