‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 32 sur 145 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

DE DEMBAKANI A BAKEL

Soleillet à Dembakani. — Rencontre de marchands d'esclaves. — Moudéri. — Soleillet

est malade. — Il veut absolument arriver à Bakel. — Yaguellî tue une biche. —

Arrivée à Bakel.

Dembakani est un village toucouleur construit en paille. Il est le plus méridional de ceux qui reconnaissent l'autorité d'Abdoulbou-Bakar, chef du Bosseiabé.

Les habitants accueillent bien Soleillet. Le voyant malade, ils s'intéressent à lui et l'installent de leur mieux dans un hangar de nattes, sur le bord du fleuve. Il se sent très fatigué, il a les lèvres, la langue et le palais tachés de mucosités blanchâtres. H se rince la bouche avec de l'eau et, se sentant un peu mieux, il cherche à se secouer, fume et prend du biscuit avec du thé. A huit heures cinquante minutes, la pluie le chasse dans le hangar, auprès du feu. Sa nuit est mauvaise, il a le corps tout endormi, mais l'esprit conserve sa lucidité, ce qui peut être un effet de l'opium qu'il a pris pour combattre la diarrhée. A certain moment, il se sent pris d'un violent désir de savoir l'heure, mais ses membres engourdis lui refusent le service ; il ne peut parvenir à porter la main à sa poche. Cependant, avec cette volonté impérieuse et capricieuse, propre aux malades et aux enfants, il veut lire l'heure à sa montre. Tout à coup, à sa grande stupéfaction, il voit distinctement, dans le gousset de son gilet, le cadran et les aiguilles de sa montre. L'étonnement qu'il éprouve lui rend l'usage immédiat de ses

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membres. Il prend sa montre et constate, avec une surprise extrême, qu'elle marque l'heure qu'il a lue.

Cet étrange incident dissipe sa léthargie. Il passe sans sommeil le reste de la nuit. Sur le matin, il doit se défendre avec un bâton contre un énorme bœuf qui veut à toute force se réfugier dans son hangar.

Le samedi, 1 1 mai, il visite Dembakani. Ce qu'il y voit de plus remarquable, c'est une place centrale tracée régulièrement et ornée de beaux arbres.

A cinq heures vingt-cinq minutes il se met en route. De grands arbres plantés symétriquement forment une vaste allée parallèle au fleuve. '

Le soleil, à son lever, est ceint d'un halo et présente une figure pâle et entourée d'un voile de pourpre : quand il est tout-à-fait levé, le ciel se couvre de nuages noirs, gris et pourpres qui le font ressembler au ciel du nord.

A cinq heures quarante-huit minutes il traverse la petite rivière qui sépare le Foutah du Galam. Il rencontre huit marchands d'esclaves, montés sur des ânes; ils vont dans le Bambouck renouveler leur approvisionnement de chair humaine. Ils font route ensemble. A Caronka, ils quittent le bord du fleuve pour s'engager dans un bois qui a conservé ses feuilles, puis pour remonter un marigot entouré de verdure et rempli de chants d'oiseaux.

Soleillet se sent très fatigué. Il a des mucosités dans la bouche et une diarrhée qui l'affaiblit beaucoup. A sept heures un quart il se retrouve sur le fleuve, près du village de Gandé; une demiheure après il passe devant Gallar, village d'aspect saharien, entouré d'un mur bastionné et crénelé, ombragé de beaux palmiers. Entre le fleuve et le village se trouve un grand espace sablonneux où deux enfants galopent sur des poulains. A l'est du village, quelques cases en terre sont entourées d'un mur particulier.

Le fleuve est ici très large et paraît très profond. De beaux

troupeaux de moutons paissent dans un champ de mil que Ton vient de couper. On rencontre beaucoup de voyageurs, les uns montés, les autres à pied, et de pauvres captifs chargés. A huit heures un quart Soleillet remarque sur la rive des Maures un grand rocher qui surplombe le fleuve et forme un cap. Un peu après, il est salué par trois grandes pirogues qui descendent le Sénégal.

A neuf heures la caravane arrive à Moudéri où s'arrêtent les marchands d'esclaves qui faisaient route avec Soleillet. Moudéri est un très grand village : il faut dix minutes pour le traverser dans sa plus petite étendue, c'est-à-dire du sud au nord.

Soleillet est toujours très fatigué, son bœuf se traîne avec peine. Il profite, pour faire halte, de la rencontre d'un beau bouquet d'arbres. Tout son corps est en feu ; il souffre beaucoup. Aussi, malgré la peur bien légitime qu'il a des caïmans, qui sont ici plus nombreux et plus dangereux qu'ailleurs, il va se baigner dans le fleuve. Il prend ensuite de l'opium, essaie vainement de dormir et prend avec plaisir du thé sans sucre, mais il lui est impossible de manger.

Un noir de Moudéri, ancien gabier de la marine nationale, parlant bien français, vient le voir et causer avec lui. Craignant d'être réellement malade, il veut, coûte que coûte, coucher le soir même à Bakel. Cette indisposition est la suite de la nuit qu'il a passée à Ballel où il a subi un véritable empoisonnement ; il croit avoir eu tort de ne pas prendre immédiatement du sulfate de quinine et de ne s'être pas frictionné avec de la pommade camphrée.

Il laisse le bœuf et les bagages aux soins de deux hommes que lui a donnés le cheickh Mahmadou et part avec Yaguelli qu'il prend en croupe.

Comme il a toujours la bouche en feu, il charge un gamin qui se rend à Bakel de porter sa grande bouilloire remplie de thé froid, et de temps en temps il se rince la bouche.

A deux heures quarante minutes il se met en route; à trois

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heures dix minutes il voit sur la rive française, et pour la première fois, des rochers calcaires qui forment cap. Une biche part tout près des voyageurs ; Yaguelli met pied à terre, la poursuit et la tue de quatre coups de fusil.

Au bruit de cette fusillade, les habitants d'un village voisin croient que leurs troupeaux sont attaqués par les Maures et six hommes accourent en armes. Au lieu de combattre des bandits ils aident à dépecer la biche et en reçoivent, pour leur salaire, toute la viande moins le train de derrière.

Soleillet se remet en route à quatre heures. A quatre heures trente-cinq minutes il voit les premières collines. Le fleuve est ici très large mais très ensablé. Dix minutes plus tard il passe devant Diaoura, village entouré de palmiers et de cultures diverses.

Il est pris de vomissements et fait de douloureux efibrts, mais il ne descend pas de sa mule et se cramponne à sa selle. Il est obligé de s'humecter constamment la bouche.

A cinq heures il passe Elingara, village qui nourrit de nombreux troupeaux de chèvres et possède des cultures de mil, des palmiers, beaucoup de métiers à tisser le coton. Un quart d'heure après il atteint Manoel dont les cases sont en paille et la population de race toucouleur. De là on aperçoit, sur la rive droite, de hautes collines. Vingt minutes suffisent pour aller de Manoel à Gueldé. Dans le fleuve s'élèvent des rochers.

Au moment où le soleil se couche, Soleillet est tellement affaibli par la fièvre et les vomissements qu'il a besoin, pour se tenir en selle et tracer ses notes, de toute sa force de volonté. Un instant de repos lui devient indispensable, il se laisse glisser de sa mule et va se coucher sous un arbre, au bord du fleuve. A six heures et demie il se remet en route; à sept heures il est au grand village soni-nké de Tuabo (i) et à huit heures quarante minutes il arrive à Bakel.

(i) Gran, chef du Kaarta, qui gouverna de 1832 à 1843, prit Tuabo et en emmena toute la population en servitude (Mage, p. 672).

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