CHAPITRE XIII
DE DOULOUMAGUI A GOUMEL
De Douloumagui k Matam. — De Matam à Garly. — De Garly à Barmateh. — Les gens d'Orndoldé. — Bapalel. — Le secret de Garly. — Gel-Aio. — De Bapalel à Garaguel. — De Garaguel à Pavalel. — De Pavalel à Goumel.
Le dimanche, 5 mai, le départ a lieu à cinq heures et demie, aux rayons d'un soleil tout rouge. On traverse un terrain plat, couvert d'un bois épineux. Des petits bengalis passent au-dessus des voyageurs ; ils font un bruit particulier et sont aussi nombreux qu'un vol de sauterelles. A six heures on commence à monter ; bientôt on arrive à Douloumagui-Demba, village situé sur un plateau planté de grands arbres, qui donnent une fraîcheur extrêmement agréable. A leur ombre croissent des arbustes au feuillage varié sur lesquels voltigent de mignons colibris. A sept heures un quart on rencontre, au milieu du bois, des plantations de maïs, et, cinq minutes plus tard, on arrive au fleuve, au milieu des champs de mil. Soleillet rentre dans le bois qu'il a quitté un instant et vers huit heures il y rencontre un aveugle portant un paquet sur sa tête et guidé par un enfant qui le tire avec un bâton . Quelques instants après il reprend les bords du fleuve où des femmes, qui portent des tresses pendantes, font la récolte du coton.
D s'arrête dans une petite crique pour faire boire sa mule et son bœuf. U y avait là beaucoup de gens et une grande animation.
Les uns se lavaient où se baignaient, les autres lavaient du linge ou se préparaient à traverser le fleuve à la nage.
La route est alors parallèle au fleuve et traverse des champs d'où Ton chasse les oiseaux. Les pauvres noirs, pour sauver leurs récoltes, sont obligés de les défendre pendant le jour contre les oiseaux, et de lutter, pendant la nuit, contre les singes qui viennent par milliers y prendre leurs ébats, contre les sangliers et les biches qui s'y rendent par troupes, contre les hippopotames et les rhinocéros.
Pour remonter sur les berges, il Éiut faire une véritable escalade de 12 à 15 mètres; Soleillet arrive alors dans une plantation de coton où se trouve beaucoup de monde, c'est-à-dire beaucoup de curieux, de gens qni admirent surtout sa mule et au milieu desquels il passe avec peine.
Il rentre dans le bois. Une demi-heure de marche le ramène au fleuve qui est ici fort large, bordé de beaux arbres et de gras pâturages couverts de moutons, de chèvres, de vaches, d'ânes. De nombreux oiseaux crient et voltigent au milieu des animaux, dans les arbres, sur le fleuve et dans un marigot qui sort de la verdure et court coquettement au milieu de gazons, de fleurs, d'arbustes et de grands arbres. C'est un spectacle charmant, poétique, et le voyageur ne résiste pas au plaisir de s'y arrêter un instant.
Soleillet y reçoit la visite d'un poulo qui a la coiffure, le costume et les traits caractéristiques de sa race. Il est presque noir, son visage est allongé, ses cheveux sont tressés, passés dans de petits coulants de cuivre, ornés de boutons de capote d'infanterie de marine, couverts d'un mouchoir ployé dans la forme d'un bonnet de la liberté avec une plaque ronde en cuivre en avant de la pointe. Il a pour tout vêtement un court boubou de guiné.
Soleillet traverse ensuite une forêt incendiée. Enfin, à onze heures trois quarts, il arrive, à moitié mort de soif, au poste de Matam dont le sergent commandant lui fait très bon accueil. Il déjeune, fait sa sieste, écrit au gouverneur, prend un bain dans le fleuve et visite l'escale où se trouvent quelques traitants.
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Pendant la nuit la chaleur est suflFoquante et rend le sommeil impossible. De minuit à une heure, Soleillet prend un nouveau bain dans le fleuve. La sensation en est des plus agréables. Pour peu d'ailleurs qu'on ait soin de battre l'eau avec les bras et avec les jambes, on n'a presque rien à craindre de la part des caïmans, bien qu'ils soient très nombreux dans ces parages, parce qu'ils sont peu féroces et trouvent sans peine du poisson pour leur nourriture. Quand à l'hippopotame, il n'est pas à redouter. Il est timide et fiiit à l'aspect de l'homme à moins qu'il ne soit attaqué.
Le lendemain, 6 mai, à quatre heures du matin, Soleillet quitte le poste. D suit une allée de beaux arbres parallèle au fleuve et aboutissant à une plaine couverte d'eau pendant l'hiver. Pour le moment, elle présente de beaux pâturages et nourrit de nombreux troupeaux. A quatre heures trois quarts, Soleillet et son compagnon Yaguelli passent devant Navéloki. Les rives du Sénégal sont couvertes de bois. Un hippopotame remonte tranquillement le fleuve, nageant entre deux eaux, soufilant de temps à autre, montrant parfois sa grosse et vilaine tête.
Vers six heures, nos voyageurs traversent des champs de maïs que des hommes défendent contre les oiseaux. Une bande d'enfants qui reviennent de l'école portent liés sur leurs têtes leurs livres, leurs tablettes et leurs vêtements. Chacun porte à la main, pendues à des ficelles, deux petites calebasses qui servent : l'une d'écritoire, l'autre de vase à boire et à quêter du grain pour le maître. Un taleb les accompagne et un aveugle, est au milieu d'eux. Tout ce monde salue les voyageurs avec aflfabilité.
Après les enfants, une caravane de singes gambade et saute de branche en branche dans la direction d'un champ dont elle tentera le pillage la nuit prochaine.
Ici le fleuve est sinueux, étroit, encombré de banc de sable.
Un peu avant huit heures Soleillet arrive à Garly.
Garly est un village d'été bâti sur le bord du fleuve, à l'endroit où passent les bateaux à vapeur pendant les hautes eaux.
Soleillet y voit pour la première fois des cases-greniers. Elles
sont en torchis, sur des pieux, ào"2S ou 0^30 du sol, et couvertes d'un toit conique en chaume. Cette disposition est nécessitée par le voisinage des fourmis.
On voit à Garly beaucoup de coton et des palmiers-roniers.
Les voyageurs sont bien accueillis et logés passablement. Sur le soir ils entendent des danses et des chants. C'est très gai, on est heureux dans ce coin de terre, mais le souper est maigre : du biscuit et du lait.
Le 7 mai, départ de Garly à cinq heures dix-huit minutes du matin. On traverse d'abord des cultures, puis des friches, puis une forêt qui côtoie le fleuve. La rive des Maures est très élevée. A certain endroit elle forme un promontoire où Soleillet se croise avec une caravane. A sept heures il passe devant Tchimpen. La route traverse ensuite nn pâturage marécageux, un bouquet de bois dont le frais ombrage fait aux voyageurs le plus grand bien, le village Dodol où l'on voit des palmiers, Odobéré.
Soleillet s'arrête à l'entrée de ce village, sous un arbre, auprès d'un forgeron ambulant. Il est entouré par les habitants dont la curiosité l'importune ; aussi se remet-il en route à l'arrivée de Yaguelli, qui était resté en arrière avec le bœuf.
Il entre dans un bois où se trouve de nombreuses clairières et de belles plantations de coton. Il s'arrête devant Tiali pour faire boire ses animaux et remarque dans ce village quatre énormes palmiers-roniers.
Suivant toujours les bords, du fleuve, il voit sur des îlots de sable un grand nombre de flamants et autres oiseaux aquatiques du genre des échassiers. A dix heures et demie, il atteint Mboou. Le territoire de ce village est couvert de mil et de coton ; autour, pour féconder la terre, on a brûlé de grandes étendues d'herbes.
Soleillet s'arrête auprès du village, sous des arbres, où les habitants lui apportent avec empressement des nattes et du lait. Il ne repart qu'à trois heures vingt minutes, par un chemin sous bois, où il voit des pintades en nombre incalculable et des troupeaux de moutons qui broutent tranquillement. A tout instant il
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se croise avec des femmes, des hommes et des enfants qui portent des corbeilles de coton. Au sortir du bois il se trouve devant Ngana. Rentré de nouveau dans le bois, il rencontre une troupe de Maures. On se rappelle avec quelle dureté, avec quelle sauvagerie, avec quel mépris, les Maures traitaient jadis Mungo Parle et Caillié. Quel heureux changement! Ceux que rencontre Soleillet ne le tourmentent ni ne l'insultent : au contraire, ils lui adressent les plus cordiales salutations.
Il y a dans le bois de véritables fourrés de cotonniers sauvages. A cinq heures et demie, Soleillet se retrouve sur les bords du fleuve, au milieu de défrichements. La rive française est à pic, haute de 12 à 15 mètres; la rive maure présente une plage avec de grands bancs de sable. De Barmateh on voit, sur la rive maure, la croupe du Dao. Du même côté, de nombreux caïmans prennent leurs ébats au milieu d'une troupe d'oiseaux aquatiques.
Barmateh possède deux grands palmiers.
Soleillet est reçu très froidement, on l'évite même, et c'est avec peine qu'il se procure un peu de lait pour son repas du soir.
Le lendemain, 8 mai, Soleillet observe que les deux hommes du cheikh Mahmadou qui l'accompagnent saluent d'autres indigènes et se font entre eux des attouchements assez semblables à ceux des Francs-Maçons.
Il se met en route à cinq heures et demie, longe le fleuve et trouve souvent des femmes qui portent sur la tête des corbeilles de coton. A sept heures il arrive devant Orndoldé, en face de Makama, village de la rive maure appartenant au cheikh Mahmadou.
Tandis que les hommes du cheikh vont à ce village, Soleillet s'installe sous un arbre. Les gens d'Orndoldé sont curieux, importuns et malveillants. Ils laissent à peine au voyageur la libre disposition de la natte sur laquelle il est assis ; ils touchent à sa malle et viennent lui crier aux oreilles quand il paraît s'endormir. Ce sont les gens les plus insupportables qu'il ait vus dans tout son voyage. Un poulo, de type très remarquable, de couleur bronzée.
est assis au milieu d'eux et regarde tranquillement ce qui se passe.
Plusieurs indigènes sont coiffés d'un vaste chapeau de paille ayant la forme d'une toiture de case. Les fillettes ont des colliers de perles bleues ou vertes de la grosseur d'une bille. Les femmes portent un voile en gaze bleue de fabrication locale. Les garçons vont nus jusqu'à douze ans et portent autour des reins une ficelle avec une coquille ; les petites filles sont également nues et portent autour des reins un lac de grosses perles de couleur.
A quatre heures quarante-six minutes il se remet en route à travers de belles plantations de tabac et de mil qui alternent avec des broussailles. A cinq heures un quart il arrive à Bapalel, grand village traversé par la route. Tous les habitants sortent de leurs cases pour le voir, surtout pour voir sa mule, la première qu'ils aient probablement vue. Un nègre, infirmier de l'hôpital de Saint-Louis, le prie, en bon français, de s'arrêter, le chef désirant lui parler.
Celui-ci vient, complimente Soleillet, l'engage à passer la nuit dans son lit et lui fait cadeau d'un mouton. Soleillet lui ayant répondu qu'il était obligé de continuer sa route, il exprime le désir de l'entretenir en particulier. Notre voyageur met pied à terre et sort de la foule avec le chef et le noir qui lui sen d'interprète. A peine sont-ils installés dans un coin qu'ils sont entourés de nouveau ; sept ou huit fois ils changent de place et toujours avec le même succès. Voyant qu'il ne peut, malgré ses cris et ses objurgations, obtenir un moment de calme, le chef dit à l'oreille de l'interprète qu'il désire une place sur le premier vapeur qui descendra à Saint-Louis pour voir le gouverneur et mettre sous l'autorité directe des Français sa personne et son village. Ce chef se nomme Garli-Gel-Aio et paraît avoir une cinquantaine d'années. Soleillet le remercie de son bon accueil et lui dit qu'un simple taleb, tout à fait étranger à l'administration, ne peut transmettre sa demande qu'au commandant de Bakel qui, lui, verra ce qu'il convient de faire.
Longtemps les habitants le suivent. Des enfants de Bapalel
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sont encore derrière lui à cinq heures quarante-deux minutes, quand il arrive près d'une baie où Ton abreuve des moutons, où lui-même va faire boire sa mule.
Cette baie est creusée dans un vallon vert, rempli d'arbustes dans lesquels chantent des oiseaux. Des nègres et des négresses se baignent; des enfants qui reviennent de l'école traversent la baie; des jeunes mères, qui reviennent des champs, font boire leurs nourrissons et les lavent. C'est un tableau charmant, plein de poésie, que Soleillet contemple avec plaisir.
A six heures et quelques minutes, il traverse la baie et passe de l'autre côté du vallon. Après avoir rencontré des broussailles et des défrichements, il arrive, à six heures vingt-six minutes, aux cultures de Garaguel.
Garaguel est un assez grand village fermé par une enceinte de roseaux et construit au bord du fleuve dont les berges sont ici très élevées.
Soleillet est reçu avec affabilité, convenablement installé dans un hangar de nattes et lorsqu'il demande à boire on ajoute 4 son eau du lait aigre. C'est la première fois que les Sénégambiens ont pour lui cette attention. D caresse un mouton blanc de la taille d'un âne du pays, à laine courte et soyeuse. Il remarque la singulière beauté de deux jeunes Maures qui reçoivent l'hospitalité dans la même maison que lui.
Le lendemain, 9 mai, il part à cinq heures et demie du matin, passe devant un second village garaguel nommé Kelliabel, entre dans un bois où il rencontre des hommes, des femmes, des enfants, des clairières de champ de mil, des défrichements; à six heures six minutes, il atteint un troisième village garaguel, le plus important des trois, qui se distingue des deux autres par l'addition à Garaguel du nom de Sambajol. Au milieu d'un champ de mil que l'on vient de scier, Soleillet rencontre le chef de ce village, qui lui fait des compliments. Après des plantations de coton il arrive à Gaudiel, village entouré de beaux arbres, puis à sept heures quarante-six minutes à Diantang, et huit minutes plus
tard, à Pavalel, sur le bord du fleuve. Toute la population de ce dernier village est sur pied : c'était la mule qui produisait encore son effet. Un noir se promène gravement avec un parasol; au milieu du fleuve, sur une toute petite pirogue, un pêcheur harponne du poisson.
Un peu après, dans un champ de coton, Soleillet se croise avec une troupe nombreuse de femmes qui reviennent d'un village voisin, où elles ont assisté à l'inhumation d'un toucouleur assassiné et volé l'avant- veille par des Maures.
A des terres herbues et marécageuses succèdent des défrichements, des champs de mil, de maïs et de coton ; un chaland, qui vient ici chercher du mil et des arachides, est amarré au bord du fleuve. Le sentier est très fréquenté. On y rencontre à tout instant des enfants qui vont à l'école, des hommes et des femmes chargés de divers produits, surtout de mil et de coton. Dans un petit marécage, au milieu des roseaux, se trouve un arbre ayant l'écorce et le port du platane et le feuillage du mûrier. Les indigènes le nomment fadalal,
A neuf heures et demie on aperçoit, au miUeu des champs de mil, de coton et de tabac, quelques cases inhabitées : c'est Bedenki. On trouve, un peu plus loin, Barkedji, village important qui possède de nombreux métiers pour le tissage du coton. A dix heures cinquante-quatre minutes, Soleillet arrive à Gpumel, premier village Soni-nké du pays de Galam.