CHAPITRE IV
DE KOUNIAKARY A KIMBÈ
De Kouniakary à Diala. — Rizières. — Passage d'une rivière. — Diakoné. — Récit des noirs sur les pythons. — La rivière Kourgou. — Le marabout Boghard. — Précaution des noirs contre Torage. — Orage tropical. — Nuit dans la forêt. — Soleillet ne peut plus remettre ses bottes et sa culotte. — Passage de la Gounée.
Le départ a lieu à huit heures trente minutes. On longe d'abord le mur ouest du tata, puis, tournant à droite, on passe devant les cases des captiCs du roi, ensuite devant l'aiguade, et Ton se trouve dans une plaine ondulée, bien cultivée, plantée de quelques arbres, entourée de montagnes. Tout est vert et partout on voit des gens qui travaillent la terre. A dix heures quarante minutes, la caravane traverse Marilla, petit et misérable village. Elle a devant elle un mont en forme de promontoire, Fisserou, qui fait suite au mont Tapa.
A onze heures quarante-cinq minutes, elle fait un arrêt d'un quart d'heure, près d'un marigot, pour faire boire les ânes. Le site est marécageux et malsain.
Soleillet est tellement faible qu'il ne peut tenir en selle. Il met pied à terre et se couche sur un tas d'herbes. Il garde près de lui Souley, tandis que la caravane continue sa route sous la conduite de Yaguelli et de Samba.
Des libellules voltigent autour de Soleillet. Elles ont le corps marron et or ; les ailes, au nombre de quatre, sont comme des
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petits drapeaux de velours marron. Leurs trompes ont la couleur de l'or mat et se terminent par une petite boule d'or bruni. Ces gracieuses bestioles lui rappellent celles qu'il pourchassait jadis sur les bords du Rhône et de la Sorgue. Il fait en imagination un voyage dans sa chère Provence, auprès des siens.
D repart à deux heures vingt-cinq minutes. Le thermomètre marque 32° 4'. Le temps est orageux, la route mauvaise. A deux heures quarante minutes, il arrive au petit village de Diala, au pied des monts boisés de Kametingué.
Yaguelli, arrivé depuis longtemps, a préparé du thé. On a ici de l'eau de pluie très bonne que l'on recueille dans les roches. On donne à Soleillet un mouton, et Yaguelli prépare des côtelettes.
Jeudi 18 juillet. — Soleillet part en avant avec Hiero. Le terrain, toujours très accidenté, change à tout instant.
A huit heures cinquante oiinutes il traverse de belles rizières très bien tenues. Ce sont les premières qu'il rencontre. Il observe que presque tous les marais du Soudan conviendraient à cette culture. Le riz de ces contrées est de très belle qualité, blanc, de moyenne grosseur, dur, compact.
A neuf heures dix minutes, il arrive à la rivière. Hiero met pied à terre et fait passer sa monture, non sans de grandes difficultés, parce que les berges sont à pic et le terrain glissant.
Quand il revient pour prendre sa mule, Soleillet veut retirer sa selle parce qu'il a dans les fontes et dans des sacs mille objets qui lui sont précieux, notamment ses journaux et ses carnets, qu'un faux pas de la mule pourrait faire tomber à l'eau.
Hiero ne veut rien entendre, prend l'animal et part. En descendant, tout va bien ; mais, arrivé à l'eau, la mule enfonce dans la vase jusqu'au poitrail. Elle s'en tire pourtant. Il faut maintenant escalader la berge opposée, et c'est alors que commencent les difficultés. Elle enfonce dans la boue; elle s'impatiente, se cabre, rue, si bien qu'au moment d'atteindre le but, elle se renverse et tombe à l'eau les quatre fers en l'air.
Hiero, qui tient toujours la bride, est entraîné, décrit une
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courbe dans Tair et vient tomber le derrière dans la vase, à côté de la mule, tenant toujours la bride.
Soleillet se déshabille lestement et saute à l'eau. D enfonce jusqu'aux genoux dans une vase noire, gluante, fétide. Aidé de Hiero, il finit par remettre la mule sur pied. Elle souffle; elle est énervée. Son maître la calme par des caresses, et sans écouter Hiero, il la décharge. Hélas ! tous ces objets auxquels Soleillet tient tant sont mouillés, couverts de boue.
Il faut maintenant faire sortir la pauvre bête. Ils travaillaient à cela, sans aucun succès, depuis une heure, quand arriva Yaguelli. Soleillet le prie de dire à Hiero de monter à cheval et d'aller au village voisin chercher un homme avec une pioche pour ouvrir un chemin à la mule. Avant d'écouter, Yaguelli juge convenable d'essayer, pendant un bon quart d'heure, s'il ne serait pas plus fort à lui seul que Hiero et Soleillet réunis. Il essaie ensuite avec Hiero et toujours inutilement.
Celui-ci se décide enfin à partir. Dix minutes après, il revient avec un homme qui les conduit à 200 mètres en aval, à un passage que la mule franchit sans difficulté.
Soleillet sort alors de l'eau. Tandis qu'il se nettoie tant bien que mal et s'habille, on décharge les ânes, on les fait traverser, les hommes passent les bagages sur la tête. A onze heures quarante-cinq minutes, on se remet en route par une plaine marécageuse entourée de montagnes, avec une seule entrée au nordouest. Il y a des hautes herbes, des rizières, des flaques d'eau, quelques arbres en lizière.
A midi vingt-cinq minutes, on arrive à Diakoné, joli petit village gracieusement posé sur une hauteur, au fond d'une anse formée par les montagnes. Le pays, qui est beau et montueux, a de la verdure et des eaux vives.
Soleillet casse son revolver, sa seule arme, en le déchargeant.
Il est ici très fatigué; par précaution il prend de la quinine, et passe une très bonne nuit. Le soir, on lui fait cadeau d'un mouton.
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Vendredi ly juillet. — La veille, deux ânes ont trouvé moyen de jeter leurs charges dans des flaques d'eau. D faut perdre une journée pour faire sécher les marchandises et les objets qui se trouvaient sur la selle de la mule.
Les habitants sont bambaras. Bien qu'ils n'aient jamais vu d'européen, leur curiosité n'a rien d'indiscret.
Samedi 20 juillet. — Pendant la nuit, qui est très belle, Soleillet se sent pris d'une vague inquiétude. D a des fourmillements par tout le corps, même dans la racine des cheveux. Ne pouvant rester couché, il va dans la cour pour fiimer. Plusieurs noirs y sont étendus sur des nattes. Eux qui, d'habitude, dorment tout d'une pièce, ont le sommeil très agité. La mule, les ânes et les autres animaux sont également très inquiets. Soleillet attribue cet état anormal à ce que l'atmosphère est surchargé d'électricité.
A cinq heures il voit un homme qui porte sur sa tête des pierres de sel. Le voici donc dans le véritable Soudan où le sel et les captife sont les principaux éléments de commerce ! Cette vue produit sur Soleillet une vive inîpression.
Départ à cinq heures cinquante minutes. Les montagnes décrivent un cercle. La caravane traverse des pâturages, des broussailles, des terrains sablonneux, des cultures. La plaine s'incline et le sentier est tracé dans de grandes herbes lancéolées, dans des roseaux, puis au milieu d'arbres et d'arbustes qui forment une allée couverte. A six heures trente-trois minutes, Hiero, qui était resté en arrière, rejoint la caravane. Quelques minutes après, Soleillet croise une autre caravane composée de 10 hommes et de 7 ânes. Le sentier gagne ensuite la crête de la montagne, pour couper un plateau tantôt herbeux, tantôt sablonneux, ondulé, parfois difficile. A huit heures trente minutes, il rentre dans un vallon herbeux et passe sous un berceau de verdure où Ton entend chanter des oiseaux. Plus loin, c'est une autre plaine où tout, hommes et bêtes, disparaît presque dans les hautes herbes et paraît à Soleillet, qui marche derrière, comme un énorme python. C'est, du reste, le pays des pythons. Les noirs prétendent (mais
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il faut les croire sous réserve) que certains de ces monstres ont la grosseur d'un homme et mesurent, en longueur, de 40 à 50 pas.
A huit heures trente-six minutes, Soleillet arrive à la Nikanbambé, véritable rivière coulant, de lest à l'ouest, à la ri\aère Kourgou, qui arrose Kouniakary et qu'il revoit à neuf heures trente-cinq minutes.
A dix heures il passe cette rivière de Kourgou, dans un endroit où elle a o°8o d'eau.
Cette rivière est peut-être navigable et sûrement flottable. Comme elle traverse de riches forêts de cail-cédrats et d'ébéniers, il serait intéressant de l'étudier.
Boghard, le jeune marabout de Segala, s'est tenu jusqu'alors sur une grande réserve, bornant à « bonjour », « bonsoir », ses conversations avec le roumi (l'Européen). L'avant-veille, sans en rien dire, il avait mis sur un âne le paquet qu'il porte sur la tête. Soleillet s'en aperçut et le fit enlever. Il s'apprivoise alors et vient causer avec Soleillet. Il parle bien arabe. Il finit par demander la permission de mettre son paquet sur un âne^ ce qui lui est accordé sans difficulté.
A dix heures quatorze minutes, la caravane coupe une petite rivière. Des montagnes boisées s'élèvent à droite.
A onze heures trente-deux minutes, le tonnerre gronde dans le lointain et il tombe quelques gouttes de pluie. A onze heures cinquante minutes Soleillet est dans un ravin nommé Diankoul-Poky . A midi vingt minutes, il est sur un plateau pierreux, en vue de grandes montagnes dont on ne peut lui dire le nom.
Le tonnerre n'a cessé de gronder et les nuages de s'amonceler. L'orage devient imminent, et les nègres, suivant leur habitude, se déshabillent et mettent leurs vêtements dans des sacs de cuir. Les bagages sont placés au pied d'un baobab, sur un lit de branchages et recouverts de branches. Soleillet s'installe dessus et s'enveloppe dans son manteau. Les éclairs se rapprochent, se multipHent; le tonnerre gronde d'une façon formidable et ses coups sont tellement rapprochés qu'on ne peut les distinguer l'un de
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l'autre. Tout Thorizon est en feu, les arbres frémissent et se tordent. La forêt est flamboyante. Arrive la pluie. Elle ne tombe pas en gouttes plus ou moins pressées. C'est une véritable nappe d'eau venant d'abord du nord, puis du sud, puis de l'est et enfin de l'ouest. Elle est projetée avec une violence telle qu'elle cause une impression très douloureuse, tue des oiseaux et des petits quadrupèdes. Les cataractes ruissellent à travers le feuillage et, aux lueurs de la foudre, elles brillent comme du cristal. Cette épouvantable orgie électrique dure jusqu'à midi cinquante-cinq minutes. Le tonnerre s'éloigne, toujours grondant, et la pluie dure encore vingt minutes. Ce majestueux spectacle était pour Soleillet un sujet d'admiration.
Mais quand cessa le vacarme et qu'il fallut songer au départ, Soleillet s'aperçut qu'il était envahi par l'eau.
Il part cependant. Si le pays est toujours beau et souvent riche, le chemin est bien mauvais. A trois heures trente-huit minutes, il rencontre des blocs erratiques. Quelle était donc la puissance des courants qui roulaient ainsi des cailloux de plusieurs mètres cubes !
La pluie recommence à tomber, mais l'orage n'est plus à craindre. Pour les hommes, les bêtes et les bagages, ils sont depuis longtemps à leur point maximum de saturation, et peuvent, sans nouvel inconvénient, affronter toutes les averses.
A cinq heures et demie, après beaucoup de peine, Soleillet fait faire halte dans une futaie, au pied d'un énorme baobab.
Hiero, Tiemo Boghard et le laoubé vont chercher un gîte dans un village qui est devant eux. Ils veulent emmener Soleillet, mais celui-ci ne veut pas quitter ses gens et ses bagages.
H faut absolument du feu. On cherche des brins de paille sèche, on allume des chiffons contenant un peu de poudre. Yaguelli, qui croit toujours faire mieux que les autres, s'avise de souffler sur un de ces chiffons et la poudre lui fuse au visage. Sur le moment il éprouve une grande douleur aux yeux et crie qu'il est aveugle. Soleillet rit, lui dit de ne pas s'effrayer, de se mettre sur les yeux
un linge mouillé, ce qui est bien facile, puisque les hommes et les bagages suintent l'eau et qu'il pleut encore à verse.
De même que maille à maille se fait Thaubergeon, bûche à bûche se fait le foyer. Ds ont commencé par des chiffons et des brins de paille, ils ont continué par des branchettes, puis par des branches; enfin des troncs d'arbre mouillés font entendre des pétillements qui réjouissent les pauvres voyageurs. Cette bonne et joyeuse flamme ne sert pas qu'à sécher leurs vêtements et à réchauffer leurs membres : elle tient à distance les fauves qui, attirés par les ânes, viennent, à la nuit tombante, rôder autour du campement. On distingue le rugissement de six grands lions roux du Soudan, de quelques panthères et le cri d'ignobles hyènes.
Toute la nuit se passe à se chauffer. Soleillet mange deux biscuits qu'il arrose d'une tasse de thé. C'est tout ce qu'il a pu prendre de nourriture dans cette rude journée.
Dimanche 21 juillet. — La mule a été poursuivie par une hyène et s'est sauvée très loin, bien qu'entravée. C'est miracle qu'elle ait échappé à la griffe des lions.
La veille, pour se chauffer, Soleillet a quitté ses bottes et sa culotte en peau de daim. Il ne peut plus les remettre. Il a les pieds et les jambes enflés. C'est nu-jambes et nu-pieds qu'il lui faut monter à mule.
On part à cinq heures quarante minutes. Le terrain est raviné, coupé de marigots, ce qui arrive souvent. A six heures quinze minutes on arrive à la rivière de Gouné, afiluent de la Kourgou. Elle est encaissée dans des roches grises disposées par couches horizontales. Elle sort d'un fouillis de verdure à Test et à l'ouest. Son courant, large de 30 à 40 mètres, est très rapide. Soleillet, fort perplexe, se demande comment il va passer.
Sur ces entrefaites arrive la caravane rencontrée la veille. On décharge les bagages en commun. Des hommes se mettent à l'eau et font la chaîne; d'autres prennent des bagages sur leur tête, les soutiennent d'une main et s'appuient de l'autre sur les premiers. Soleillet passe, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles.
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Arrivé sur l'autre rive, il s'assied et regarde passer les ânes, ce qui l'amuse toujours. Ces bonnes et vaillantes bêtes n'aiment pas l'eau. Un poète a fait dire à l'un d'eux : « Moi qui traverserait un océan de feu, je crains l'eau ». Deux hommes prennent les deux jambes de devant du roussin, les passent sous leurs bras, le forcent ainsi à marcher sur ses jambes de derrière et le conduisent comme ils conduiraient une femme. D faut le plus souvent qu'un troisième homme le pousse par derrière. Ils le tiennent ainsi tant qu'il a pied. Quand il n'a plus pied, ils le lâchent et maître Aliboron sait très bien gagner tout seul l'autre rive.
A sept heures quarante minutes, les animaux sont rassemblés, rechargés et les deux caravanes se remettent en route de compagnie. Suivant leur habitude, les ânes se montrent indociles et plus d'une fois il faut les recharger. La route présente toujours la même variété. Cependant il faut signaler des marais fétides, de belles rizières et d'énormes baobabs.