CHAPITRE V
DE KIMBÊ A KAMANTÈRÈ
Kimbé. — Justice du roi Dayc. — Trop de zèle. — Douallé. — Mort d'un ànon. — Dispute. — Diédégui. — Fourmis blanches. — Musette, cordon, grigris faits par le laoubé pour son ânesse. — La queue d'cléphant du laoubé. — Talismans et grigris. — Le laoubé se sépare de Soleillet. — Comment Soleillet trouve des hommes pour porter ses bagages. — Ruines de Kania, de Famaritera, de Boullarou. — Le mont Koniongou.
A neuf heures quarante-cinq minutes, Soleillet arrive à Kimbé, village du Sorma dont le roi est Daye, frère du sultan Ahmadou. Ce village, divisé en deux parties, est agréablement situé, à micôte, entre deux montagnes boisées. Les cases sont en terre, rondes. Elles ont une toiture conique en chaume dont la charpente est en bambou noir. Soleillet y retrouve Hiero, le marabout et le laoubé, qui sont arrivés au milieu de la nuit,
La population de Kimbé est soni-nkaise. Peu avant, à la suite de difficultés, Daye lui a fait enlever ses bestiaux et toutes ses jeunes filles qu'il a réduites en captivité.
Il ne faut pas rire avec les rois, même avec les rois barbares.
Les habitants sont dans la plus grande des misères et ne peuvent fournir à Soleillet même un peu de lait.
Cependant, sur le soir, on lui amène un mouton.
On passe la journée à faire sécher les bagages.
Soleillet recommande bien à ses hommes de ne pas exposer au soleil ses bottes et sa culotte. Dès qu'il s'est endormi, on s'empresse d'oublier sa recommandation, et, quand il se réveille, il
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constate avec douleur que bottes et culotte sont perdues, ce qui est un malheur irréparable.
Il reconnaît aussi qu'il a les jambes grosses comme des barriques et couvertes de pustules, ce qu'il attribue au séjour prolongé qu'il a fait dans la boue, le i8, pour retirer la mule.
Lundi 22 juillet. — La nuit a été très belle, étoilée. Soleillet l'a passée dehors, suivant son habitude. Il a les jambes en très, mauvais état.
H part à sept heures quarante-cinq minutes. A huit heures quinze minutes, il traverse la Doubouda qui, profondément encaissée, coule de l'est à l'ouest entre deux rives boisées. Il entre ensuite dans une plaine entourée de montagnes également boisées. A huit heures trente-cinq minutes il passe les ruines de l'ancien village de Kimbé, puis une verte combe (i) ou vallée fermée, puis une plaine belle et gaie comme un parc, dans laquelle il voit un bloc erratique.
A midi cinquante minutes, en montant une côte, il aperçoit le village de Douallé où il arrive à une heure cinq minutes.
Ce village est entouré de collines. Au milieu se trouve un hangar rempli d'hommes qui sont couchés sur un plancher élevé d'un mètre et posé sur des pieux.
Soleillet est à peine installé qu'un vieux griot vient le masser et lui frotter les jambes.
Les habitants sont Toucouleurs. Ils sont vêtus d'étoffes jaunes. Ds portent autour des reins et au bas de leurs pantalons des franges en coton. Ils sont peu hospitaliers. Hiero est furieux de n'avoir pu obtenir son mouton.
Le jeune marabout Tierno Boghard devient de plus en plus affable. Ce que Soleillet avait pris tout d'abord pour du fanatisme n'était que de la çauvagerie.
(i) Combe signifie vallée, terrain creux, lieu élevé, motte. Son acception ordinaire est vallée. (Voir Dictionnaire historique de l'ancien langage françois, par La Cume de Sainte-Pal aye, verbo Combe). D*après Ch. Nodier, cité par Soleillet dans sçs notes, il signifie vallée fermée et boisée.
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La nuit est magnifique et Soleillet la passe dehors. Sur les onze heures, il entend des gémissements : c'est le gentil ânon du laoubé qui se meurt. Sa mère le lèche et le retourne doucement. Lui la regarde avec tendresse. Vient une dernière convulsion et la pauvre petite bête a cessé de vivre. Sa mère, tout à l'heure si caressante, se remet tranquillement à paître. Souvent il égayait la route par sa gentillesse, surtout quand, resté en arrière pour paître, il arrivait au galop à la voix de son maître et le bousculait pour téter sa mère.
Mardi 2} juillet. — Le matin une discussion s'élève entre Hiero et les hommes qui doivent composer l'escorte. Yaguelli s'en mêle malgré la défense de Soleillet. La discussion dégénère bientôt en dispute et l'on en vient aux coups. Quand Soleillet voit que l'on tombe sur Yaguelli, il lui passe un pistolet à un coup ; la vue de cet instrument ramène le calme. Yaguelli vient s'asseoir à côté de son chef et Hiero arrange l'affaire.
Départ à sept heures huit minutes. A huit heures cinq minutes arrivée à Diédégui, petit village soni-nké. Les cases sont envahies par des fourmis blanches qui sortent de partout et dévorent tout. La caravane est bien accueillie.
Le laoubé confectionne avec des pagnes une musette pour son ânesse et dit dessus de nombreuses prières. Ensuite il la remplit de mil et la porte à sa monture. Il revient avec du fil de coton qu'il tord et tresse en cordon. Ce cordon terminé, il se tient debout, souffle, prie, crache, grimace, fait des nœuds et va passer ce cordon au col de son ânesse.
Soleillet apprend de Yaguelli que le laoubé vient ainsi de confectionner un grigris pour sa monture. Par ses prières, il a invoqué des esprits et il en a enfermé un dans chaque nœud.
Le bon laoubé vante sa queue d'éléphant. Soleillet lui en ofire i,ooo ffancs, ce qui, pour le pauvre homme, serait une fortune; il refuse et déclare ne pouvoir s'en séparer à aucun prix, parce que, s'il s'en défaisait, il lui arriverait certainement un grand malheur.
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Au Sénégal, on ne distingue pas les talismans des grigris. U y a pourtant une différence.
Les Arabes ont pris aux Juife le talisman. Les Juifs ont l'habitude de porter sur eux, caché dans leurs vêtements, des versets de la Bible et surtout le nom de Jehovah. Les Arabes portent, dans un sac de cuir, suspendu au col, dés versets du Koran.
Le grigris est un objet quelconque qu'un bon esprit ordonne de porter en souvenir de lui ; on s'en sert pour protéger la maison, le fusil, les animaux ; c'est aussi une évocation que l'on enferme dans un nœud, comme vient de le faire le laoubé.
Les marabouts toucouleurs du Foutah ont, comme fabricants de taUsmans, une grande réputation, même chez les Maures. Les hommes du Cayor passent au contraire, parmi les noirs, pour les plus habiles confectionneurs de grigris.
Mercredi 24 juillet. — Le laoubé se rend à Nioro et prend congé de Soleillet. « Je suis du Cayor, lui dit-il, et vous êtes français : nous sommes donc presque compatriotes. J'espère que nous serons toujours bons amis, que vous verrez Ségou et que vous reviendrez dans votre case où vous ne trouverez que du bien ».
Tous les autres hommes de la caravane vont aussi à Nioro et prennent également congé de Paul Soleillet. Il paraît que Diédégui est, en hiver, le point de départ de la meilleure route de Nioro.
Les hommes qui doivent accompagner Soleillet ne sont pas prêts. Il en faut au moins six et l'on ne veut en donner que cinq. Soleillet fait décharger un âne et laisse la charge à terre, disant : « Puisque vous ne trouvez pas un homme pour conduire un âne, vous en trouverez peut-être deux pour en porter la charge; je vais chez Daye ». Cela fait, il part à six heures quarante-cinq minutes.
Il traverse une plaine ondulée, entourée de montagnes appelées Kaï; on y voit des champs de maïs, de belles rizières, des pâturages, de beaux arbres, des affleurements de roches, des épines, des terrains sablonneux, des grandes herbes à feuilles lancéolées.
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A sept heures quarante- trois minutes, le chef du village de Diédéguî arrive avec un homme portant la moitié de la charge de l'âne ; il dit qu'un autre homme le suit avec le reste. On attend pendant douze minutes, après quoi on le laisse avec son homme et les bagages.
Un aigle de très grande dimension, aussi beau que le peut être un aigle, plane au-dessus de la caravane.
A huit heures cinquante-cinq minutes, on passe près des ruines du village de Kanya, au pied de montagnes boisées. Dans la plaine, un homme et trois enfants cultivent un champ. Le sol est sablonneux et Ton y voit un sabia, très bel arbre à épais feuillage. A neuf heures quarante-cinq minutes, la caravane passe à peu de distance des roches grises et noires du mont Kamao. A onze heures six minutes, elle entre dans un océan de verdure, émaillé de beaux arbres, où gisent les ruines du village de Famarifera. Plus loin, des baobabs étalent leurs forêts de verdure, et un doudé présente ses fruits qui sont du genre des nèfles et qui deviendraient exquis s'ils étaient améliorés par la culture. A une heure quarante minutes, au milieu de pâturages, on rencontre encore des ruines, celles de BouUarou.
Dans ces villages, des familles vivaient heureuses, mais un Buonaparte est passé par là, et la solitude s'est faite. Plus d'enfants qui rient et gambadent, plus de femmes qui babillent, plus de jeunes gens qui s'égarent le soir sous la feuillée, plus d'hommes qui cultivent le sol, plus de ces troupeaux qui sont la parure et la vie des plaines : l'affreuse solitude et de pauvres huttes qui s'affaissent peu à peu sous les coups de la pluie.
A deux heures quarante-cinq minutes, la caravane campe sur un plateau pierreux, à l'ombre de boubourys, arbres qui ont l'aspect de platanes. A 800 mètres, au sud, se trouvent de grands rochers noirs remplis de singes cynocéphales de toutes tailles. Le voisinage de la caravane leur est désagréable. Ds font un vacarme épouvantable et aboient furieusement.
Sur le soir, on fait du même coup, avec du riz cuit à l'eau, le
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déjeuner et le dîner, puis chacun s'étend sur sa natte et dort.
Jeudi 2/ juillet. — La nuit est très belle jusqu'à trois heures du matin. A ce moment, souffle un vent du nord-est qui amène une forte pluie; à cinq heures trente minutes, après une accalmie d'une demi-heure, le tonnerre gronde dans le sud et la pluie recommence. A huit heures, le ciel s'éclaircit, mais à huit heures trente-cinq minutes, au moment du départ, il pleut de nouveau.
A neuf heures vingt-cinq minutes, après avoir franchi un col, la caravane longe, à mi-côte, le mont Koniongou dont le sommet est très boisé. Soleilletvoit, sur sa gauche, une magnifique plaine boisée. Les collines, dont il suit les ondulations, sont couvertes d'arbres. A dix heures cinquante minutes, il aperçoit en face, dans le lointain, une grande chaîne bleuâtre dans laquelle il distingue particulièrement un grand plateau et deux pitons très élevés.
Il descend ensuite. La plaine, plantée de quelques arbres, entourée de montagnes boisées, est partie en culture, partie en pâturages et présente un ravissant panorama.