CHAPITRE XVI
Coup d*œil rétrospectif sur le voyage de Podor à Bikel. — Bakel. — André Brûe. — Le général Faidherbe. — Un fourmilier. — Danses des Noirs. — Le jeu du lion. — L'excision des femmes. — Tatouage des gencives. — Prénoms donnés aux enfants. — Justice. — Poids et mesures. — Commerce. — Une caravane d*csclavcs à Bakel. — Tenutîves des Anglais sur le commerce du Haut-Sénégal. — Lettre du gouverneur du Sénégal à Soleillet. — Préparatifs de départ.
Au moment où il descend devant le poste, tout le monde est couché, mais à peine entré il voit arriver le commandant, M. Soyer, capitaine d'infanterie de marine, et M. Lusseau, médecin de la marine, qui l'accueillent avec une extrême bienveillance. Se croyant déjà rétabli il veut boire et manger : il ne peut rien supporter, pas même les pilules de quinine que lui prépare le médecin. Il se couche et passe une nuit très agitée.
Il vient de terminer la première partie de son exploration, de Podor à Bakel. Elle lui a pris dix-neuf jours.
Ce voyage n'offre pas de sérieuses difficultés ; cependant il a été rarement accompli. Bien que les populations dont on traverse le territoire soient en partie soumises au protectorat français, un voyage par terre au milieu d'elles, par un homme isolé, parut jusqu'à présent une entreprise périlleuse et difficile.
Par le récit qui précède on voit que ces dangers n'existent plus. Nous pensons que cet heureux résultat est en bonne partie l'œuvre du colonel Brière de l'Isle, dont le gouvernement énergique et paternel inspire aux indigènes confiance et respect.
Cette exploration aura donc tout au moins pour résultat de montrer qu'un voyageur sans escorte, sans armes, accompagné d'un seul domestique, peut aller partout et que partout les noirs le reçoivent bien.
n faut de la patience et de la bonté, comme en avaient Mungo Park et René Caillié, mais cette recommandation est pour nous inutile. Les Africains diront comme les Américains disaient et disent encore : « Que les Français sont bons ! »
Si Soleillet a été bien reçu par les noirs, il l'a été mieux encore par les commandants civils et militaires de Podor, Aéré, Saldé, Matam et enfin Bakel. Le commandant de ce dernier poste lui accorda une hospitalité amicale et aplanit toutes les difficultés qui pouvaient retarder son départ; M. Albert Lusseau, le médecin, lui prodigua ses soins et lui donna de précieux renseignements au point de vue hygiénique; l'interprète même. Alpha Sega (i), descendant de l'une des meilleures familles du Khasso, l'a fait profiter de la connaissance parfaite qu'il a du pays entre Sénégal et Niger.
Bakel, où Soleillet refait sa santé tout en étudiant la route qui lui reste à parcourir, est l'une de nos plus anciennes escales. On y fonda un comptoir en 18 19, après la reddition de la colonie par les Anglais.
Dès le temps d'André Brùe, ce point était firéquenté par nos traitants dont les chalands remontaient jusqu'aux cataractes du Fellou, qui sont encore la limite de notre commerce. Jusqu'à 18 19, Bakel fut aux mains de compagnies privilégiées. Ces compagnies ont disparu, mais on ressent encore leur funeste influence. L'espoir d'une restauration se faisant jour de nouveau, il est bon de remarquer que deux de ces compagnies ont eu pour gouverneur André Brlie, homme merveilleusement doué, et que vainement
(i) D*après le courrier du 23 mai 1886, Alpha Sega, qui était au service de la France depuis longtemps, se serait compromis dans Tinsurrection de Mahmadou Lamine et aurait été fusillé sur la place de Bakel. — Dr Colin, Sénégal. — L'attaque de Bakel. — Épilogue (Revue française, cahier de juin 1886, p. s6o).
cet homme dirigea les affaires du Sénégal pendant de longues années. Nous disons vainement, non pour la Compagnie de Rouen, qui réalisa d'énormes bénéfices, mais pour la colonisation. Cela se comprend. Les compagnies n'ont qu'un but : gagner de l'argent. Si le développement de la colonie ne leur coûtait rien, elles le verraient certainement avec plaisir ; comme, au contraire, il impose de gros sacrifices, elles s'en occupent le moins possible.
Comme l'a très bien dit M. Félix Berlioux : « Les Français ont » au Sénégal un beau domaine à exploiter et un grand rôle à » remplir. Ils peuvent y organiser une colonie florissante, y » créer un vaste commerce, y trouver des ressources incalculables » et, par dessus tout, y exercer une influence heureuse au milieu » de ces peuples à qui l'Europe doit une réparation pour le mal » qu'elle leur a fait ».
Cela est parfaitement exact, mais le résultat désiré ne peut être atteint que par le gouvernement, qui pense à l'avenir autant qu'au présent et peut attendre la moisson.
Après avoir été stationnaire pendant les deux siècles qu'elle est restée au pouvoir des Compagnies, l'escale de Bakel est entrée dans une ère de prospérité. Au recensement de 1876 sa population était de 1,493 habitants (i) répartis en trois villages, le premier Soni-nké, le second Khasso-nké, le troisième, français, et occupé principalement par des Ouolof qui représentent les maisons de commerce de Saint-Louis.
Bakel est construit entre le fleuve et les collines qui le bordent. Le fort est au bord de l'eau. Devant se trouve une place plantée d'arbres et de cette place partent deux rues où se trouvent les magasins des traitants. Les villages indigènes sont formés de cases qui sont en torchis pour les Soni-nké, en paille pour les Khasso-nké.
Au moment delà guerre d'El Hadji Omar, le général Faidherbe
(I) En i88s, la population de Bakel seule était évaluée à 1,258 habitants. (Elisée Reclus, op. cit ^ t. XII, p. 280.)
a fait construire, sur les hauteurs environnantes, des tours armées de canons, et, au sommet d'une colline, le poste qui sert aujourd'hui de local à l'école française, école qui est tenue par un caporal noir des tirailleurs indigènes.
Soleillet fait à Bakel un séjour très agréable. Il avait toujours à voir quelque chose de nouveau. Le 20 mai, le chasseur du poste apporte un orcyeterope. Ce fourmilier, qu'il examina en détail avec le docteur, a seize molaires et ne porte pas d'écaillés comme les tatous. Il a la tête du porc, la queue du crocodile. Ses membres de devant sont pourvus de quatre doigts armés d'ongles puissants pour creuser la terre ; ceux de derrière sont terminés par un véritable pied avec cinq doigts et un talon. Ces pieds permettent à l'animal de prendre la position verticale. Sa chair, qui tient du veau et du porc, fait un manger excellent.
L'un des plaisirs du poste est d'assister aux danses des noirs, qui ont lieu presque chaque jour, sur la place du poste, au son des tambours tenus par les griots.
Ces tambours sont de trois sortes :
Le plus petit, appelé en yolof tama et en khasso-nké tamo, se place sous le bras gauche et l'on en joue en le frappant alternativement avec les doigts de la main gauche et avec un petit bâton recourbé que l'on tient de la main droite. Pour jouer de cet instrument, les noirs s'accroupissent, de manière à poser sur le coccyx et sur la plante des pieds, position simiesque habituelle aux noirs, et qu'aucun blanc ne pourrait prendre.
Le deuxième tambour, appelé en yolof ndioum-ndioum et en khasso-nké nddvugOy est plutôt une espèce de tambourin. Le musicien passe à son bras la bretelle de l'instrument. De la main gauche, qu'il lève, il tient deux instruments de fer semblables à des castagnettes. Au bras ou au poignet droit il a un bracelet formé de petits morceaux de fer attachés à des chaînettes. La main droite est armée d'une baguette recourbée avec laquelle il frappe sur le tambour.
Le troisième tambour ou tantango^ beaucoup plus grand que
les deux autres, est creusé dans un tronc d'arbre et porté sur trois pieds. Il est mis à la porte des chefs et sur les places publiques. On s'en sert pour donner l'alarme ainsi que pour accompagner les danses et les chants. On en joue en frappant dessus à tour de bras avec une baguette droite que l'on tient de la main gauche et avec une baguette recourbée que l'on tient de la main droite.
Les Khasso-nké ont deux danses principales : la makoudraisy genre noble, la simoukanOy genre comique.
Pour la première de ces danses, le bruit des tambours s'unit aux chants et aux battements de mains des femmes. Deux femmes ou une femme et un homme prennent en cadence des attitudes étranges, contournées, très gracieuses, rappelant les peintures chinoises. Ils expriment tour à tour, avec une grande vérité d'expression, l'amour, la haine, la fierté, l'effroi. Cette danse est très artistique.
La sitnoukano est dansée par une femme seule. Cette femme saute en remuant la tête et les bras avec une très grande rapidité; elle lance le haut du corps en avant et en arrière. Tout à coup elle s'arrête en ricanant, prend une pose baroque, exprime, en charge^ les mêmes sentiments que dans la makoudrais.
Le costume des femmes khasso-nké prête beaucoup à l'originalité de ces danses. Leurs cheveux sont rasés sur les côtés et le reste forme une chenille comme celle des casques de pompier. Une pagne serrée autour de la taille leur tombe jusqu'aux pieds et une chemisette flottante, très large, leur couvre le haut du corps.
Les sarracolaises ont une danse très gracieuse dont Soleillet a oublié le nom. Elle est dansée par les femmes et les jeunes filles, au chant de leurs compagnes. Les danseuses se placent au milieu d'un rond et commencent par tourner très doucement, puis, à mesure que le chant s'anime, elles augmentent de vitesse et finissent par tourner avec une extrême rapidité.
Partout, les Musulmans fêtent par de grandes réjouissances la circoncision de leurs garçons. A Bakel, les nouveaux circoncis se promènent avec une lance et un casque en coton bleu ou blanc.
Le soir, tous les habitants du village prennent part à des danses faites en leur honneur. Tous les hommes se placent l'un derrière l'autre, la main droite tournée vers l'intérieur du rond où brûle un grand feu de paille. Chacun met la main gauche sur l'épaule de celui qui le précède. Les femmes se placent en rond, en tête de la file, et marchent en arrière en chantant une sorte d'antienne. Les hommes psalmodient un refrain en agitant leurs blancs boubous, se penchent à droite, se relèvent brusquement à gauche et marchent en jetant le pied droit en avant dans le rond, après l'avoir balancé en l'air quatre ou cinq fois.
On fait aussi danser les captifs. Ils ont deux danses. Leur danse nationale, qu'ils exécutent pour leur plaisir, et le dium-follo qu'on leur fait exécuter en public.
Le dium-follo est une danse purement lubrique, une suite de gestes et de contorsions erotiques. Les noirs aiment beaucoup ces grossiers spectacles : les pères y conduisent leurs fils et les mères leurs jeunes filles.
La place du poste n'est pas toujours prise par des danses. Elle sert aussi pour d'autres jeux, celui du //(?«, par exemple.
Le lion inspire aux noirs, comme aux Arabes, une crainte respectueuse. Ils en font un être à part, impétueux, et nombreuses sont les superstitions dont il est la cause ou l'objet. Tout homme blessé par un lion devient pour les autres noirs un être particulier : il a du poil de lion dans le cœur et peut imiter le sultan des forêts.
Ces blessés, en gens pratiques, exploitent leurs aventures par des jeux que Soleillet a souvent vus à Bakel.
L'homme qui représente le lion se fait avec des oripeaux une sorte de crinière, simule le rugissement du lion, court sur ses quatre membres, s'élance tour à tour sur ceux des assistants qui viennent comme pour l'exciter, et quand il en saisit un, il le conduit, avec force bourrades, dans un endroit réservé.
Les noirs prennent à ces jeux le plus grand plaisir et font aux acteurs des dons d'une certaine importance. Soleillet a vu un indi-
gène des environs, venu à Bakel pour vendre un bœuf, s'éprendre tellement de la danse des captifs, qu'au lieu de vendre son bœuf il le donna.
Les noirs mahométans du Soudan occidental ont une bien vilaine coutume, qui déjà fut observée par René Caillié, à Timé, dans le Bambara : c'est la circoncision des femmes. Cette opération, que les Khasso-nké nomment Solima mousso niako, est extrêmement douloureuse. Elle est faite par des matrones sur des pauvres petites filles de onze à douze ans et quelquefois moins, si elles sont pour être mariées.
A Timé, les filles subissent l'excision quand elles sont nubiles; souvent on la retarde jusqu'au moment où elles sont promises en mariage. Caillié a vu une femme mariée, déjà mère de famille, s'y soumettre. Après cette opération, elles sont quelque temps incapables de travailler.
Les jeunes circoncises sont couvertes de leurs plus beaux vêtements, se mettent sur la tête et au cou l'ambre, le corail, tous les bijoux qu'elles trouvent à emprunter dans leur famille et chez leurs amis, et se promènent ainsi dans tout le village, en chantant devant chaque maison pour obtenir des cadeaux.
Tous les noirs, hommes et femmes, avec qui Soleillet s'est trouvé en relation, avaient cette étrange coutume de se faire piquer les gencives avec de petites aiguilles, ce qui les rend bleuâtres et aurait pour effet de les conserver. Ils tiennent d'ailleurs beaucoup à leurs dents et en ont grand soin. Ds les frottent de bas en haut avec des petits morceaux de bois tendre, à moelle, d'essence aromatique, qui laissent dans la bouche un parfum agréable.
Les indigènes de la Sénégambie, qui sont en rapport avec nous, donnent habituellement pour prénoms à leurs enfants le nom patronymique d'un européen qu'ils ont en estime ou en affection. C'est ainsi que Sadio, le forgeron noir du poste, appelle son fils Zimmermann en souvenir d'un ancien commandant du cercle de Bakel qu'il aima beaucoup ; pour le même motif, Alpha^ Sega
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donne au seul fils qu'il ait eu (bien qu'il ait cinq femmes), le nom du commandant Soyer, qu'il a connu simple sous-ofBcier.
C'est sur la place du poste que les cadis et les marabouts rendent la justice. Au Sénégal, nous laissons les indigènes arranger leurs affaires entre eux ; notre intervention n'a lieu que sur la demande des deux parties. Dans ce cas, le jugement n'est pas laissé à l'arbitraire d'un simple officier : il est prononcé par un tribunal régulier.
Bakel est le siège d'un tribunal correctionnel. Le commandant en est président, quatre traitants remplissent les fonctions de juges et le médecin de la marine en service occupe le siège du ministère public. A Saint-Louis siège une cour d'appel et un tribunal de première instance.
Les séances judiciaires des cadis et des marabouts sont souvent l'occasion de scènes curieuses. Chaque passant donne son avis ou interprète le jugement. Quand c'est une femme qui comparaît, elle se cache à côté du cadi, derrière un arbre ; un griot l'accompagne et sert d'intermédiaire entre elle et le juge.
Bien que nous occupions Bakel depuis longtemps, nous n'avons pas encore fait adopter nos poids, nos mesures et nos monnaies.
Pour les étoffes, l'unité de mesure est la coudée, qui vaut o"50.
Pour les surfaces, c'est le simfa, pied, et le sintay pas. Quand les indigènes font construire une case, ils comptent la maçonnerie par simfa et donnent pour chaque simfa une coudée de guinée.
Pour le partage des champs, ils se servent d'un bâton d'une longueur déterminée.
Pour le mil, le sel, le lait, on fait usage du moule, coupe qui contient quarante-quatre poignées mesurées par un homme de taille moyenne. Le moule de mil vaut une coudée de guinée.
On ne pèse que l'or ei l'unité de poids est le gros qui se divise en 72 grains. On se sert des graines du tamarinier. On a un double jeu de 6 graines, l'un de grosses, l'autre de petites. Les 6 premières font un gros, les 6 petites un demi-gros.
Tous les marchés se font contre échange. L'unité monétaire est la guinée. Avec la guinée on paie même les amendes et les impôts. Les traitants seuls paient les impôts en argent.
La coudée de guinée vaut généralernent o fr. 50. La tête de tabac (six feuilles liées ensemble) vaut deux coudées.
Le principal commerce de l'escale est la gomme et l'arachide.
La gomme est apportée par les Douaich, maures de la rive droite.
En ce moment, la pièce de guinée, d'une valeur de 15 fr., vaut 15 kilogrammes de gomme. Ce serait très cher si les traitants ne fraudaient sur le poids et ne payaient en marchandises.
Les Maures apportent aussi des plumes d'autruche, des peaux de tigre, des couteaux, etc., mais en petite quantité.
Le commerce avec les Maures se fait par l'intermédiaire de courtiers appelés maîires de langue.
Quand une caravane est annoncée, les maîtres de langue et les laptots de chaque traitant sautent dans leurs embarcations et c'est à qui arrivera le premier sur la rive droite. Aussitôt débarqué, on se dispute, on se bouscule, on arrache aux Maures leurs sacs de gomme, et quand on a mis un sac sur un canot, on ne le lâche plus ; que le Maure le veuille ou ne le veuille pas, il est porté au magasin du propriétaire de l'embarcation. A son arrivée chez le traitant, le Maure est fêté, vêtu, nourri. Le Maure, en rusé compère, profite de ces avantages le plus longtemps possible- Quand il a fini par traiter, on lui livre les marchandises, on lui retire les habits prêtés, on le jette le plus vite possible sur l'autre rive, non sans échanger de part et d'autre beaucoup de sottises.
Avant la traite, des Maures viennent dans les escales et promettent aux marchands de leur amener des caravanes.
On s'empresse de les nourrir, de leur faire des cadeaux et des avances en guinées qui sont généralement perdues ; on leur achète fort cher des bœufs et des moutons dont on n'a pas besoin. On se fait duper et ridicuHser tant qu'on peut par ces demi-sauvages.
Ce n'est pas tout : on paie encore au chef des Douaich une
coutume Qt cette coutume, qui est d'une coudée par 25 kilogrammes et d'une pièce ou 30 coudées par 800 kilogrammes, est perçue par le gouvernement français.
La quantité de gomme traitée à Bakel a été, de 1872 à 1876, de 2,290,919 kilogrammes (i).
Les gommes sont de deux sortes : les dures et les friables. Les premières valent le double des secondes. Le prix varie de 15 à 30 kilogrammes de gomme dure et de 30 à 60 kilogrammes de gomme friable pour une pièce de guinée filature de l'Inde ou son équivalent.
Le gros d'or vaut d'une demi-pièce à une pièce. Dans le Bouré, la pièce vaut 9 gros d'or ; le sel est à un prix encore plus élevé.
Les peaux de bœuf de 30 à 40 kilogrammes valent une pièce de guinée.
Les noirs, qui sont les plus imprévoyants des hommes, s'empressent, à la récolte, de vendre leur mil aux traitants au prix de 80 à 100 moules pour une pièce ; plus tard ils le rachètent au prix de 30 moules pour une pièce. Il est en outre à remarquer que les traitants ont deux moules : l'un pour l'achat et l'autre pour la vente. Il va sans dire que ce dernier est plus petit que l'autre, ce qui n'est pas d'une honnêteté irréprochable.
Il se traite aussi un peu d'ivoire ou morfil^ des plumes d'autruche, partie apportée par les Maures, partie recueillie par les traitants dans leurs parcs. Soleillet n'a pu connaître les prix de ces divers produits, non plus que celui de la cire dont on faisait, il y a quelques années, un commerce important qui est aux mains des Anglais de la Gambie depuis la création de Mac-Car thy.
En allant de tous côtes à la recherche des renseignements que
(x) En 1872, de 825.710 kilogr.
En 1873, de 271.438 id.
En 1874, de 364.471 id.
En 1875, de 336.259 id.
En 1876, de 493.041 id.
Total 2.290.919 kilogr.
9é PRÊMlàRE PARTIE. — CHAPITRE XVI
nous venons de donner sur Bakel, Soleillet voit une chose qui le surprend beaucoup. Le mercredi 29 mai, en traversant la place avec MM. Soyer et Lusseau, il se croise avec une caravane d'esclaves.
Une caravane d'esclaves sur un territoire français ! Une caravane d'esclaves séjournant à l'ombre de notre drapeau, sous la protection de nos officiers ! Ainsi donc, suivant la longitude et la latitude nous affranchissons l'esclave, nous poursuivons ou nous protégeons le négrier ! Quelles que soient les raisons de cette conduite illégale, nous disons : cela n'est pas bien, cela est împolitique.
Il n'appartient pas à Soleillet de dire aux pauvres captifs que sur la terre de France il n'y a pas d'esclaves, et il cherche à tirer du chef de la caravane tous les renseignements possibles.
Ce chef a nom Maka, il est né à Ségala, près de Kouniakar}', habite Ségou et jouit de la confiance du sultan Ahmadou.
Le lendemain 30 mai, sur l'ordre du commandant, Maka vient au poste avec plusieurs hommes de sa caravane et quelques habitants de Bakel. Interrogé sur la destination de ses esclaves, il dit que les uns restent à Bakel et en repartiront dans quelques jours pour Ségou ; que d'autres descendront le fleuve jusqu'à Podor et même jusqu'à Saint-Louis et qu'il en conduira, par le Bondou, à Sainte-Marie-de-Bathurst, le plus grand nombre. Il ajoute que le sultan Ahmadou l'a chargé de lui acheter chez M. O'Quin, négociant de Sainte-Marie, divers objets en cuivre tels que plats et tasses qui ne se trouvent pas dans nos escales (i) ; qu'il trouvera à Bathurst, à bien meilleur marché qu'au Sénégal, le calicot blanc dont on fait à Ségou . une très grande consommation ; qu'à
(1) Il est à remarquer que la chaudronnerie est uue industrie française dans laquelle excellent plusieurs de nos départements. Si je suis bien renseigné, dit Soleillet, une certaine quantité des produits de notre fabrication nationale passe en Angleterre. Si ces produits se trouvaient parmi ceux que les Anglais vendent aux gens de Ségou, cela me surprendrait d'autant moins que j'ai vu les Anglais vendre, en Gambie et dans les autres comptoirs de la côte, des pagnes façonnées qui se fabriquent ù Nîmes. (Note de P. S.).
Bathurst, les esclaves se vendent couramment cent gourdes (i), c'est-à-dire beaucoup mieux que dans les pays soumis à la France.
Qiiand il aura terminé ses achats sur la Gambie, il les enverra à Ségou. Pour lui, conservant une partie de son argent, il s'embarquera pour Dakar, viendra à Saint-Louis avec l'un des courriers du fleuve, fera quelques achats et remontera en bateau jusqu'à Médine.
Il convient de dire ici que, depuis quelques années, les Anglais font de sérieux efforts pour attirer sur la Gambie le commerce du Haut-Sénégal. Ds ont déjà détourné de nos comptoirs une grande partie du commerce de l'or et de la cire. Ils tentent maintenant de nouer des relations avec Ségou. En 1877, le gouverneur de la Gambie a fait porter des lettres à Sambala, roi du Khasso, à Boubakar, almamy du Bondou, et à d'autres chefs pour les prier de favoriser un voyage que le commandant Coopertevait faire de Sainte-Marie-de Bathurst à Ségou. Cet ofEcier est mort au début de son voyage, victime d'un climat qui pardonne rarement.
Une autre exploration, mais purement commerciale, a été couronnée d'un plein succès : c'est celle d'Abibaid Dioub. Abibaid est ouolof de Saint-Louis, mais il est à Bathurst depuis
son enfance et maintenant employé de la maison O'Qiiin, qui est en relations avec le sultan Ahmadou. Il a été envoyé à Ségou par son patron qui lui payait un traitement fixe de 6,000 fi:, et une indemnité de voyage de 25 fi:, par jour, dont il reçut au départ deux annuités en marchandises.
Avec Maka se trouvaient plusieurs individus, notamment un taleb poulo nommé Maudi Koussa, qui fut pendant plusieurs années kodja (secrétaire) d' Ahmadou ; il est actuellement au service du frère de ce souverain. Moult Agha, roi de Nioro, à ce qu'il paraît. Il se rend en Gambie avec une mission de son souverain. C'est un petit homme très maigre, presque blanc, aux traits réguliers mais pointus. Sa barbe est rare et grisonnante, et,
(i^ La gourde est une pièce de 5 francs en argent.
comme tous les hommes de Ségou, il en porte un bouquet au menton.
Le soir de cette visite, une assez forte tornade a forcé les habitants du poste à dîner et à coucher dans Tintérieur, ce qu'ils faisaient habituellement sur la terrasse.
Le lendemain, un incendie a détruit une dizaine de cases.
Le dimanche 2 juin, le courrier apporte à Soleillet des nouvelles de sa famille. La joie qu'il en éprouve et les bons soins du docteur le rétablissent complètement. Il reçoit aussi du gouverneur la lettre suivante :
GOUVERNEMENT Saint-Louis, le i6 mai 18^8.