CHAPITRE XXI
DE MÉDINE A MOUSSALA
Monmar Dlak. — Départ de Médine. — Un guide qui trouve Tune de ses femmes. — Soleillet est reçu par les parents d* Alpha Sega. — La guerre. — Moussala, ses industries, ses coutumes, ses superstitions. ^ Soleillet pénètre dans Tempire du Ségou.
Jeudi 20 juin 1878. — Après déjeuner, Soleillet fait ses adieux au docteur Chevrier, jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans, plein d'avenir, que la fièvre jaune a moissonné deux mois plus tard.
Il va voir ensuite Monmar Diak, qui lui donne des lettres pour ses amis et correspondants du Soudan. Monmar Diak est le plus fort traitant du fleuve. Il a été longtemps au service de la maison Gaspard Devès, de Saint-Louis ; il appartient maintenant à la maison Maurel et H. Prom, de Bordeaux. Ses relations étant nombreuses, ses recommandations peuvent être très utiles.
A deux heures trente minutes du soir, Soleillet part de Médine avec Alassan, interprète du poste. Quatre minutes après, il arrive à Populabé, quartier composé de quelques cases et entouré de champs que l'on ensemence en mil. Trois minutes plus tard, il est au petit village de Commentara, qui est exclusivement habité par des captifs du roi Sambala.
Yaguelli s'aperçoit qu'il a oublié son couteau ; Alassan va le chercher, et Ton perd dix minutes à l'attendre pour lui dire adieu et rentrer en possession du précieux instrument.
A deux heures cinquante minutes, il passe derrière Ali Couti,
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laissant le fleuve à droite, et traverse des petites collines pierreuses couvertes d'arbrisseaux verts semblables à des fusains et d'une espèce de gazon. A l'ouest, une chaîne de montagnes ferme l'horizon.
A trois heures vingt minutes, il passe devant Keniou, petit village situé sur le bord du fleuve. Dans l'intérieur se trouvent quelques beaux arbres et des palmiers. Soleillet descend dans un vallon pour remonter sur un plateau terreux, couvert de broussailles et d'herbes sèches. Bientôt, à trois heures trente-cinq minutes, il rencontre des cultures, et, cinq minutes après, il passe au-dessus du village de Couvre.
A trois heures cinquante-trois minutes, il arrive au village de Galma, où il reste dix minutes à causer avec la femme d'Alpha Sega, l'interprète du poste de Bakel.
A Maudibibinia, situé dix minutes plus loin, les femmes sont occupées à la culture des champs qui entourent les cases.
Cinq minutes plus tard, sur un plateau, il trouve encore des femmes qui sèment du mil dans des champs de terre rouge.
A quatre heures trente-cinq minutes, il traverse le petit village de Sidi Bea. A quatre heures quarante-sept minutes, après avoir traversé un marigot, il s'arrête cinq minutes au village d'Aïl, où son guide a le bonheur d'avoir une femme, et cette femme lui fait une scène épouvantable parce qu'il ne veut pas coucher avec elle une heure ou deux. Pauvre guide ! si sa femme ne se venge pas, c'est que l'occasion lui en manquera.
A cinq heures vingt minutes, il traverse les villages de Cueladea, situé dans un riant vallon ; Komankolé, entouré de bois, de cultures, de défrichements ; Dialla, grand et sale, formé de cases disséminées dans une belle plaine.
A sept heures, il arrive dans un grand village également sale. Comme dans tout le Khasso, les cases sont rondes, en terre, couvertes de toits coniques en chaume. Elles sont tapissées extérieurement de plantes grimpantes, de courges, entourées de haies d'épine sèche et de champs de mil.
Au milieu du village se trouve un tata en terre assez vaste.
Des parents d'Alpha Sega habitent ce village et font donner à Soleillet un abri et du lait.
Là encore, on ne pense qu'à la guerre. La guerre, toujours la guerre ! Partout la guerre promène sa torche et gaspille des vies humaines.
Toute la nuit, on bat du taballa (gros tambour) pour appeler les guerriers de Samballa à se ruer sur les guerriers de Niamody de Sabouciré.
Dans un jour ou deux, si le stupide dieu des armées peut échapper un instant aux supplications des peuples civilisés, il visitera les principicules africains, et, de Médine à Makhana, les corbeaux feront bombance.
Vendredi 21 juin. — Soleillet part à cinq heures du matin, voit Sabouciré, Pirésiané, des cultures de coton et de mil, un grand nombre de villages en bordure du fleuve.
A cinq heures quarante-cinq minutes, il arrive au village de Zenag ould Askeur, peuplé de Maures noirs, formé de cases en paille qui ont l'aspect de ruches, comme celles des Foulbé.
Pendant un quart d'heure, le fleuve est caché par un bois et un pli de terrain. A six heures dix minutes se présente Samel, village de Ouolof. Comme dans le Khasso, les cases sont disséminées, entourées de cultures et de haies. Les Ouolof se servent d'un outil très répandu dans tout le bas Sénégal. Ils l'appellent hilaire^ du nom de son inventeur, M. Hilaire Maurel, l'un des fondateurs de la puissante maison Maurel et Prom, de Bordeaux. L'hilaire a la forme d'un croissant. Une douille fixée dans sa partie concave reçoit un manche de 1^50 de longueur. Il sert à la fois de bêche, de sarcloir et de houe.
Après avois traversé de nouvelles cultures, notamment un champ de haricots (niébis), Soleillet arrive à Yakandapé à sept heures quarante-cinq minutes, et à dix heures vingt minutes il rentre à Moussala, où il retrouve ses gens et ses bagages.
Moussala est un très grand village de Soni-nké. Un certain
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nombre de ses habitants ont servi à bord des navires français de l'État en qualité de gabiers, de voiliers, de chauffeurs, de capitaines de rivières, etc. Plusieurs sont des retraités de l'État.
Les cultures sont très soignées, magnifiques, et consistent en coton, mil, indigo, haricots, oignons, oseille, melons, courges, calebasses, etc.
Toute la population est bien vêtue et paraît dans l'aisance. Tout le monde travaille. Les cases sont proprement construites et bien tenues. Le mur, élevé sous les beaux arbres qui bordent le fleuve, est en bon état.
Les habitants causent, tout en s'occupant de couture.
Chez les noirs, les travaux de couture sont faits par les hommes. Les femmes filent le coton et teignent les étoffes. Les pagnes sont tissées par des hommes qui forment une caste à part et vont de village en village, de case en case, exercer leur industrie.
Les pagnes ont de cinq à quinze centimètres de largeur.
Par suite, les travaux de couture ont une grande importance, et l'on trouve des noirs très habiles dans le maniement de l'aiguille.
Les travaux des champs sont réservés aux captifs. Cependant, chez les Soni-nké et chez les Bambaras, les hommes libres s'y livrent aussi.
Dans tous les villages riverains du fleuve, la pêche est une véritable industrie, car les noirs sont grands mangeurs de poisson, outre qu'ils transportent dans l'intérieur une quantité considérable de poisson sec.
Presque tous les hommes portent le bonnet jaune à oreillères.
Beaucoup portent au col, suspendues à des chaînes d'argent, des boîtes de même métal qui contiennent des versets du Koran. Cela répond aux talismans et aux médailles que portent les chrétiens. Le barbare et le civilisé obéissent à la même idée, aux mêmes superstitions.
Les filles portent, jusqu'à leur mariage, deux petits tabliers fixés à la ceinture par un cordon. Habituellement, ces tabliers
flottent au gré du vent ; mais à certains moments, par pudeur, elles les réunissent par un nœud. Cet usage est commun à tous les Soni-nké. Qjiant aux femmes, elles sont vêtues.
C'est à Moussala que Soleillet va quitter la rive gauche du fleuve. A deux heures, on passe ses bagages, puis vient le tour de la mule et des ânes, puis enfin lui-même s'embarque sur une pirogue de 2 mètres de longueur sur o"40 de largeur, conduite par son propriétaire, un ancien chauffeur, qui l'a payée trois pièces de guinée, soit de 45 à 50 francs.
Soleillet pénètre ainsi dans l'empire du Ségou, pays occupé de tout temps par les Soni-nké et conquis, il y a deux ou trois siècles, par des captifs bambaras du Kaarta.