CHAPITRE II
DE KOULOU A KOUNIAKARY
Passage de Kanama-Kounou. — Le lac Doro. — Fatalagui-Loogo. — Visite de Yogo Demba. — Gué de Segala-Foulbé. — Un convoi d'esclaves. — Segala-Foulbé. — La jeune Aïssetta. — De Segala-Foulbé à Kouniakary.
Jeudi 2j juin. — Les hommes d'escorte arrivent lentement, l'un après l'autre, malgré la bonne volonté du chef, qui va luimême les chercher de case en case.
A six heures quarante-cinq minutes, la petite troupe se met en mouvement, par un temps couvert et 32° i' de chaleur. A midi trente-cinq minutes, Soleillet traverse de nouveau la rivière qui passe devant Koulou. Il s'y baigne et déjeune d'un biscuit. C'est ici le passage connu sous le nom de Kanama-Kounou. Soleillet y rencontre une caravane qui revient de Ségou. Pour bêtes de somme, elle a des ânes. Elle donne une bonne nouvelle : la paix règne sur toute la route. A trois heures trente minutes, Soleillet se remet en marche par un temps légèrement couvert et 35° 8' de chaleur.
A six heures trente minutes du soir, après avoir traversé des cultures, des pâturages, des bois plus ou moins épais, gravi des collines, traversé des ravins, il établit sa tente sur les bords du lac Doro, dans un endroit où font halte les caravanes qui se rendent de Koulou à Kouniakary. Le lac Doro est assez grand ; il a de l'eau toute l'année, mais parfois cette eau se corrompt.
Soleillet dîne d'un biscuit et fait suspendre son hamac à un arbre.
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Le pays doit être malsain, car, outre qu'il s'illumine de feux follets, il est couvert de flaques d'eau qui contiennent des matières organiques en décomposition.
Soleillet s'étend dans son hamac en maugréant contre les noirs qui ont eu l'idée de choisir un pareil campement, et s'endort malgré les moustiques et les bêtes de toutes sortes qui aiguisent leurs suçoirs pour se saouler de son sang.
Vendredi 28 juin. — Au milieu du lac se trouve une île de forme gracieuse, entourée d'une fine pelouse et couverte de beaux arbres.
Au moment où le soleil déchire le manteau de la nuit, les oiseaux de l'île et ceux de la forêt unissent leurs voix pour sonner le réveil de la nature, pour chanter à l' astre-roi leur hymne de tous les jours.
Cette joyeuse fanfare, qui fait gémir les JuUettes et les Roméos, réjouit le cœur de Soleillet, qui se remet en route à cinq heures quinze minutes, par une chaleur de 24° 30'.
A sept heures cinquante minutes, il rencontre une caravane de nègres au repos sous des arbres. A huit heures, il revoit, pour la seconde fois, la rivière qui passe à Koulou. A neuf heures, il est à douze cents mètres du village de Marena. A gauche, l'horizon est borné par une chaîne de petites montagnes boisées. Dix minutes plus tard, il aperçoit, à trois kilomètres, le village de Madina.
A neuf heures cinquante-cinq minutes, il passe devant Fatalagui-Loogo, dont les cases sont disséminées au milieu de cultures et de plantations. Un quart d'heure après, il est à Fatalagui- Khasso, village ouvert devant lequel s'étend une grande plaine parfaitement cultivée. Dans le village même, il y a des cultures et des arbres, parmi lesquels se trouvent quelques palmiers. Soleillet est bien reçu. Un nommé Boghar Fati, percepteur de l'impôt pour Bassirou, l'emmène loger chez lui. Il y a des cases rondes en terre couvertes de toits coniques en chaume. Les portes en sont encadrées de sculptures fouillées et moulées dans la terre.
Le chef du village de Madina, un brave homme du nom de
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Yogo Demba, qui revient de Kouniakary, rend visite à Soleillet. Un peu avant, il y eut une tornade sèche, puis des coups de tonnerre qui se rapprochèrent peu à peu et passèrent sur le village, puis une pluie qui se changea en averse.
Samedi 29 juin, — Départ à sept heures dix minutes. Les hommes de l'escorte sont sans armes : donc, la route est parfaitement sûre. Soleillet traverse des cultures et des prairies magnifiques, et côtoie une rivière qui coule à cinq mètres de profondeur entre des rives cultivées. C'est encore le Kurgou, la rivière qui passe à Koulou. Â huit heures quinze minutes, il est au gué de Segala-Foulbé.
D faut ici décharger les ânes et passer à gué. On a de l'eau jusqu'aux aisselles, et l'on enfonce dans une boue noire et fétide.
Soleillet, installé sous un figuier en avant du village, fut témoin d'un fait qui l'impressionna vivement et qu'il a raconté en ces termes à la Société languedocienne de Géographie :
« Je viens, dit-il, d'être témoin d'un fait qui dépasse en barbarie tout ce que j'ai encore vu en Afrique et tout ce que j'ai jamais lu en Europe. Vous savez que je n'ai que deux personnes avec moi, un interprète et un berger, de sorte que je suis obligé de prendre dans chaque village dix hommes pour conduire les ânes qui portent mes bagages.
» J'arrive ce matin, à huit heures trente minutes, en vue du village de Segala-Foulbé ; je m'assieds sous un énorme figuier à une portée de fusil des premières huttes ; je fais donner du mil à ma mule, dont je confie la longe à un jeune drôle qui nous suit depuis quelques jours sans que nous sachions pourquoi, et j'envoie l'interprète au chef de Segala-Foulbé pour lui demander dix hommes de bonne volonté, ce qui m'a été jusqu'à présent partout et toujours gracieusement accordé.
» Je me reposais sous mon arbre, lorsqu'à neuf heures dix minutes je vois déboucher du village une longue file d'enfants. C'était un convoi d'esclaves. Ils passent, les pauvres petits, à vingt-cinq pas de moi. J'en compte d'abord huit de sept à
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douze ans, complètement nus, les filles comme les garçons, et portant sur leur tête un petit paquet cousu dans un lambeau de peau. Après eux marche un garçon de douze ans, tout nu également, avec un paquet sur la tète et un autre sous le bras droit. De la main gauche, il soutient un malheureux bambin de huit ans qui boite lamentablement en s' appuyant sur un bâton. Il a un pied empaqueté dans des feuilles sèches avec de la boue.
» Viennent ensuite six enfants de huit à douze ans. Eux aussi sont nus et ont la tête chargée. Une petite fille d'une douzaine d'années les suit ; elle a un chiflFon d'étoflfe jaune autour des reins et porte un petit d'un an à peine suspendu derrière le dos. Elle soutient d'une main le paquet dont sa tête est chargée et entraîne de l'autre un enfant qui n'a certainement pas plus de trois ans.
» La triste caravane continue à défiler. Voici encore trois petits misérables de cinq à six ans ; on a eu pitié de leur faiblesse, ils ne portent rien. Moins heureux, les deux qui suivent, et qui ont deux ou trois ans de plus, plient sous une charge, et il leur faut encore traîner de la main gauche d'autres captifs qui n'ont que trois ans.
» Ds passent, les pauvres petits, mornes et résignés. Ds regardent droit devant eux d'un oeil fixe. Que voient-ils ? La veille, pour les malheureux, a ses hallucinations aussi bien que le sommeil. Peutêtre voient-ils leur village attaqué, les cases qui brûlent; ils entendent les coups de fiisil qui tuent les hommes, les cris des femmes, et ils sentent la main du ravisseur se poser sur leur épaule.
» Mais la caravane n'est point terminée encore. Dy aies bébés; ils sont cinq de trois à cinq ans, maigres^ chétifs, mais souriant innocemment et regardant curieusement à droite et à gauche, en montrant leurs dents blanches, étonnés et inconscients. Derrière eux marche péniblement une jeune femme qui boite. Elle a le regard terne, les mamelles desséchées, et porte sur le dos un nourrisson de quelques jours à peine ; il est encore presque blanc.
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» Un grand garçon de treize à quatorze ans, joyeux, bruyant, un long fusil enfermé dans une gaine de cuir sur l'épaule, vêtu d'un méchant boubou jaune, surveille la marche du convoi. Il va et vient, donnant une taloche par-ci, par-là. C'est le chien de ce troupeau. Il est esclave, on le mène au marché; il le sait, mais il a le droit de frapper, et il frappe ; il commande, il est heureux.
» A cinquante pas derrière s'avance en se dandinant une sorte d'Hercule noir, à la figure paterne. Il est bien vêtu, lui ; il a un beau boubou, un bonnet jaune à oreillères et de bonnes sandales de Ségou. Il tient une gaule à la main et s'amuse à l'écorcer avec un long couteau. C'est le maître. Lorsqu'il est devant nous, le marchand d'esclaves s'approche de la mule, qu'il considère avec curiosité ; cet animal n'existe pas dans le Soudan. Il vient à nous, s'asseoit et veut me tendre la main; je le repousse brutalement. Alors, sans s'étonner, il se relève en souriant et repart. Sans le vouloir, je viens d'être barbare, car les grands de la caravane, en voyant leur maître arrêté, s'étaient aussitôt jetés par terre auprès de leur paquet pour prendre un peu de repos, et les plus petits, roulés dans la poussière, se lutinaient comme de jeunes chats ».
Peu après avoir passé la petite rivière de Kurgou, Soleillet se trouva en présence de la population de Segala-Foulbé, qui n'avait pas vu de blancs depuis 1864. Il était vêtu de son chapeau, sur lequel il portait sa culotte et son boubou. Il se hâta de se mettre plus décemment. A peine avait-il fini sa toilette, qu'il entendit un bruit ressemblant au cliquetis d'une paire de bottines parisienne sur l'asphalte des boulevards. II se retourne et voit une négresse qui vient en trottinant. Elle est couverte d'une pagne bleue et chaussée d'élégantes bottines. Elle firappe des mains, disant en tris bon français : « Un blanc ! un blanc ! quelle joie! » Puis elle le prend par la main et lui dit : « Un blanc ne peut loger que chez moi. Venez-donc ». Soleillet se laisse conduire. La case est propre et ornée. Il y a des fleurs dans la cour.
Aïsetta, cette jeune femme, avait eu pour mari un blanc du Sénégal. Au moment dont nous parlons, elle est épouse d'un
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riche nègre excessivement fier, qui, assis dans un coin, sans rien dire, la regarde avec un béat ébahissement faire les honneurs de sa case. Soleillet n'a pu rester que deux heures sous le toit hospitalier d'Aïsetta.
A quatre heures, on lui envoie onze hommes pour l'accompagner. A quatre heures cinquante minutes il passe à 500 mètres de Segala-Melga ou Segala-Torro (les deux noms sont indifféremment employés), village entouré de cultures très soignées. Il rencontre beaucoup de cavaliers et de piétons allant à Kouniakary ou en revenant. Tous le saluent.
A cinq heures trente minutes, il passe devant un village habité par des Maures Amar Ould Yob.
Un peu plus loin, il est dépassé par une bande d'enfants qui portent du bois sur la tête. Parmi eux se trouve un petit bossu de 14 à 15 ans. Il s'est mis nu comme les autres et de son boubou il s'est fait une couronne pour porter plus facilement son fagot. Le pauvre enfanta l'apparence fantastique d'une création de Callot.
Une autre bande d'enfants, riant et polissonnant, reviennent de l'école leurs planchettes sur le dos ou leurs livres à la main, le dépassent aussi et rentrent en ville.
A six heures trente minutes il entre dans Kouniakary.
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