‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 47 sur 145 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

KOUNIAKARY

Description de Kouniakary. — Le roi Bassirou. — Logement de Soleillet chez Hiero- Lidi. — Un flot de quémandeurs. — Un prince du Toro. — Visite de cérémonie à Bassirou. — Soleillet médecin. — Bassirou et ses femmes. — Monnaie de Kouniakary. — Bassirou à la mosquée. — Réformes de THadji Omar. — Le tau de Kouniakary. — Samba Tamba, percepteur d'Ahmadou. — Soleillet de plus en plus médecin. — Les fils de Bassirou rendent visite à Sçleillet. — Population de Kouniakary. — Fabrique de boîtes. — Le trafic des esclaves. — La toilette de Bassirou. — Soleillet est malade. — Ce que Bassirou fait de son chapelet. — Les femmes de Hiero-Lidi. — Mot d'un magistrat rouennais. — C'est la volonté de Dieul — Cas de divorce chez les musulmans. — Le costume de guerre d'un laoubi, — Un jeune marabout.

Kouniakary est entouré d'un mur en assez mauvais état. Ses cases sont ceintes de haies en épines sèches. Sur la place se trouvent la mosquée et le tata du roi Bassirou. Ce ta ta est une grande construction en terre.

Kouniakari, capitale du Diafounou, est un immense village bâti au pied d'une montagne.

En arrivant, Soleillet va voir le roi Bassirou qui le fait attendre plus d'une heure dans la deuxième cour du tata. On l'introduit enfin dans une petite cour où il trouve le roi assis à l'orientale sur un tara, recouvert d'une fine pagne de coton blanc, les genoux appuyés sur un coussin rond en peau, son sabre sur les genoux et un chapelet à la main. Il est vêtu de mousseline blanche. Soleillet s'assied près de lui sur un mortier à couscous recouvert d'une pagne.

Après lui avoir demandé de ses nouvelles, il lui remet des

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lettres du gouverneur du Sénégal et du capitaine Soyer, commandant de Bakel. M. Soyer entretient les meilleures relations avec tous les rois noirs, même avec Ahmadou, sultan de Ségou ; aussi est-il très populaire dans le Soudan.

Bassirou prend connaissance de ces documents, s'informe avec intérêt de M. Soyer, demande pour la forme des nouvelles du gouverneur et questionne Soleillet sur Fétat de sa santé. Celui-ci lui répond qu'il va bien et lui remet le cadeau d'usage : une grosse boule d'ambre, un collier en grenat avec perles longues et triangle en cornaline, douze bagues en cornaline qui vaudraient à Saint- Louis 100 fr. et à Kouniakary cinq ou six fois plus. Bassirou pose le paquet près de lui sans l'ouvrir et fait conduire son hôte chez un notable, Hiero-Lidi, ancien soldat dfel Hadji Omar. Soleillet est installé près du tata, dans une belle case ronde, très grande, peinte en rouge et en gris.

Une colonne plantée au milieu porte une toiture conique en paille. Tout autour de la case règne une banquette en terre pour s'asseoir. Il y a un âtre pour faire du feu. Dans une alcôve on a placé un lit à 30 ou 60 centimètres du sol et l'on y accède par quatre marches. En résumé, c'est un logement très confortable; malheureusement les portes n'ont que 80 centimètres de hauteur sur 60 de largeur.

Les bagages sont déposés dans une salle carrée qui doit servir de chambre à coucher à Yaguelli, qui est malade de la fièvre depuis la veille au soir.

Le soir Bassirou lui envoie du lait, du couscous et des dattes en pain qui viennent du Sahara.

Dimanche jojuin. — Bassirou s'informe de Soleillet, lui donne un bœuf et envoie pour le saluer les principaux personnages de sa maison, hommes et femmes.

L'arrivée d'un Français à Kouniakary est un événement. Aussi, dès le matin, les griots de Bassirou viennent chanter les louanges du voyageur et solliciter un cadeau. Après les griots, ce sont les forgerons, après les forgerons les cordonniers, après les cordon-

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niers les tisserands, et, à tout le monde, il faut faire des cadeaux. Viennent ensuite les corsiguis, servantes du roi, car le roi n'est servi que par des femmes. Puis arrive un grand noir, vêtu d'un magnifique boubou bleu, curieusement brodé en soie blanche : c'est Omar, le chef des captife. Et tout ces quémandeurs, comme les cloches, à ce que dit Paul-Louis Courier, sonnent : don-nez ! don-nez! don-nez!

Un noir de 22 à 23 ans, qui s'exprime en bon français, se présente comme étant le prince du Toro. Il est neveu de Samba- Oumané, l'ancien hôte de Paul Soleillet. Il s'informe du voyageur et lui fait, avec une distinction parfaite, ses offres de service.

Vers dix heures, Soleillet accompagné de Yaguelli et de Hiero- Lidi, va rendre visite à Bassirou.

Il a mis pour la circonstance ses habits de cérémonie, c'est à savoir : une culotte de calicot blanc dans des bottes de maroquin jaune, un boubou blanc en calicot, un grand boubou bleu par dessus, un bonnet de Tunis. Ce vêtement est des plus simples, mais très propre.

Cette fois, Bassirou le reçoit dans une petite pièce carrée, basse, dont les murs en terre sont sans ornements. Il est assis sur une natte et appuyé du bras gauche sur un coussin rond en cuir. Il porte un boubou ea mousseline blanche sur un boubou en roum (étoffe bleue très luisante). Pour coiffure, il a un petit bonnet blanc posé sur l'extrémité de la tête. Son sabre est sur ses genoux et sa main droite est ornée de l'inévitable chapelet. Ses pantoufles, dont la semelle est très épaisse, sont placées devant lui.

Un siège a été préparé pour Soleillet. C'est un mortier à couscous recouvert d'une pagne bleue de Ségou (tamba-sembé), d'un tissu très épais; elle sert de couvenure. Les couleurs en sont belles et les dessins en sont formés d'effets de chaînes. Soleillet la regarde avec une certaine curiosité. A peine rentré chez lui, un captif la lui apporte en cadeau de la part du roi.

En entrant, Soleillet salue en retirant son bonnet, mais il garde ses chaussures.

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La conversation s'engage par l'intermédiaire de Yaguelli. Bassirou demande si les Français et les Anglais parlent la même langue, en quoi diffèrent leurs religions, et enfin ce que Soleillet va faire chez Ahmadou.

Il lui parle ensuite de sa santé.

Rentré chez lui, Soleillet dîne de couscous et d'une entrecôte de bœuf. Il aurait préféré du filet, mais cette partie du bœuf appartient de droit aux cordonniers, qui se servent des filaments pour la couture des cuirs.

Dans la journée, un nommé Pâté, ancien laptot attaché au service de Bassirou, vient le prier d'aller de suite chez le roi avec des médicaments. Soleillet repasse ses boubous de cérémonie et se rend au tata.

Consulté comme médecin, il fait mettre le roi tout nu et l'examine de part en part.

Bassirou a 25 ans, mais il parait plus jeune. Sa peau est firanchement noire, pour le moment du moins, car chez les nègres, la couleur de la peau varie avec la température et l'état de santé. Il est de haute taille, bien fait, mais très maigre. Sa figure est fine et régulière ; ses yeux sont beaux et expressifs, ses dents petites et blanches ; l'oreille est délicate ainsi que les mains et les pieds ; la peau est fine et très douce au toucher.

U est fils de l'Hadji Omar et d'une femme bambara.

On disait un jour à une dame, parlant d'un jeune homme qui venait de mourir : c'est la lame qui a usé le fourreau. — Mais non, mais non, reprit la dame, au contraire ! Ainsi chez Bassirou.

Soleillet lui promet de rester quelques jours pour le soigner, lui ordonne des bains de siège et lui fait manger un morceau de camphre.

Lundi i^ juillet. — H va voir Bassirou dès le matin. Au moment où il entre, un nègre monté dans la tour de la porte se moque de luir U se plaint à Bassirou qui se fait apporter un fouet à sept lanières et donne l'ordre d'aller chercher le coupable. On amène un enfant de quinze ans, mais Soleillet s'empresse de dire que ce

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n'est pas cet enfant qui s'est moqué de lui et demande la permission de châtier lui-même ceux qui commettraient encore la même inconvenance. Ce que vous ferez sera bien fait, répond le jeune roi.

Bassirou s'est bien trouvé des remèdes de la veille, mais il a l'estomac chargé et... Soleillet lui fait prendre de l'émétique, ce qui lui donne occasion de constater sur l'heure la puissance des blancs.

A deux heures trente minutes, il fait appeler de nouveau son médecin improvisé. Il est dans une case ronde en paille et gardé par ses corsiguis. Il est sur un tata assez élevé, recouvert de pagnes de coton blanc et vêtu d'une simple pagne bleue et blanche négligemment nouée autour des reins. Il a pour oreiller une puissante négresse, demi-nue, à peau douce et luisante. Pour ne pas blesser le roi, elle a déposé auprès d'elle ses anneaux de bras et de jambes en argent massif et ses colliers.

Bassirou, couché entre ses cuisses, se sert de sa poitrine et de ses bras comme d'oreiller. De jeunes et jolies filles, plusieurs mêmes sont belles, une pagne autour des reins, entourent le roi. Les unes lui massent la tête et les bras, d'autres lui donnent de petits coups sur la poitrine, lui grattent les pieds, lui présentent des noix de gourou, reçoivent la pulpe des noix mâchées ; d'autres lui donnent de l'eau fraîche dans de très fines calebasses, lui essuient les lèvres, font chauffer de l'eau dans un coin. Chaque groupe de jeunes filles a sa fonction.

Et c'est ainsi que les princes bambaras, notamment S. M. Bassirou, passent la plus grande partie de leur temps.

Ces jeunes filles sont de simples servantes et il ne leur demande aucun autre service. L'usage interdit d'ailleurs aux princes toute relation avec leurs corsiguis ; mais vivant constamment à ses côtés, elles ont sur lui une grande influence.

Chaque soir on lui amène du harem une femme qui se retire le matin.

Soleillet rempUt sa fonction de médecin.

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Mardi 2 juillet, — Bassirou est enchanté de Soleillet. Le purgatif qu'il a demandé la veille produit son effet. Mais la grosse corsigui, qui a pour mission de garder et de médicamenter le roi, n'est pas contente. Bassirou a aussi besoin des remèdes des noirs, dit-elle à Soleillet. Je n'y vois aucun inconvénient, répond celuici. Et voilà le pauvre roi entre deux médecins. S'il s'en sauve, il aura de la chance.

Quand il revient après une absence de quelques minutes, Bassirou demande à Soleillet ce qu'il va lui donner. Soleillet lui prescrit des bains de siège, lui fait prendre un morceau de camphre et lui administre un gramme de sulfate de quinine. Cela vous rendra peut-être un peu sourd, lui dit-il, mais ne vous en inquiétez pas. Bassirou répond héroïquement : « Grâce à Dieu, je suis assez fort pour prendre tous les remèdes de vos caisses et j'espère bien que vous me ferez goûter de tous ».

Soleillet passe à écrire le reste de la journée, parce que, le 4, un courrier doit partir pour Médine.

Mercredi } juillet. — Bassirou le fait appeler deux fois, toujours pour sa santé. Dans la soirée il lui envoie 100 noix de gourou et un cabri. Des 100 noix, il faut en distribuer de suite 40 à ceux qui les ont apportées, à Hiero-Lidi et à ses femmes, à Yaguelli et à Samba.

Jeudi 4 juillet. — Soleillet va faire une promenade à cheval. En sortant du village, il voit une négresse d'au moins 70 ans, les fers aux pieds, travailler en pleurant dans un champ. Elle portait sur le corps des traces récentes de coups.

A cinq heures et demie, quand il rentre, il est appelé au tata.

Bassirou est dans sa cour et entouré de courtisatis. Il lui dit devant tout le monde : « J'ai reconnu par la manière dont vous » m'avez soigné et par les remèdes que vous m'avez donnés, que » vous connaissiez la médecine; en conséquence je vous donne » Vordre de délivrer des médicaments à tous ceux qui vous en » demanderont ». Soleillet lui répond : « Je n'ai d'ordres à recey> voir de personne », et il se lève pour s'en aller. Bassirou le prie

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de ne pas se fâcher et de causer avec lui. Soleillet se rassied et reste jusqu'à la nuit.

Vendredi j juillet. — La température est, à cinq heures du matin, de 27° i', à dix heures de 30**, à deux heures du soir de 34° i', à trois heures de 31**, à six heures 28**; le thermomètre marque, aux mêmes heures, 755** 2', 756°, 755° i', 753° 2', 735° 3'. Le temps, couvert toute la journée, tourne à la pluie.

La monnaie courante de Kouniakary est la pagne, pièce de coton large de 0" 12 et longue de 14" 40. Elle se mesure avec un bâton appelé diari, de o" 72, qui représente uqe coudée plus une largeur de main. Les pagnes se mesurent toujours TétofFe pliée en deux, en sorte que l'unité de longueur est, en réalité, de i°*44.

La pièce de guinée filature, monnaie du Sénégal, vaut ici 15 pagnes, ou deux gros d'or, ou quarante moules de mil, ou quarante moules d'arachides.

Dans l'après-midi, vers trois heures, Bassirou se rend solennellement à la mosquée.

Il est vêtu d'un burnous noir brodé en jaune et coiffé d'un turban noir sur un bonnet blanc.

Un griot, vêtu de jaune, de bleu et de blanc, coiffé d'un énorme turban noir et blanc, hurle un chant.

Trente hommes, armés de fusils, entourent le roi. Trois cents personnes au moins lui font escorte.

La mosquée a la forme d'un rectangle et se compose de quatre murs percés de quelques ouvertures. Elle n'a pas de toiture. L'aire en est simplement formé de terre battue. Elle est en face du tata de Bassirou, sur une place irrégulière, près des cases de Hiero, d'où Soleillet a vu Bassirou s'y rendre.

L'Hadji Omar, dont tous les kouniakariens sont sectateurs, est l'auteur d'une réforme musulmane très sévère. Il proscrivit l'usage du tabac et le port des moustaches ; il ordonna de construire des mosquées basses et très simples ; il a interdit les talismans et tout ce qui rappelle les grigris des idolâtres; il a prescrit de porter le chapelet dans la poche et de ne le sortir que pour prier.

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Le tata de Kouniakary a été construit par THadji Omar. Cest une enceinte carrée de loopasde face. Le mur, haut de 13 mètres, épais de deux, est irrégulier, construit en pierres plates posées de champ et noyées dans de la terre. Il est percé de nombreuses meurtrières et défendu par six tours rondes. D n'a qu'une seule entrée, dans une tour carrée, qui fait face à la place. Sur plusieurs points il menace ruine et Bassirou a l'intention de le faire réparer. Dans l'intérieur, il y a cinq enceintes inscrites les unes dans les autres. La quatrième enceinte est réservée au roi, la cinquième à ses femmes, les autres aux corsiguis, aux captifs et aux chevaux.

Il n'y a aucun luxe intérieur. Bassirou couche dans une superbe case ronde en paille où l'on fait constamment du feu.

Les cases de Hiero, construites par les hommes du Foutah- Djalon, sont beaucoup plus confortables. Il y a d'ailleurs dans cette contrée un certain luxe et de grandes richesses. Ainsi, la région qui donne à l'Afrique occidentale ses plus grands fleuves, qui est la plus riche et la plus saine, est aussi la plus civilisée.

Samedi 6 juillet. — Soleillet reçoit, dans la matinée, la visite de Samba Tambo, délégué du sultan Ahmadou pour la perception de l'impôt connu sous le nom de coutume, que nos traitants de Médine payent à ce prince sur toutes leurs opérations commerciales.

Samba est un pauvre sire, mais le gouvernement veut voir en lui, comme dans tous les indigènes de l'intérieur, un grand chef. C'est tout simplement une manière de flatter leur vanité.

Samba revient de Saint-Louis, où il est allé chercher deux canons oflerts au sultan Ahmadou par le cadi Bou el Moghdad.

On dit à Kouniakary, et l'on dira dans tout le Bambara, que ces canons sont un présent du gouvernement sénégalais. Quel prestige pour S. M. Soudanienne ! Cela va la grandir de dix coudées aux yeux de son bon peuple et de mesdames ses épouses.

Samba Tambo a été reçu avec tous les honneurs dus à sa haute situation supposée : Réception chez le gouverneur ; dîner avec ou en présence de M"^ Brière de l'Isle, qu'il trouve très bien, mais

un peu maigre; voyage à Dakar et visite des navires qui tirent du canon tandis qu'il est à bord; don par le gouverneur d'un fusil double à piston, d'argent et de guinée pour le voyage. Samba est enchanté. Tant mieux ! Ce grain, mis en terre, produira peutêtre un épi. Mais quelle idée de prendre pour un grand chef un très modeste employé !

Samba remet à Soleillet des lettres des commandants de Dakar et de Médine,

Le même jour, Soleillet achète, pour deux francs, deux beaux chapons. Les Toucouleurs et la plupart des noirs chaponnent la volaille et l'engraissent très bien avec du mil et du maïs.

Dimanche 7 juillet. — Promenade à cheval avec Yaguelli et Souley Eliman, l'un des notables de Kouniakary, qui monte un magnifique cheval maure.

Lundi 8 juillet. — Il continue de voir Bassirou au moins une fois par jour. D voit aussi une pauvre femme à qui son mari a brisé le pied d'un coup de bâton.

Mardi 9 juillet. — Le soir, chez Bassirou, des nègres demandent à Soleillet de l'eau de Cologne. Par plaisanterie, il leur donne de l'essence de térébenthine; ils sont enchantés et s'en frottent consciencieusement la tête.

Bassirou lui envoie le matin un très gros rouleau de pagnes pour acheter des oeufs et de la volaille.

Dans l'après-midi, ses deux fils, accompagnés de leurs bonnes et chacun de quatre petites captives, viennent voir Soleillet. Ahmadou est âgé de 7 ans et Saidou de 4. Ce sont de très gentils enfants avec des yeux de toute beauté. Us demandent des bagues de cornaline. Soleillet leur en donne et ils sont tout joyeux.

Jeudi II juillet. — Pâté apporte à Soleillet des lettres de France.

Vendredi 12. — La population de Kouniakary est de 4 à 6,000 habitants bambaras, khasso-nkais, toucouleurs, foulbé et ouolof.

Dans leurs pays, toutes ces populations se livrent à des danses et à des fêtes qu'interdit le rigorisme des disciples de l'Hadji Omar.

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Une fantasia arabe, sans grâce aucune, est seule autorisée.

Soleillet achète une pagne blanche et deux tabatières en peau de bœuf.

Dans le Soudan, principalement à Nipro, Ségou et Timbouktou, on a des boîtes et des flacons en peau de bœuf, qui se fabriquent ainsi : on étend la peau fraîche sur un moule d'argile, on la laisse sécher au soleil, puis, par un grattage, on en diminue l'épaisseur jusqu'à la rendre translucide, on l'orne ensuite de dessins souvent fort gracieux.

Ces marchands de boîtes ont donné à Soleillet de curieux détails sur l'esclavage. Il a pu contrôler l'exactitude de ces détails, et nous donne sur cet odieux trafic des renseignements parfaitement certains.

Ce trafic est fait par des marabouts Soni-nké, surtout dans la Sénégambie.

Ces pieux scélérats partent par groupes de 15 à 20 et sont montés sur des ânes. Chacun emporte une pacotille de papier, de girofle, de ciseaux, de couteaux, de calicots fins, souvent de quelques pièces de 5 fi'ancs en argent. La valeur de la charge d'un âne dépasse rarement 600 francs, la marchandise étant estimée au prix des cours de Bakel et de Médine.

Avec une charge d'âne, le marabout achète jusqu'à dix captifs adultes qu'il revend dans le Cayor au prix de 5 à 6 bœufs valant, à Saint-Louis, de 125 à 150 francs chacun.

Pas un homme ne peut se dissimuler l'odieux d'un pareil trafic ; mais il est si productif que les dévots musulmans trouvent avec le Koran des accommodements.

Soleillet, définitivement reçu en ami au palais, assiste à la toilette de Bassirou.

C'est Omar, chef des captifs, homme ici très important, qui rase la tète du roi. Il se sert pour cet usage d'une lame de 0^15 et sans manche que les forgerons travaillent au moyen de vieilles limes.

Bassirou est accroupi sur une natte. Omar lui frotte la tête avec

un peu d'eau et lui passe le rasoir. L'opération terminée, il remet l'instrument au roi qui, sans glace, se rase les moustaches et les joues. Omar se rase également sans glace.

Depuis plusieurs jours Soleillet a des atteintes de fièvres. Cette nuit est pour lui terrible. U a soif, il délire, il se sent cloué sur sa natte, il a de folles frayeurs.

Samedi ij juillet. — La fièvre augmente de violence. Hiero- Lidi, ne voyant plus en lui qu'un malade, le fait transporter dans la cour de ses femmes pour qu'elles le soignent. Le vieux Souley vient réciter des prières et lui toucher la tête. Le berger Samba le masse ; les femmes le font boire, chassent les mouches, lui donnent de l'air et lui maintiennent la tète à l'ombre. Il passe une journée et une nuit terribles. Le soir, quand la pluie commence à tomber, il éprouve du mieux et se laisse transporter dans une case.

Dimanche 14 juillet. — La pluie, qui continue de tomber, lui fait du bien, la fièvre diminue. Dans la journée il prend un peu de nourriture, ce qu'il n'a pas fait depuis plusieurs jours. Il pense de suite à partir pour Ségou. Se souvenant d'une subtile digression de Xavier de Maistre, il dit : « J'avoue qu'il me faut résister aux conseils de la bête, qui, déjà, m'a fait faire bien des sottises. Elle voudrait aller passer quelques jours à Médine, pour se faire soigner par le bon docteur ». — « Il ne £aut, dit-elle, que deux jours pour y aller, et là ce sont des soins affectueux, une prompte guérison ». Vautre lui répond : « Mademoiselle, vous êtes une douillette, vous ne pensez qu'à vos aises. A Ségou, ma belle, et vite! »

Lundi is juillet. — Soleillet va demander à Bassirou si les hommes dont il a besoin sont prêts. Bassirou lui montre un captif auquel il remet un chapelet. Ce captif est allé dans les villages et les hommes seront prêts à partir dans deux jours.

Dans le pays des noirs et chez les Arabes, quand on envoie quelqu'un faire une commission, on lui remet, non une lettre que tout le monde ne peut lire ou écrire, qui peut être perdue et lue par des tiers indiscrets, mais un chapelet, une bague, un couteau ou tout autre objet. A Ségou, quand Soleillet envoyait soit chez

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Ahmadou, soit ailleurs, il donnait à son commissionnaire, comme signe de reconnaissance, un soulier européen.

La remise de son cachet à un commissionnaire équivaut à une procuration.

Soleîllet n'a plus la fièvre, mais il tient à peine debout.

Il ne veut pas partir sans laisser un souvenir aux femmes de son hôte qui furent pour lui remplies d'attentions. Il appelle Hiero et lui remet quatre bagues en cornaline, une pour chacune d'elles. Hiero chargea la plus ancienne de ses femmes d'en faire la distribution. Elle commença par faire choisir la dernière mariée.

Je ne sais pas, dit Soleillet, comment les choses se passent dans les autres ménages, mais j'ai vu la paix régner dans celui de Hiero.

L'un de nos plus spirituels magistrats de Rouen s'étonnait un jour que l'ambassadeur de Perse pût vivre en paix avec ses trois femmes et ses trois femmes entre elles. Rien n'est plus simple, lui répondit Son Excellence : l'une est à Téhéran, l'autre à Ispahan, la troisième au Caire et moi je suis à Paris.

Hiero a résolu le problème d'une autre façon.

Sa maison a deux cours : l'une pour les hôtes et les visiteurs, l'autre pour les femmes.

Chaque femme a ses cases et ses captives. Toutes paraissent égales, cependant la plus ancienne jouit de certains privilèges. C'est dans sa case que sont placés les effets du mari, l'argent et les provisions. C'est elle seule qui reçoit les cadeaux du mari et des étrangers, et qui les distribue aux autres femmes. Elle exerce une sorte de surveillance sur toute la maison, et les enfants paraissent l'aimer beaucoup.

Le mari est reçu alternativement et à tour de rôle par chacune de ses femmes. Celles-ci tiennent infiniment à cette prérogative. Elles n'admettent aucune cause d'empêchement. Chaque fois que Soleillet a dit à des personnes atteintes de certaines maladies de s'abstenir, elles ont répondu : « C'est impossible ». — Mais vous vous empoisonnez réciproquement ».■:—« C'est la volonté de Dieu! »

Un jour une jeune femme vint le consulter. Elle est atteinte et nourrit un enfant de deux à trois mois. Il lui demande si elle partage la couche de son mari. Sa réponse est affirmative, et une autre jeune femme qui l'accompagnait et qui était saine trouvait tout naturel de partager avec cette malheureuse les faveurs du commun mari. Il conseille de donner une nourrice à l'enfant. On lui répond : « c'est impossible, la mère étant vivante ».

La femme qui doit recevoir le mari est chargée de faire la cuisine pour tout le monde, et le motif qu'en donnent ces dames ne peut se dire : il serait alarmant pour notre pudeur.

Chaque femme possède en propre et fait cç qu'elle veut de sa dot. Elle a des captives. Elle leur fait filer du coton et faire des pagnes qu'elle vend ou qu'elle garde pour son usage. Elle-même file et le produit de son travail lui appartient aussi. Elle garde ses enfants dans sa case, mais tout le monde s'en occupe, surtout la première femme.

L'une des femmes de Hiero a été sa captive. Elle est traitée comme les autres femmes, comme la dernière venue, qui est fille d'un chef.

Hiero a chez lui la femme de l'un de ses amis, qui est parti pour l'intérieur depuis bientôt cinq ans et qui n'a pas donné de ses nouvelles. On pense à la remarier, car la loi musulmane considère comme divorcée la femme abandonnée de son mari depuis cinq ans.

Mercredi 17 juillet, — Soleillet va prendre congé de Bassirou qui lui souhaite un heureux voyage.

Il a eu avec ce prince des relations de tous les jours. Il l'a toujours trouvé très convenable et il gardera de lui le meilleur souvenir.

Soleillet a dans ses compagnons de route un laoubé (i) du

(i) Les laoubés sont des ouvriers qui travaillent le bois, des bûcherons, des charpentiers, des menuisiers. Ils forment une caste à part et jouissent du privilège qu*ont les griots et les diavandos de ne pouvoir être vendus comme captifs.

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Cayor. Au moment du départ, il ne le reconnaît pas. Ce brave homme a mis son grand costume de guerre : une longue lance, un bonnet taillé dans la peau d'une tête de tigre et orné de cornes; des sacs et des cornes remplis de grigris; un bijou de famille consistant en une queue d'éléphant pesant au moins dix kilogrammes et porté au bras gauche dans un bracelet de cuir. Un pareil bijou est fort gênant, sans doute, mais heureux son possesseur I car il ne peut lui arriver aucun mal. Malgré tout cet attirail, il a pour monture une ânesse suivie de son ânon.

Outre le laoubé, Soleillet a pour compagnons Yaguelli, qui est à la fois domestique, interprète et cuisinier, le berger Demba et le vieux Souley, qui vient pour son plaisir, Soleillet lui promet cependant un âne, car il regarde comme avantageux d'avoir en sa CQinpagnie un homme d'âge qui est marabout et de bonne famille.

Un jeune marabout de Segala-Toro, du nom de Boghard (i) vient aussi. C'est un grand gaillard imberbe, à tête de séminariste. Il est vêtu d'une étoffe chinée bleu et blanc. Il porte sur sa tête quelques pièces de guinée, et à la main une petite bouilloire dont il est très fier.

Hiero s'est joint à la petite caravane.

(i) Généralement on fait précéder son nom du qualificatif tierno, qui, dans presque toutes les langues noires, signifie marabout.

Tierno est un mot de la langue poular, mais if est adopté par tous les noirs de la Sénégambie. Il est à remarquer que, chez les noirs de la Sénégambie, tous les mots qui se rapportent à la religion musulmane sont arabes ou poular. Cela prouve que les Foulbé et les Toucouleurs, qui parlent poular, sont les premiers apôtres de Tlslam en Sénégambie. (Note de M. Paul Soleillet.)

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