‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 29 sur 145 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

DE SALDÈ A DOULOUMAGUI

Sddé. — L'oreille coupée. — Un mari bosseiabé. — De Saldé à Galaya. — De Galaya k Kobilo. — Kobilo. — Abdoul-Bou-Bakar. — Odegui. — D'Odcgui à Douloumagui. — Douloumagui.

Dans l'après-midi, notre voyageur apprend du commandant que, dans le Foutah-Djalon, le café croît à l'état sauvage et pourrait être cultivé avec avantage. Le peu qu'on en récolte est vendu aux négociants des rivières du sud ; il est connu dans le commerce sous le nom de café de Rio Nunès, est d'excellente qualité et comparable au moka.

Le poste de Saldé est construit à l'extrémité occidentale d'une grande rue bordée de cases et d'un boulevard parallèle au fleuve, formant l'escale et planté de cail-cédrats, de fromagers, de figuiers. Au sud il y a un village soumis à la cote personnelle et un village indépendant.

Le commerce est fait par des traitants noirs qui échangent, contre de la gomme, de l'or et des plumes d'autruche, les marchandises qui leur sont confiées par les négociants de Saint-Louis. Ils élèvent, pour leurs plumes, un certain nombre d'autruches et entretiennent des chasseurs pour la capture des geais métalliques et des autres oiseaux dont le plumage fait l'objet d'un trafic important.

Soleillet trouve un bon dîner, mais des rafales du nord-ouest et une chaleur étouffante ne lui permettent pas de dormir.

Le i*^*" mai, dès le matin, avant la chaleur, Soleillet va voir

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Tescale qui appartient au roi de Tlrlabé. Les Maures y sont nombreux et la femme d'un ministre du roi va de traitant en traitant quêter des cadeaux. Ce ministre porte le nom tudesque de Schmit.

Sur le soir, le roi Ismaël vient voir le commandant. C'est un homme très noir et très maigre. Il a l'oreille droite complètement coupée. On trouve dans le Foutah un usage assez singulier. Quand un captif est mécontent de son maître, il coupe un morceau d'oreille au fils aîné de l'homme auquel il veut appartenir. Par le seul fait de cette mutilation, il passe de suite et pour la vie dans la famille de l'enfant, sans que son ancien maître puisse s'y opposer. Les captifs ne recourent à cet expédient que pour entrer dans de grandes maisons, pour appartenir à des chefs puissants et honorés. Pour cette raison, les chefs noirs du Foutah sont très fiers d'avoir des bouts d'oreille en moins, et le roi Ismaël est fort orgueilleux d'en avoir perdu une presque toute entière (i).

Le soir, de dix heures à minuit, tornade de l'est, coups de tonnerre et grains de pluie.

Le lendemain, Soleillet est témoin d'une scène assez curieuse, qui se passe dans le bureau du commandant.

Un petit vieux des Bosseiabé parle et gesticule aigrement. Il y a quelques années il est venu s'établir à Saldé et s'y est marié. Après trois ans de ménage, il est reparti pour son pays, mais en oubliant d'emmener sa femme. Celle-ci, bien que non divorcée, a pris un nouvel époux et a reçu de lui, pour cadeau de noce, un

(i) Chez les Maures Braknas, on trouve le même usage. Quand le zenague tributaire souffre par trop chez son maître, il conduit chez un autre ses troupeaux et tout ce qu'il possède, et tâche de lui couper une oreille ou de tuer son cheval. Il devient dès lors tributaire de ce nouveau maître qui prend sur lui tous les droits qu'avait l'ancien.

Mais malheur à lui s'il est repris avant d'avoir coupé l'oreille ou tué le cheval I II est fouené, dépouillé de tout ce qu'il possède, rejeté de tous sans secours aucun et meurt de misère. Il y a de la sauvagerie, de la férocité dans la manière dont il est traité.

(R. Caillié, I, i$5, 156.)

esclave. Le petit vieux revint et, trouvant sa place prise, il demanda justice au marabout. Le marabout reconnut en sa faveur le droit de premier occupant, décida que sa femme lui serait rendue et que, pour compenser le dommage qu'il avait éprouvé, il prendrait aussi l'esclave. Le second mari rendit la femme sans aucune diflGiculté, mais, en se retirant, il emmena son esclave et c'est cet esclave que le petit vieux réclame à la justice omnipotente du commandant.

Pour expliquer cela, vingt hommes se lèvent et font les récits les plus bizarres, les plus étrangers à la cause. Quand le commandant a tout entendu, avec une patience admirable, il renvoie, sans vouloir se prononcer, le peu scrupuleux mari.

Dans ce temps-là, Soleillet fit la connaissance d'un négociant de Saint-Louis, M. Victor d'Erneyille, cousin de M. Crespin. M. d'Erneville devait envoyer à Abdoul-bou-Bakar, chef du Bosseiabé, un homme qu'il voulut bien lui donner pour guide. En conséquence, il fit partir en avant, avec cet homme, Yaguelli et les bagages. A quatre heures et demie il se met en route, en compagnie de M. d'Erneville qui est à cheval. Ils traversent la pointe de la forêt de Souré, où vivent l'éléphant, le rhinocéros et la girafe. A six heures et demie ils arrivent au village de Niody où il faut passer le fleuve en pirogue, opération toujours difficile.

Soleillet fait ici ses adieux à M. d'Erneville et continue sa route.

Son nouveau compagnon est un ouolof de Saint-Louis, chasseur de profession, brave garçon du plus beau noir. H se nomme André, parle très bien français et appartient à la religion catholique.

Vers sept heures, la petite caravane arrive à Gandaya. Soleillet est bien accueilli et bien installé par les amis d'André. Il soupe de biscuit et d'excellent lait donné par ces braves gens.

Le lendemain, 3 mai, au réveil, les femmes font leurs prières et leurs ablutions comme les hommes. A six heures, on se met en route par une pluie légère, à travers une plaine sablonneuse couvene d'arbustes épineux et de buissons ayant des épines de

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couleur d'argent. A six heures vingt minutes on trouve des champs de maïs, dix minutes après le petit village d'Eilomai, à sept heures et demie une jolie mare, entourée de verdure, où s'abreuvent des ânes et des moutons, où s'ébattent des oiseaux de forme gracieuse, au brillant plumage, sans rien craindre des femmes qui viennent, jusqu'au milieu d'eux, puiser une eau plus claire et plus fraîche que sur les bords.

A huit heures vingt minutes, Soleillet passe devant le village de Diaba qui est situé sur un monticule où l'on voit un beau bouquet d'arbres. Il redescend dans une plaine basse et à neuf heures et demie il est à Oréfondé, village également construit sur une éminence et entouré d'arbres. Le pays forme une plaine ondulée dont les sommets seuls sont à l'abri des hautes eaux. Sur ces sommets sont les arbres et les villages ; dans les plaines, que les eaux envahissent pendant l'hiver, s'étendent les cultures.

En quittant Oréfondé, on s'engage dans une plaine où poussent seulement quelques arbustes rabougris.

A dix heures un quart, Soleillet est abordé par un noir coiffé d'un vieux chapeau de feutre et armé d'un fusil à pierre ; ce noir lui dit en français qu'il est envoyé, comme courrier, de Médine à Saint-Louis, et lui offre de se charger de ses lettres et de ses commissions.

On trouve ensuite une cuvette de sable jaune, entourée d'arbres et percée de nombreux puits. Des femmes puisent de l'eau et abreuvent des ânes et des chevaux. Yaguelli et André s'arrêtent pour boire. Tandis que Soleillet regarde tout ce mouvement, une jeune femme vient lui offrir plein une petite calebasse d'une eau bonne et presque limpide. Cet endroit s'appelle Ain-Sour. On y voit un petit jardin bien cultivé, dont le propriétaire a eu la singulière idée de transformer en gibet l'un de ses arbres. A cet arbre pendent des grappes d'oiseaux, et cet exemple éloigne les petits maraudeurs.

D passe auprès du village de Kobito et s'arrête, jusqu'à trois heures trois quarts, sous des arbres, dans le voisinage de

^ PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Xll

Beril. Il traverse ensuite une belle futaie au milieu de laquelle se trouve Tilloi; dans une autre petite futaie, il voit un grand nombre de sangliers, puis il arrive à Kobilo, village presque désert : à cause de la saison sèche, presque tous les habitants se sont transportés, avec leurs troupeaux, sur les bords du fleuve, où se trouvent les principales cultures.

Bien qu'il soit accompagné de deux hommes du cheikh Mahmadou et qu'il descende chez un frère ou un cousin de ce cheikli, on ne lui offre rien ; il trouve même difficilement à acheter, pour son souper, une simple tasse de lait. Il en a grand besoin cependant, car il a déjeuné avec du biscuit et de l'eau.

Soleillet apprend dans la soirée que douze cavaliers venant de Ségou doivent se trouver chez Abdoul-bou-Bakar. Ils sont envoyés par le sultan Ahmadou pour rétablir la paix entre Abdoul, roi du Bosseiabé, et Samba-Oumané, roi du Toro.

Soleillet part le 4 mai, à six heures du matin. Un quart d'heure après, il arrive à Odégui, ville principale du Bosseiabé et résidence habituelle d'Abdoul-bou-Bakar.

Abdoul-bou-Bakar, chef actuel du Bosseiabé, est la personnalité la plus remarquable du Foutah. 11 jouit d'une fortune personnelle assez importante qu'il entretient en prenant part à diverses expéditions guerrières du côté de la Gambie et par les opérations commerciales qu'il fait tant avec les Maures qu'avec les Français. Soleillet ne Ta pas vu, mais il a beaucoup entendu parler de lui.

Odégui est un grand village dont presque toute la population est absente. Les cases en sont grandes et bien bâties. La maison d' Abdoul est en terre, construite avec soin et flanquée d'une tour carrée.

Soleillet est reçu par Omar, homme de confiance d' Abdoul, qui le sollicite de passer la journée à Odégui ; il lui promet que son maître viendra le voir, à moins qu'il ne préfère aller le voir dans son village de la rive maure où il est en villégiature. Soleillet remercie Omar de ses bons offices, et chafge André, qui se rend auprès d' Abdoul, de présenter à ce chef ses compliments.

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La route traverse une plaine sablonneuse que Teau couvre en partie pendant la saison d'hiver. On y cultive beaucoup de coton et comme c'est le moment de la récolte, on trouve à chaque pas des femmes qui portent sur la tête des corbeilles remplies de ce blanc textile.

A sept heures Soleillet passe devant Bokidiabé ; à huit heures il salue une famille noire qui le croise. Le chef de cette famille monte un petit cheval qui porte au cou une grosse clochette. La femme suit, montée sur un bœuf et tenant devant elle un jeune enfant. Un esclave va devant avec une grande malle sur la tête.

La route coupe une plaine ondulée et touche un puits creusé entre quatre arbres, dans un endroit que les eaux couvrent pendant l'hiver. A huit heures un quart, Soleillet est à Boudil et quinze minutes plus tard à Doumga. Au milieu de cultures de mil, entre cinq arbres, dans un terrain argileux où poussent des arbustes épineux, se trouvent des puits construits en cloisonnements dont l'eau est bonne. On y abreuve la mule et le bœuf.

Soleillet et Yaguelli entrent dans le petit bois de Demba ; à neuf heures ils sont à Doumga Fierne. Le bois se continue à droite du village. Des enfants y jouent. Leurs cris, leur gaîté font à Soleillet le plus grand plaisir. A neuf heures trois quarts notre voyageur atteint Doumga Alfa. Il est toujours dans le bois, mais la plupart des arbres sont sans feuilles et d'un aspect hivernal qui contraste singulièrement avec une température de -f" 40 degrés centigrades.

A dix heures trois quarts, il arrive au village de Douloumagui ou Maangui, dont tous les habitants sont au bord du fleuve, à l'exception de quelques vieillards qui font la garde. Il s'installe tant bien que mal et ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'il trouve un peu d'eau pour arroser son biscuit.

Trois coups de tam-tam, à des intervalles réguliers, annoncent la mort d'une personne.

Pendant que Soleillet fait la sieste, Yaguelli s'avise de raser la tête à un enfant à la mamelle. Le pauvre petit crie à s'en rendre

malade. Une vieille femme se fourre du tabac dans le nez avec l'ongle. Tous les habitants restés dans le village se pressent curieusement autour de Soleillet. Une femme couverte de gale lui demande des médicaments. Une autre compare avec Tépidermede Soleillet l'épiderme d'un enfant encore blanc qu'elle pone sur le dos.

Soleillet trouve cette curiosité très fatigante. Il a raison ; mais au moins on ne le maltraitait pas, on ne le pinçait pas, on ne le tiraillait pas ; les femmes ne lui disaient pas effrontément, pour se moquer de lui et rire ensuite à pleine gorge : « Chrétien, veuxtu coucher avec moi ? » Les enfants ne lui jetaient pas des pierres, les hommes ne le pillaient pas, ne le laissaient pas crever de fatigue et de faim. A la curiosité près, il était exempt de toutes les misères que Mungo Park endura chez les Maures et René Caillié ches les Braknas. Cependant, après avoir déjeuné avec du biscuit et de l'eau il dut dîner avec du biscuit et du thé.

La nuit, le ciel fut couvert et orageux.

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