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CHAPITRE XXII

l'esclavage dans la SÉNÉGAMBIE et dans I,E SOUDAN OCCIDENTAL

Les captifs sont divisés en quatre classes. — L'homme-monnaie. ^ Une subtile interprétation du Koran. — Un affranchissement de droit. — Comment une belle jeune fille traite une vieille captive. — Captifs domestiques. — Captifs de Case. — Légende de Brakar. — Droits des maîtres sur les trois premières classes de captifs. — CaptiCs soldats. — Nomment leur chef. — Ce qui advint d'un soufflet donné par un roi au chef de ses captifs.

Pour rendre bien compréhensibles certains faits dont il est parlé dans le cours de ce travail, il est indispensable de donner quelques explications sur l'esclavage dans la Sénégambie et le Soudan occidental.

Dans ces pays, on désigne par un seul mot quatre classes d'hommes très distinctes qui n'ont de commun que le droit d'être jugés par leurs maîtres, en toutes circonstances. L'autorité de ces derniers n'est tempérée que par l'usage. Le maître est d'ailleurs responsable, devant autrui, des faits et gestes de ses esclaves (i).

(i) a L'esclave peut obtenir la liberté de la générosité de son maître ou à » prix d'argent. Si sa condition est intolérable, il peut, malgré son maître, » sortir de ses mains, en vertu d'une coutume singulière observée comme loi » dans toute la Sénégambie (et dans tout le Soudan de l'ouest) ; il lui sufRt » de couper, en tout ou en partie, l'oreille d'un homme ou d'un enfant libre, » et il passe avec sa femme et ses enfants sous la domination de celui qu'il a » blessé. Son ancien maître pourrait, il est vrai, le reprendre en payant le n prix du sang ; mais, pour ce cas spécial, les mœurs fixent un prix tellement yt élevé qu'une fortune royale ne subirait pas, de sorte que le captif vit dans

Quant au reste, la situation de ces quatre classes d'esclaves est sensiblement différente.

La première classe se compose des captif de guerre, des en£^nts d'esclaves nés en dehors du mariage. Ces captifs servent de monnaie. Ils sont conduits de pays en pays, attachés au col et chargés comme des bêtes de somme.

Les maîtres laissent volontiers leurs captives se prostituer. Ils s'approprient une partie de ce que gagnent ainsi ces malheureuses et vendent leurs enfants.

Les plus fervents musulmans et les plus vertueux marabouts prétendent faire en cela chose licite, et se fondent sur ce passage du Koran :

« Ne forcez point vos servantes à se prostituer pour vous pro- » curer des biens passagers de ce monde, si elles désirent garder » leur pudicité. » (Koran, la Lumière, 33.)

La manière dont ils interprètent ce passage n'est-elle pas une merveille de subtilité ? La belle chose que les livres saints quand on sait s'en servir ! .

Les captife de cette première catégorie sont traités sans pitié, soumis aux plus mauvais traitements, privés de nourriture, mis aux fers pour le moindre motif, scellés à un billot de bois, privés de vêtements, abandonnés en cas de maladie, toutefois après avoir été dépouillés de leurs vêtements, quand par hasard ils en ont.

La femme captive enceinte du fait de son maître est libre de

» la famille qu*il s'est ainsi choisie. Le droit de celui dont le sang a été versé » serait cependant de tuer le captif, mais il n'en use jamais.

» Le territoire de Farabana jouit d'un privilège singulier, maintenu intact » par la bravoure des habitants : Farabana sert d'asile aux captifs des contrées » voisines. Quand un esclave fugitif est parvenu à mettre le pied sur cette » terre, il devient libre ; jamais il n'est rendu à ses maîtres : les démarches » les plus vives, les menaces ont été jusqu'à ce jour impuissantes à modifier à )) cet égard les dispositions des habitants ».

(Carrère et Paul Holl, la Sén^ambie française, pp. 53, 54, 174.)

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droit à la naissance de son enfant. Si elle reste avec son maître, elle devient épouse légitime. Gela est pour toutes les catégories de captives, sauf pour celles prises avant pour femmes illégitimes.

Le maître exerce le droit du seigneur sur ses captives de toutes les catégories (i)

Les captifs de la deuxième catégorie sont dans la maison comme domestiques. Ils s'y succèdent de génération en génération et deviennent parfois par leur influence les véritables chefe de la famille. Rien ne les distingue des personnes libres. Les gens plus âgés qu'eux les appellent : mon enfant, mon fils, ma fille ; ceux de leur âge : mon frère, mon ami, ma sœur ; les enfants : mon oncle, mon père, ma tante, ma mère. Toutefois, en présence

(i) Voici un exemple entre mille des barbaries que subissent les captifs de la première catégorie :

Le 18 novembre 1880, je me trouvais dans le village de Tamboukané, sur le Sénégal, entte Bakel et Médine, avec MM. Zulima, sous-ordonnateur de Médine ; Valentin, son secrétaire ; Angrand, sous-trésorier à Médine , Yaia, traitant â Dagana pour la maison Gaspard Devès. Nous étions logés chez le chef du village, et nous avions remarqué dans la population une si grande douceur de mœurs que nous ne pouvions distinguer les maîtres des capti&.

Sur les quatre heures, nous entendons des cris qui n'ont rien d'humain. Ils sont poussés par une vieille femme toute ridée, à cheveux courts et blancs, vêtue d'une méchante bande d'étoffe roulée autour des reins. Elle est frappée à tour de bras par une jeune femme à figure douce et agréable. Chaque coup laisse, sur les épaules de la pauvre vieille, un sillon blanchâtre et parfois sanglant. Elle est à genoux, les mains croisées derrière le dos, ne fait pas un geste, pas un mouvement, et pousse de douloureux gémissements. Après dix minutes de ce supplice, elle fut renvoyée sanglotante dans un coin pour trier des herbes.

Cette vieille femme, sourde et presque aveugle, était ainsi traitée pour une . faute bien peu grave. Sa maîtresse l'avait envoyée chercher des herbes, et elle avait rapponé une espèce pour une autre.

Nous étions indignés. Les gens qui nous entouraient trouvaient cela tout naturel. Cette vieille venait d'être achetée et appartenait à la première catégorie des captifs. Si elle avait appartenu à l'une des autres catégories, la jeune femme l'aurait traitée comme une mère, vu son âge.

Médine, janvier 1 880. Paul Soleillet.

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d'hommes libres, ils ne peuvent s'asseoir sur des sièges élevés ; quand ils rencontrent des hommes libres, ils sont tenus de les saluer les premiers.

Les captifs de la troisième catégorie sont connus au Sénégal sous les noms de captifs de case. Leur sort peut être comparé à celui des serfs de la glibe, mieux peut-être à celui des clients des anciens Romains. Us doivent à leurs maîtres, par eux ou par leurs esclaves, deux tiers de joprnée au moment des travaux des champs. Le reste du temps, ils font ce qu'ils veulent. Les uns tissent des pagnes, d'autres cultivent des champs pour eux ou font du commerce. Il y en a qui sont fort riches, plus riches que leurs maîtres. Us restent captifs néanmoins, se marient, ont des enfants légitimes, une famille régulière. Us jouissent même, quand ils le méritent, d'une grande considération, comme le prouve cette légende de Brakai: :

Dginiaiam (dieu, génie), roi du Djolof, est confidéré comme le premier ancêtre de la famille royale de cette région. Au moment de la mort, Dginiaiam fit appeler la plus jeune, de ses femmes et lui dit : a Si tu te remaries, ne prends qu*un homme réfléchi, » ayant le mensonge en horreur et faisant de nombreuses ablu- » tions ». Elle chercha longtemps et ne trouva qu'un captif, du nom de Brakar. Elle l'épousa. Ce captif devint chef du Oualo, où régnent encore ses descendants, que l'on appelle, en souvenir de leur origine, Brak.

En droit, le maître peut vendre les captifs de cette catégorie, prendre leurs femmes, leurs enfants, leurs biens ; en fait, ,cela n'arrive jamais.

La situation de ces captifs est telle que souvent des hommes libres, poursuivis par un ennemi puissant ou par la misère, se constituent volontairement captifs. D'autres épousent des captives et, bien que libres, ils deviennent la souche d'une famille de captifs. Mais, par contre, ils obtiennent du fait de leurs femmes la protection dont ils ont besoin. Une famille nombreuse fait souvent* don de quelques-uns de ses enfants, mais à condition qu'ils ap-

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partiendront à la deuxième, troisième ou quatrième catégorie.

H ne faudrait pas induire de cela que les noirs n'ont pas le sentiment de la libené. Ils l'ont, au contraire, très développé, ainsi que le sentiment de l'égalité. S'ils se font volontairement captifs, c'est pour échapper à la situation intolérable faite parfois aux hommes libres par des despotes indigènes qui s'appuient, pour satisfaire leurs caprices, sur les captif de la quatrième catégorie.

Les captifs de la quatrième catégorie forment l'armée des souverains. Tiedos au Cayor, Softas à Ségou, ils se trouvent sous différents noms dans tous les États du Soudan de l'Ouest. Us forment une véritable aristocratie. Les noirs leur comparent les personnes qui, chez nous, appartiennent à l'administration et à l'armée. Ils ne placent au-dessus d'eux que la magistrature et le clergé, qui sont, chez les noirs, les plus hautes qualités. C'est parmi les Tiedos, les Softas et leurs pairs que se recrutent les grands officiers de la couronne. Ils ont à leur tète un chef qui est un véritable connétable ou maire du palais, avec lequel les rois sont forcés de compter, car si les rois nomment les chefe des capti&, ils doivent choisir celui que leur désigne l'opinion des capti&.

Un jour, un roi du Kaarta (i) maltraita son chef des captife. Celui-ci souleva les captifs sous ses ordres. Les Massassis ne conservèrent le pouvoir qu'avec peine. Les captifs, repoussés mais non défaits, se replièrent vers l'est, où ils conquirent, entre les deux bras du Niger, un grand pays qu'ils nommèrent Ségou, nom bambara qui signifie pays nouveau^ autre monde.

Ils trouvèrent sur les bords du fleuve des Soni-nké qui s'occupaient de pèche et de batelage. Ils ont respecté leur organisation, leur ont donné des charges et des privilèges qu'ils conservent encore. On les connaît sous le nom de Somonos.

(i) Ces rois appaniennent aux Massassis, famille analogue à celle des BâJbW. Le plus âgé des Massassis est roi de droit. Ils prétendent descendre d'un Massa, Achat, compagnon du Prophète, ce qui ne les empêche pas d'être fétichistes et de faire usage des liqueurs fortes.

Le premier roi du Ségou se nommait Bitou. Il fonda d'abord Ségou-Sikoro, où Ton voit encore les ruines monumentales de son palais.

Le Ségou devint très prospère. La police y était exactement faite et les commerçants y trouvaient la plus grande sécurité. Ses rois avaient un luxe dont celui d'Ahmadou n'est qu'un pâle reflet. Bien qu'ils fussent idolâtres, ils avaient pour amis les marabouts Bakay de Timbouktou, qui furent les protecteurs et les amis de Barth.

Il est certain que la civilisation de ce royaume dépassait de beaucoup celle des États voisins.

Des relations amicales existaient entre ce royaume et le Sénégal en 1846. Quand RafFenel fut pillé dans le Kaarta en se rendant à Ségou, le roi de Ségou envoya un courrier à M. Baudin, gouverneur du Sénégal, pour l'informer qu'il avait réprimandé les gens du Kaarta et qu'il enverrait chercher à Bakel les personnes qui voudraient aller à Ségou.

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