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CHAPITRE XIV

DE GOUMEL A DEMBAKANI

Les Soni-nké. — Les gens de Goumel. — Le réve d'un Soni-nké. — De Goumel à BallcL — Ballel. — De Ballel k Odabcré. — Une caravane d'esclaves. — Odabérc. — D'Odabéré à Dembakani.

Le pays de Galam est en bordure du Sénégal. Il a pour limites : au nord, le fleuve et le Foutah Damga ; au sud, le Bondou et le Bambouck ; à l'ouest, le Foutah Damga ; à Test, le Bambouck et le Khasso. La Falémé le sépare en deux parties : le Guoy ou Bas- Galam, à l'ouest; le Kaméra ou Haut-Galam, à l'est.

Il est occupé par l'un des peuples les plus remarquables du Sénégal, que nous appelons Sarracolets, qui se nomme lui-même Soni-nké et que nous devrions nommer Soni-nké. Ce mot est le même que le mandingue sonakies (buveur de liqueurs fortes), mot qui, en 1795, au moment du voyage de Mungo Park en Gambie, désignait les Mandingues fétichistes qui se donnaient entre eux le nom de Buschréen ou Bischaràn. A une époque relativement récente, le nom de Soni-nké était synonyme de Kafir (infidèle, idolâtre). Aujourd'hui, il est porté par un peuple exclusivement musulman où se recrute la plus grande partie des apôtres qui convertissent à l'Islam l'Afrique noire.

Les Soni-nké sont industrieux, laborieux et intelligents. Beaucoup s'adonnent au commerce (i); beaucoup descendent le

(]) Ils sont connus sous le nom de dioulas (marchands).

Sénégal et se louent aux négociants ou à l'État qui les emploie à la navigation du fleuve. Dans ce dernier cas ils sont désignés sous le nom de laptot. Ils se livrent aussi à la culture; ils excellent surtout dans celles du coton et de l'indigo. Es sont habiles teinturiers et très bons tisseurs. Ils savent travailler les bois et les métaux, tanner et préparer les peaux dont ils font de beaux ouvrages de gaînerie, de sellerie et de cordonnerie.

Les murs de leurs villages sont en terre battue mêlée de pierres, très élevés, épais et flanqués de tours. Leurs habitations, également construites en terre, sont carrées, quelquefois à un étage, généralement couvertes en terrasse. L'intérieur des maisons, de même que le vêtement des hommes, des femmes et des enfants, est plus propre et plus décent que celui des autres noirs.

Leur langue est de même famille que celles des Mandingues.

La population se divise en Bakiris ou hommes de guerre et en Saybobés ou marabouts.

Chaque village a un chef et ce chef est habituellement l'aîné de la famille du fondateur du village.

Tous les Soni-nké du Galam obéissent à un chef unique, du nom de Tonka, qui est électif mais toujours choisi dans la même famille (i).

Les habitants de Goumel viennent avec empressement au-devant de Soleillet et lui font un accueil sympathique. Beaucoup parlent français, plusieurs assez correctement.

La plupart laissent pousser leurs cheveux et en forment cinq tresses. Plusieurs s'attachent sous le menton deux de ces tresses.

Ils ont pour coifiure une espèce de bonnet de police en toile de

(i) Us forment, en réalité, la population la plus intéressante, au point de vue colonial, de toutes ces régions. Ce sont eux qui, par leur instinct commercial, rétendue de leurs relations, semblent destinés à être nos agents civilisateurs les plus actife. Dans leurs longs voyages, ils ne manquent pas de faire connaître nos produits et de parler des merveilles de notre civilisation.

(Ministère de la marine et des colonies. — Sénégal et Niger. — La France dans l'Afrique occidentale, 1879-1883 ; Paris, Challamel, 1884, p. 47.)

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coton, très épaisse, teinte en jaune ou en vert, cousus et piqués avec soin, avec de grandes oreilles qu'ils portent habituellement relevées. Un certain nombre d'entre eux se rasent la tête et se coiffent, comme les autres noirs, d'un bonnet de coton de forme conique.

On voit ici très peu d'enfants nus. Toutes les petites filles, même les plus jeunes, portent deux pièces d'étoffe, comme deux tabliers, l'une devant, l'autre derrière.

Chez les Toucouleurs, les hommes et les femmes sont sales et déguenillés, dans un état de paresse constant; dans le Galam, au milieu d'eux, on voit avec surprise une population laborieuse. Ici tout le monde travaille. Les femmes filent et tissent le coton ; les hommes tissent ou font des nattes, cousent des bonnets, des boubous et des pagnes. Le type soni-nké n'a cependant rien de caractéristique.

Soleillet s'installe sous un bel arbre que les indigènes appellent gava. Le chef du village, vieillard vénérable, le reçoit avec affabilité. Il a une belle tête encadrée dans un collier de barbe blanche.

Un gentil négrillon vient jouer sur la natte du voyageur. Un Soni-nké, qui parle français, raconte à Soleillet ses projets. Il a travaillé quelque temps à Saint-Louis. Il a gagné assez d'argent pour pouvoir se marier. Son intention est d'y retourner cette année même, aux hautes eaux, et d'y rester deux ans. Il espère faire des économies qu'il échangera contre des marchandises; avec ces marchandises il ira dans l'intérieur acheter trois ou quatre captife et une captive. Si tout cela réussit, il reviendra dans son pays pour y vivre en bourgeois du travail de ses esclaves. Pourvu qu'il ne lui arrive pas comme à messire Jean Chouart, le curé du bonhomme La Fontaine !

Un autre lui raconte qu'il est chauffeur sur l'aviso VArchimide, qu'il a obtenu une permission de trois ans pour se marier, qu'il a maintenant deux femmes et deux enfants et qu'il va rentrer à son poste.

Tout en causant avec ces braves gens, Soleillet ne s'aperçoit pas

que le temps marche, et il est plus de quatre heures quand il songe à se remettre en route.

 cinq heures quarante et une minutes il passe devant Ouarendé, village soni-nké dont les murs en terre, les maisons en terre et à terrasse, les quelques palmiers rappellent le queçar saharien. Il prend ici le bord du fleuve, voit le soleil se coucher dans un nuage pourpre et rose, et s'amuse à compter les caïmans : plusieurs doivent avoir 10 mètres de longueur ; d'un même point il en compte 27. A six heures et demie, il trouve un marigot et le remonte; trois minutes après, il arrive à Ballel. A l'entrée, il remarque des ruches posées sur de grands arbres. Ballel est un tout petit village au milieu des marécages et habité par des Foulbé qui ont des champs de mil et de nombreux troupeaux. Ces pauvres gens offrent à Soleillet une eau fétide, vaseuse, et du lait qui a un goût de marécage très prononcé. Notre voyageur a le pressentiment d'une intoxication paludéenne.

Il est reçu par les femmes, les hommes faisant alors la prière dans une enceinte fermée par des piquets fichés en terre. Lesalam terminé, ils viennent aussi le saluer avec empressement.

Le village est rempli de bestiaux et de tas d'ordures. Les Foulbé, comme certains paysans français, vivent au milieu de leur bétail. Les voyageurs s'installent, comme ils peuvent, sur des fumiers. Soleillet passe la nuit à la belle étoile, sous un ciel d'une magnificence incomparable.

Le 10 mai, dès le matin, une douzaine d'hommes, pris de fièvre, viennent lui demander des médicaments. Si l'on observe que Ballel compte en tout quinze familles, on sera étonné des ravages que fait la fièvre. Cette localité attire par l'excellence de ses pâturages, mais elle est des plus malsaines. Soleillet lui-même se sent très mal à l'aise; il a sufli d'une nuit pour changer complètement l'état de sa santé.

Il quitte Ballel à cinq heures et demie et se dirige vers le fleuve qui est ici bordé d'arbres magnifiques. H rencontre des noirs dont plusieurs le saluent en fi"ançais. A six heures et quelques minutes

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îl arrive au petit village de Guellé, tout à fait sur le bord du fleuve, qu'il continue à côtoyer, au milieu de cultures et de défrichements. De grands tas de mil placés sur la rive attendent le passage des traitants.

Le paysage est ravissant. Partout des cultures; partout des hommes, des femmes et des enfants qui travaillent. De distance en distance, de grands et beaux arbres offrent aux travailleurs de frais ombrages. C'est au moment où il admire cette brillante et féconde nature que Soleillet voit pour la première fois la chose la plus honteuse, la plus triste du monde : une caravane d'esclaves.

En tête marche une vieille femme toute décrépite.

Derrière elles suivent, à la file indienne, quatorze autres femmes, dont plusieurs portent des enfants.

Viennent ensuite, en troupeau, vingt et un enfants.

Ils sont suivis de quinze hommes de vingt à trente ans, attachés par le cou avec des colliers eî des longes en peau. Chacun porte sur sa tête un lourd paquet cousu dans une peau de chèvre ou de mouton.

Les femmes et les enfants sont également chargés.

Tous ces malheureux appartiennent à quatre Soni-nké qui, montés sur des ânes et le fusil sur l'épaule, se tiennent sur les flancs de la caravane. Ils arrivent du Bondou et du Bambouck : c'est là, au cœur de la Sénégambie, dans des contrées qui sont sous la main des autorités anglaises et françaises, qu'ils ont acheté ces captifs.

Au Bondou et au Bambouck on a un jeune homme pour deux pièces de guinée, une femme pour le même prix, un enfant pour deux pièces et demie et trois pièces (i). Dans le Goumel il en vaut déjà quinze; dans le Cayor il en vaudra trente ou quarante.

(i) A Sambatilika, dans le Torong, le prix courant d*un esclave est de trente briques de sel de 0^275 sur omoSi et de 0^05 ou o«o55. Un baril de poudre et huit brasses de verroterie de couleur marron clair, un fusil et deux brasses de taffetas rose sont aussi le prix d'un esclave. (R. Caillié, 1. 1, p. 466).

A Saint-Louis, la pièce de guinée, filature de Tlnde, est cotée de n à 12 fr., sur le fleuve, de 15 à 20 fr.

Dans le jour, on mène les esclaves en troupeau; le soir, on détache ceux qui sont attachés, mais après leur avoir mis les fers aux pieds.

Les Soni-nkés et les Mandingues, qui font spécialement dans la Sénégambie le commerce des captife, sont les populations les plus intelligentes de la contrée ; leurs mœurs sont douces et leurs relations sûres. C*est par l'un deux, le slaté Karfa, que Mungo Park fut recueilli le 16 décembre 1796 à Kamalia, et ramené à la côte, à Pisania, le 12 juin 1797. Mungo Park lui avait promis une récompense, il n'y comptait guère; il fut néanmoins un hôte fidèle (i).

Après le passage de la caravane d'esclaves, Soleillet poursuit sa route, arrive à Bitel à sept heures quarante minutes et continue à longer le Sénégal dont la rive est animée par des gens qui font sécher du mil au soleil. A huit heures un quart il traverse un marigot et se trouve dans une forêt dont les arbres sont sans feuilles, où des troupes de pintades font entendre leurs cris stri-

(7) Karfa fut bien étonné. Tous les meubles lui paraissaient merveilleux. Il vit à Pisania un petit navire à Tancre et ne comprit pas Tusage du niât, des voiles et des câbles. Tout le jour il médita sur cette merveille. Mungo Park lui donna le double de la somme promise ; il fut grandement étonné, et son étonnement augmenta lorsque Park lui dit qu*il se proposait d'envoyer un beau présent à un vieux maître d'école qui avait fait route avec eux.

On eut occasion de lui rendre service et de lui donner des témoignages de bonté ; aussi disait-il souvent : « Mon voyage a vraiment été heureux ». Qpand il remarquait les produits des manufactures anglaises et la supériorité des Blancs dans tous les arts qui embellissent la vie, il devenait rêveur et s'écriait, en soupirant : « Les hommes noirs ne sont rien ». D'autres fois il demandait à Park, avec un grand sérieux, ce qui avait pu l'engager, lui qui n'achetait pas d'esclaves, à parcourir un pays aussi misérable que l'Afrique.

Il pouvait donner une réponse aux gens de Kamalia qui jadis demandaient à Mungo Park si les Blancs achetaient les Noirs pour les manger et s'ils avaient réellement une terre, comme celle d'Afrique, sur laquelle ils posaient les pieds.

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dents. A dix heures et quelques minutes il arrive au village d'Odabéré situé sur la rive, au milieu de cultures.

D s'arrête devant le village, sous un hesLuJicus, de l'espèce connue dans le pays sous le nom de Gam. Il a des nausées, des maux de tête, la diarrhée; il se sent fatigué. Il prend deux pilules d'opium. Yaguelli va faire boire le bœuf. La pauvre bête s'embourbe et Yaguelli demande du secours à des Toucouleurs, à qui Soleillet vient de refuser du tabac. Ceux-ci répondent par le mot de Cambronne.

A trois heures quarante-deux minutes, Soleillet, toujours très fatigué, quitte son arbre. Il voit de magnifiques troupeaux de bœufs dont les gardiens ont le fusil sur l'épaule, de crainte des Maures. Les cultures deviennent très riches, il y a des nuées d'oiseaux, notamment de tourterelles. A cinq heures il rencontre un village au droit duquel le fleuve, très ensablé, ne coule pas sur 15 mètres de largeur. Il a d'épouvantables tranchées. A cinq heures vingt et une minutes quelques gouttes de pluie commencent à tomber. Soleillet se croise avec une troupe de Maures.

Le fleuve est houleux ; la pluie tombe à flots ; on ne voit plus d'oiseaux; le vent souffle en tempête de l'est, le thermomètre marque + 30**. C'est une petite tornade qui dure jusqu'à six heures un quart. Pendant la pluie, les caïmans sont sur les bancs de sable et bâillent à se démonter la mâchoire. Un peu avant d'arriver à Dembakani, on entend le cri de nombreux hippopotames.

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