CHAPITRE I
KOULOU
De Monssala à Gagni. — Un heureux noir. — Sala-Kounda. — Somankidé. — Un captif riche. — Le chef du village refuse de donner des hommes à SoIeiUet. — Ce qui en advient. — Indisposition. — Enfant sauvé, caressé et fouetté par sa mère. — Passage d'un marigot. — Arrivée à Koulou. — G)mment Soleillet est reçu par un dévot. — La caste des forgerons. — Comment le chef du village accueille Soleillet. — Un beau-frère du général Faidherbe. — Koulou.
H est trois heures vingt-sept minutes quand Soleillet quitte la rive française. Dix minutes après, il aborde sur un banc de sable, dans les États du sultan de Ségou.
Il attend jusqu'à quatre heures les gens de Moussala qui doivent conduire ses ânes. A quatre heures quarante-cinq minutes, il atteint le pied de la berge, qui est à pic. Il faut la faire escalader par les ânes ; ces maîtres Aliborons, mécontents d'une pareille corvée, jettent leurs charges sans se soucier de l'ennui qu'ils causent au voyageur.
A cinq heures, on est en route par un sentier tracé au bord du fleuve, au milieu des broussailles ; on traverse un marigot où il y a des affleurements de roches, puis un terrain sec et raviné couvert d'épines et de paille. A cinq heures quarante minutes, on arrive à Gagni.
Gagni est un grand village entouré de terrains nus, mais plantés de quelques beaux arbres.
Soleillet s'arrête à la mosquée, située hors du village, et remet au chef de ce village une lettre du gouverneur.
Les habitants entourent la mule et considèrent avec curiosité cet animal inconnu.
Une jeune fille porte au col un collier très artistique formé de losanges d*ébène incrustés d'argent.
La lettre du gouverneur lue à haute voix, on fait entrer Soleillet dans le village. Le mur d'enceinte est en bon état. Il y a une véritable rue assez régulière. Soleillet est logé à l'une des extrémités. Les habitants viennent le voir. Deux hommes, dont l'un est suivi d'un singe, parlent français. Une vieille femme le prie de dire à son fils, qui est à Ségou, de l'envoyer chercher.
Le chef envoie à Soleillet un mouton et du lait.
Samedi 22 juin. — Soleillet se sent bien disposé, prêt à partir ; mais tous les bras sont nécessaires aux travaux des champs, et le chef fait savoir au voyageur qu'il ne pourra lui donner des hommes que dans l'après-midi.
Il finit par envoyer onze hommes, et à trois heures quinze minutes Soleillet se remet en route. A trois heures quarante minutes il rencontre, le long du fleuve, un noir qui lui paraît être le plus heureux des hommes. Il est coiffé d'un chapeau de paille, très haut de forme et surmonté d'un bouquet d'herbe noire ; il porte au flanc, retenue à l'épaule gauche par un morceau de pagne, une épée de fabrication européenne dont la garde et la poignée sont en cuivre et le fourreau de fabrique soudanienne.
Après avoir traversé des marigots et des broussailles, il arrive à quatre heures vingt-cinq minutes au village de Sala-Kounda.
Sala-Kounda est un grand village entouré de plantations de cocon. Il a un parc pour les bestiaux, un faubourg pour les captifs, une mosquée en terre, des cases bien bâties, des hangars communs, des places et de gran4es rues. Comme tous les villages du Guidimakha, il fait avec le Sénégal un important trafic de mil et d'arachides.
Un traitant, qui porte un parasol, et plusieurs femmes ouoloves
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viennent saluer Soleillet d'un bonjour^ badio. Les femmes et les enfants du pays paraissent avoir peur de lui. Il est cependant bien reçu et bien logé.
Dimanche 2} juin. — Départ à six heures dix minutes du matin, avec une jeune fille pour guide. Il fait lever des lièvres, des perdrix et des pigeons qui sont gros comme des pigeons domestiques.
A sept heures cinquante minutes, il arrive à Somonkidé, dont le chef est un vieillard aveugle. Il y a dans ce village une douzaine de traitants de Bakel et de Médine qui viennent, avec de petits chalands, échanger de la guinée, des cotonnades, du sel, de la poudre et du tabac, contre du mil, des arachides, des haricots et des graines de melon. Les marchandises leur sont livrées à crédit et ils les acquittent en nature, avec le produit de leurs échanges.
Le fils du chef a servi pendant dix-huit ans à bord des navires de l'État. H a même fait un voyage en France et vu Lorient.
Presque toute la population paraît atteinte de maladies syphilitiques.
Soleillet est logé chez un captif. Nous touchons ici à Tune des singularités du Soudan. Bien que captif, cet homme est l'un des plus importants et des plus riches du village. Il a quatre juments, trois poulains, un fort beau cheval, des moutons, des vaches ; il a même des esclaves qui cultivent ses champs.
La nuit est si belle, si chaude, que Soleillet la passe à la belle étoile, sur une simple natte.
Lundi 24 juin. - — La veille il avait eu un long palabre avec le chef pour avoir des conducteurs d'ânes, mais sans pouvoir obtenir une réponse ferme. Comme il était facile de le prévoir, au moment du départ il n'a personne pour l'accompagner. Il va trouver le chef sur la place et lui dit simplement : a Puisque vous ne voulez me donner personne, je vais partir pour Kouniakary avec mes gens et mes ânes ; je vous laisserai mes bagages, et Bassirou saura bien vous les faire porter » . Le chef et les principaux habitants s'excusent et lui promettent des hommes pour le lendemain.
Vers cinq heures, Soleillet se rend au bord du fleuve, qui passe à douze ou quinze cents mètres du village. Le paysage est gracieux. Le fleuve est bordé d'arbres. Un village se montre sur la rive française. Dans le lointain, les montagnes du Foutah se détachent en gris-rose sur l'azur du ciel.
Après son repas du soir, Soleillet éprouve des symptômes de fièvre, et toute la nuit il est le jouet d'hallucinations. Il croit discuter avec le gouverneur la question des mines d'or du Bouré ; il se réveille dans un salon et prend pour une bougie qui s'éteint le croissant de la lune. Le jour ramène l'équilibre dans son cerveau, et dès quatre heures il est prêt à partir.
Mardi 2j juin. — Ses hommes n'arrivent qu'à cinq heures et demie. Ses ânes continuent à lui jouer de mauvais tours. L'un se sauve et l'autre se débarrasse de sa charge. Enfin, à six heures, il se met en marche par un sentier qui serpente dans les broussailles. Parmi les personnes qui le regardent partir, un grand nombre de femmes portent des bijoux en ébène incrustés d'argent, fabriqués par les Maures. A six heures cinquante minutes, il atteint la limite des cultures. Le terrain est sablonneux, couvert d'un léger gazon, de quelques grands arbres, de lauriers, d'acacias à feuilles de fougères.
A sept heures vingt minutes, il entre dans un bois et rencontre des femmes khasso-nkaines qui mènent des vaches. Elles ont avec elles de gentils enfants qui viennent gambader autour du voyageur.
Soleillet s'arrête au milieu du bois, près d'une mare, au fond d'un joli vallon tout vert et entouré de beaux arbres. Dans le voisinage se trouvent trois marigots importants : le Kroubou, au sud ; le Semou, au nord ; le Baratou, à l'est.
A sept heures quarante et une minutes, il se remet en route. Au bois succède un terrain sablonneux planté de gommiers et de quelques grands arbres ; puis vient un terrain accidenté, raviné. A neuf heures vingt et une minutes, il entre dans une belle futaie qui abrite des arbustes verts, des herbes et des roseaux. A midi, il
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entre encore dans une belle forêt. Le tonnerre gronde dans le lointain, il pleut très fort ; le sol est glissant, les ânes tombent avec leurs charges et la mule avec son cavalier. A trois heures dix minutes, il entre pour la troisième fois sous bois.
Vingt-cinq minutes plus tard, il est devant Koulou, mais il en est séparé par un marigot torrentueux qui vient du N.-E. et coule au S.-O., dans un lit profond creusé en partie dans la roche. D'après ses renseignements, ce marigot prendrait sa source dans le Nioro et passerait à Kouniakary. Ce serait donc une véritable rivière affluent du Sénégal. En face de Koulou s'étendent de vertes prairies naturelles, où moutons, chèvres, vaches et ânes paissent tranquillement.
Un homme passe à la nage le marigot pour porter au chef du village le sauf-conduit de Soleillet.
Soleillet, assis au bord du marigot, attend l'envoi d'une barque.
Un enfant de quatre à cinq ans jouait au bord de l'eau avec une calebasse. Tout à coup, il tombe en poussant un cri. De ses petites mains, il s'accroche à la calebasse, qui le soutient au-dessus de l'eau. Le courant l'emporte. A son premier cri répond une sorte de rugissement; au même instant, une grande et belle négresse bondit sur la berge, se jette à la nage et s'avance au milieu du courant avec des gestes superbes ; elle rassure l'enfant d'une voix caressante, l'engage à bien tenir la calebasse. Un homme et une femme se sont aussi jetés à l'eau, mais c'est elle, la mère, qui atteint l'enfant. Elle le porte sur la rive en l'embrassant ; puis, une fois en lieu sûr, elle lui administre une bonne fessée.
Des hommes de Bassirou, en mission dans le village, viennent saluer Soleillet. Ce sont de grands noirs, très affables, vêtus de beaux boubous blancs.
La barque arrive enfin. Il ne faut pas moins de dix voyages pour passer les bagages. Les ânes et la mule sont jetés à l'eau, et Yaguelli, toujours nageant, surveille toutes les opérations. A six
heures vîngt minutes, Soleillet met le pied sur le rivage de Koulou. Opand il a vu partir tous ses bagages, il monte sur sa mule et arrive à huit heures du soir au village, qui est situé à quelques centaines de mètres, sur une éminence.
Ses bagages sont déposés dans une cour. On ne lui a pas même préparé une natte. Yaguelli va trouver le chef de la maison, qui
• lui dit : « On m'a déjà imposé de loger les gens de Bassirou ; je » ne veux pas vous recevoir ».
Soleillet s'assied sur un secco (sorte de paillasson grossier en vannerie) et demande à acheter du lait. Une femme lui en apporte un peu au fond d'une calebasse. Il le boit avidement, n'ayant pris depuis la veille qu'un peu d'eau de pluie qu'il a recueillie pendant l'orage. Puis, croyant se montrer fort généreux, il présente à la femme une pièce de cinquante centimes. Celle-ci la lui rend en disant qu'elle veut au moins deux francs. Soleillet reprend sa pièce et ne donne rien, malgré les réclamations de la femme.
Le chef de la maison vient se placer devant le voyageur et, son chapelet à la main, il se met à prier à haute voix. Plusieurs per-
• sonnes sont aussi près de Soleillet et fort occupées à le regarder. Celui-ci fait dire au maître par Yaguelli :
« En entrant ici, voyant que vous ne me receviez pas, bien que » je fusse étranger, je vous ai pris pour un infidèle. Vous pouvez » prier devant moi aussi fort qu'il vous plaira, je sais que vous » n'avez pas de religion, car partout la religion consiste, non à )) réciter des prières apprises par cœur, mais à pratiquer l'aumône » et l'hospitalité, sans lesquelles la prière n'est rien. Tout ce que » vous m'apprenez en venant auprès de moi prier à haute voix, » après m' avoir reçu comme un chien, c'est que vous êtes musul- » man comme le peut être un perroquet ».
Toutes les personnes présentes se mirent à rire, et le chef de
maison, honteux comme un renard , disparaît avec son
chapelet.
Cet homme est un forgeron. Or, les forgerons, comme les cordonniers, forment une caste à part. Ils sont de race inférieure, et
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cependant ils ne peuvent être réduits en captivité. Un ou plusieurs forgerons sont attachés à la maison du chef et des principaux habitants. Leurs femmes et leurs filles sont coiffeuses. Ils reçoivent de nombreux cadeaux, et tous sont riches. L'usage veut qu'on leur abandonne, s'ils le veulent, tout objet ou vêtement dont ils se frottent la peau.
Us passent pour avoir commerce avec le diable, et comme, à ' cet égard, on est aussi naïf chez les noirs que chez les blancs, on leur attribue un pouvoir surnaturel.
En réalité, les forgerons sont des hommes intelligents, laborieux, habiles dans leur métier. Les rois, qui en font aussi des hommes de confiance, les chargent souvent de missions difficiles et d'ambassades dont ils s'acquittent très bien. Ils se montrent très honnêtes dans les affaires qu'ils traitent ainsi pour le compte de leurs chefs.
Au moment où Thôte de Soleillet se sauvait avec son chapelet, le chef du village arrivait.
« Vous êtes chez moi, dit-il à Soleillet, car tout le village m'appartient, et le maître de cette maison est mon forgeron » .
Soleillet lui fait répondre que son forgeron ne l'a pas reçu du tout et qu'il a dû prendre lui-même le secco sur lequel il est assis. ^
A cela, le chef répHque : « Pardonnez. Vous n'êtes pas homme à faire attention à un forgeron. Tout va être préparé pour que vous soyiez bien ».
En effet, on prépare un hangar pour les bagages et une case neuve pour le voyageur.
Après son dîner, composé de couscous et de lait, Soleillet prend le frais dans la cour. Il est rejoint par un noir qui porte les tresses et le bonnet jaune des Soni-nké. Ce noir dit, en bon français, qu'il est beau-frère du général Faidherbe et demande de ses nouvelles.
Le général, qui fit preuve d'une grande habileté dans son administration du Sénégal, comprit tout le parti que l'on pouvait tirer
au point de vue politique des unions conn-ues sous le nom de viariages à la mode du pays, unions parfaitement régulières d'après les vieux usages sénégalais. Il y a cinquante ans, les prêtres catholiques assistaient au diner qui précédait ces unions.
Le général, comprenant bien les intérêts de la colonie, encouragea ces mariages autour de lui, et ne dédaigna pas d'épouser une très jolie fille de Khasso, sœur de Mari Fili, l'interlocuteur de Paul Soleillet. De cette union, le général eut un fils qu'il a fait élever près de lui avec beaucoup de soin. Ce fils est M. Louis Faidherbe, aujourd'hui sous-lieutenant au bataillon des tirailleurs du Sénégal (i).
Après avoir causé avec Mari Filli, Soleillet se dirige vers sa case. Il trouve devant lui la femme au lait, qui lui réclame ses cinquante centimes. Il fait la sourde oreille. Il ne les lui donnera que le lendemain.
Mercredi 26 juin. — Soleillet se réveille bien reposé. Le chef lui envoie du lait et vient lui faire visite.
En le quittant, Soleillet va visiter le village, qui se compose d'un grand tata aux tours rondes aux angles et de cases au milieu d'enclos d'épines.
La population, de race khasso-nkaise, possède de belles cultures et beaucoup de bestiaux.
Le chef est un tout petit homme d'une cinquantaine d'années, fluet et nerveux, à barbiche grise. Il est chaussé de semelles de bois attachées aux pieds par des ficelles. Il court toujours, un long bâton à la main. Il fait beaucoup de bruit, crie d'une petite voix de fausset, est constamment en mouvement et répond au nom de Daminou.
(I) Ces lignes étaient écrites depuis deux jours quand nous avons appris, le 22 août 1882, que M. Louis Faidherbe, revenu à Saint-Louis, depuis quelques jours, d*une expédition à Kita, dans le Haut-Sénégal, était mort de la fièvre jaune. Nous regardons comme une perle la mort de ce jeune homme, qui avait, dans son illustre père, un grand exemple et comme une sommation du destin de consacrer tous ses efforts d la prospérité de notre colonie sénégalaise.
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Comme la plupart des Khasso-nkaîs, les habitants ont la peau plutôt rouge que noire. Ils sont décimés par la syphilis.
D'après leurs traditions, Koulou aurait été fondé par des émigrés des rives sénégalaises à l'époque des guerres de l'Hadji Omar.
La pluie de la veille a mouillé tous ses bagages, même ceux qui étaient enfermés dans des sacs en cuir. Il faut tout sortir et tout faire sécher. En pareil cas, dit Soleillet, on est toujours trop riche.
Le soir, on lui apporte du couscous au poisson sec, mais tellement faisandé qu'il ne peut en avaler une bouchée. En attendant qu'il se fasse à la cuisine noire, il lui faut, pour son souper, se contenter d'un peu de lait.
Mari Fili, qui vient encore le voir, lui apprend qu'un mouton d'une valeur de deux à quatre coudées de guinée, quand les Maures sont dans le pays, en vaut actuellement soixante, soit deux pièces.