‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 37 sur 145 · DE TOMBA-NKANÉ A MÉDINE IÎ · texte numérisé non relu

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pénible. Les ânes glissent et jettent leurs charges. Dans les champs, des femmes et des jeunes filles grattent la terre et font des trous pour semer le mil.

A huit heures, le fleuve disparaît derrière un rideau d'arbres et un épais nuage s'étend à l'ouest. On rencontre encore des femmes qui travaillent à la terre, puis des Maures dont l'un est armé d'un fiisil. Soleillet entend avec ravissement des oiseaux qui ont le chant du rossignol. A huit heures trente minutes il revient au fleuve. La rive maure est sablonneuse et plantée de quelques arbres; la rive française est à pic, plantée de mil, de coton" et de beaux tamarins. A huit heures cinquante-cinq minutes, de nombreux travailleurs et des femmes qui grattent le sol avec des petites bêches souhaitent le bonjour à la caravane. Un vieux chef, monté sur un cheval blanc et fumant une grosse pipe bambara, salue aussi Soleillet. A neuf heures cinq minutes on suit un large banc de sable, tandis que la rive opposée est à pic. A droite et à gauche, on voit des buissons, des plantations et des femmes qui travaillent tandis qu'une embarcation descend tranquillement le fleuve.

A neuf heures cinquante minutes, par un temps couvert et -f- 30° I de chaleur, on arrive à Souhonnet, village entouré de murs en terre et ombragé de nombreux palmiers. En avant de ce village, des femmes travaillent dans les champs. Tous les habitants du village sont aussi aux champs. Des bâtons attachés en croix à un palmier forment une échelle. Sans doute qu'en temps de guerre ce bel arbre sert d'observatoire.

A dix heures Soleillet quitte ce village et continue à côtoyer le fleuve. D remarque des ouvriers qui grattent la terre de trente centimètres en trente centimètres, et placent trois ou quatre grains de mil qu'ils recouvrent. Ils font cultures sur cultures, au moins sur le bord du fleuve.

A dix heures cinq minutes Soleillet traverse le marigot Dianou- Kholé ; cinq minutes après il est en face de Gakora, village maure entouré de murs en terre. Des palmiers, des arbres divers, des arbustes, beaucoup de verdure et des herbages annoncent un

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second village du même nom de Gakora, mais situé sur la rive française. Soleillet y arrive à dix heures trente minutes et s'installe sous un hangar auprès d'une femme qui allaite un enfant. Elle est assise sur un tabouret et près d'elle se trouve une jarre pour faire reposer l'eau.

Soleillet est assez mal reçu par le chef, Foudié Bakri, un vieux marabout à turban rouge, qui n'a que trois doigts à la main droite et maintient sa plume avec une ficelle. Tandis qu'il regarde des femmes qui, avec leurs enfants sur le dos, pilent du mil sur une pierre, une jeune fille veut lui faire manger du sucre, d'autres femmes regardent avec étonnement son seau en toile ; des enfants, qui ont le nombril fort gros, courent après un poulet.

Le soir, à la lumière du foyer, le vieux chef, qui paraît avoir mauvais caractère, fait l'école aux enfants, c'est-à-dire qu'il leur fait apprendre par cœur quelques versets du Koran.

Après avoir dîné d'un poulet sauté, ce qui n'arrivait pas tous les jours, Soleillet se couche dehors dans sa couverture. A dix heures il dormait profondément quand YagueUi vint le réveiller. Il ventait fort, un nuage noir se dessinait vigoureusement sur le ciel étoile, une petite pluie fine commençait à tomber ; notre voyageur est heureux de pouvoir se mettre à couvert dans une case occupée par des poules, voisinage incommode mais moins, cependant, que les longues mouches noires à quatre ailes qu'il avait vues naître à six heures du soir, par milliers, jusque sur sa jambe nue.

Le lendemain dimanche, à trois heures du matin, le temps était revenu au beau. Soleillet, qui était sorti pour respirer un peu d'air pur, note que la lune éclairait comme en plein jour. A six heures le thermomètre marque ~j- 27° 2 et le temps est légèrement couvert.

A sept heures quinze minutes, au moment du départ, le thermomètre a monté de 2° et le temps est toujours couvert. Après avoir perdu vingt minutes pour un seau et des pistolets qu'il avait oubliés, Soleillet gagne le bord du fleuve. Le pays a toujours le

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même aspect : des champs de mil et de coton, des bois, des broussailles. Un homme monté sur un âne croise la caravane, un hippopotame remonte doucement le fleuve. A huit heures trentesept minutes on passe derrière le petit village de Kanan ; sept minutes après on traverse un marigot, à neuf heures quinze minutes on atteint Ganné, village bambara situé au-dessus du marigot, à Tabri des plus hautes eaux, et seulement entouré d'épines.

Un homme, paré d'un grand chapelet maure argenté, vient saluer Soleillet.

Le chef est un bon et vert vieillard à barbe blanche. Des femmes, qui portent des clochettes en sautoir, et une jeune fille, vêtue d'un bout de pagne jaune, lui apportent une natte et de l'eau. Un griot tire d'une petite guitare à trois cordes des sons assez agréables.

A neuf heures quarante minutes des jeunes filles viennent l'éventer, le masser, jouer avec lui ; elles sont surprises de la finesse de sa peau à la plante des pieds. Il observe ici, pour la première fois, ces mœurs simples et enfantines des noirs dont parle Mungo Park.

A midi il déjeune d'une poule au riz. A une heure et demie il entend un grand bruit. Un traitant accuse de vol un habitant du village. Il faut lui rendre justice : l'honneur du village çn dépend. A cet eflfet, on met sur le feu une marmite d'eau ; quand l'eau est en ébuUition, on y jette une aiguille, et le noir la repêche sans se brûler. Le traitant, obligé de faire la même opération, se brûle tout le bras. La justice de Dieu a prononcé. Le noir est innocent. Tout le village est en liesse, les femmes battent des mains; le pauvre traitant, volé et brûlé, est poursuivi par les huées de la multitude.

Jadis, chez nous, au bon vieux temps, la justice de Dieu n'en faisait pas d'autres, et les coquins connaissaient parfaitement les procédés du noir.

A cinq heures trente minutes, deux griots, dont l'un a une guitare, viennent avec deux femmes. L'une d'elles, maigre et

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noire, a la tête de plus que Soleillet. Elle est vêtue d'une boubou et d'une pagne bleues. Un mouchoir bleu lui sert de coiffure et un bracelet d'argent pare l'un de^ ses bras. L'autre femme a la physionomie très agréable, de beaux yeux, des dents admirables. Son bras est magnifique et sa gorge de toute beauté. Elle est bronzée, petite et un peu grasse. Elle porte un boubou bleu,- une pagne blanche. Elle a pour coiffure un mouchoir rayé bleu et blanc. Elle porte, comme l'autre, un bracelet d'argent. Ces femmes ont avec elles une petite fille qui a la tête rasée, à l'exception d'une touffe de chaque côté de la tête.

Elles s'assoient sur des tabourets et sortent leurs pieds de pantouffles qui ont des semelles de plusieurs centimètres d'épaisseur. La petite fille a le pied mignon comme la main, gras et potelé.

L'homme à la guitare se sert d'un ongle d'ivoire qui est fixé à l'index droit par un doigt de peau. Après avoir fait quelques accords, tous les quatre se mettent à chanter pour Soleillet. Ils lui disent sans doute qu'il est beau, qu'il est vaillant, qu'il est riche et qu'il doit être généreux. Mais il ne comprend pas un seul mot de toutes ces belles choses qui sont d'ailleurs chantées assez agréablement. La grande femme s'arrête de temps en temps pour se mettre du tabac dans le nez et se moucher avec ses doigts. Ce n'est pas à^Ue que Soleillet a remis sa pièce de 3 fr.

Après son dîner, pendant que les filles du chef lavent son boubou, Soleillet va visiter le village, qui est très grand et contient deux tatas. Beaucoup de cases ne sont construites qu'en paille.

Le chef arrête les jeunes filles et les jeunes femmes pour que Soleillet leur touche la main. Il y en a qui crient, d'autres qui rient, toutes se bousculent et sont bien contentes en somme d'obéir au chef. C'est une simplicité charmante. En face, sur la rive maure, la vie est moins douce, moins simple et moins joyeuse. La nuit on y entend deux coups de fusil, qui peuvent s'adresser à un homme tout aussi bien qu'à un fauve.

Le lundi, 17, à six heures du matin, il tombe une pluie fine; à sept heures trente-<inq minutes Soleillet se met en route par un

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