CHAPITRE VII
Le tata du roi Daye. — Samba Diakraaak. — Le roi Daye. — Sa justice. — Visites.
— Audience de Daye. — Madame Kafouné. — Pom un filet de bœu£ — L'Hadji Omar. — Visiteurs indiscrets. — Demandes et visites de Daye. — Encore Madame Kafouné. — Un nez qui ne veut pas sortir. — Promenade i cheval avec Daye.
— Ce qui est permis envers les captifs. — La médecine hit peur. — Le marabout Tierno Demba. — La belle Fatma. — Une femme qui n'est pas contente de son mari. — Le berger Demba. — Soleillet fait un cadeau à Madame Kafouné.
Soleillet se rend directement au tata de Daye. C'est une enceinte carrée, avec tour ronde, située au centre du village. Le tata de Diala est tout simplement une réduction de celui de Kouniakary.
II y a devant une assez grande place carrée où poussent des herbes que paissent de vilains chevaux.
A la porte du tata, Soleillet trouve Samba Diakranak, maçon de Saint-Louis, parti du Sénégal depuis 25 ans. C'est lui qui a construit les tatas de Kouniakary, Diala et Nioro. Il salue Soleillet eu français, langue qu'il parle un peu. *
Daye est frère germain et cadet de Bassirou, bien qu'il paraisse plus âgé que lui. Il a le nez aquilin, les traits européens, la peau très bronzée sans être noire.
Il fait bon accueil à Soleillet, lui demande des nouvelles du gouverneur, etc., et reçoit le même cadeau que Bassirou.
Il donne pour logement à son hôte une case à l'extrémité du village. Celui-ci est à peine arrivé à ce logement qu'il l'envoie
chercher, craignant qu'il ne soit pas assez bien. Les captifs prennent les bagages sur leur tête. Soleillet les suit dans le tara, chez Demba Poulo, chef des captifs, qui lui donne deux cases très propres. Le soir, Daye lui envoie du lait, du riz, de la viande, du couscous. Après dîner, il vient le voir, puis il lui envoie, pour le masser, quatre petites filles conduites par une matrone.
Dans une case voisine de la sienne, une pauvre femme est aux fers, et quels fers ! uiie lourde barre dans laquelle sont passés deux anneaux. Ce supplice est d'autant plus douloureux que cette femme est nourrice. Quel est son crime ? Son village s'est révolté il y a onze mois ; pour ce crime, Daye a rasé le village, envoyé à son frère Ahmadou plus de cent captifs, et mis aux fers la femme restée entre ses mains.
Toute l'après-midi Soleillet reçoit des visites. Les hommes et les femmes libres le saluent et le complimentent. Les captives se mettent à genoux, les mains croisées derrière le dos et touchent la terre du front. Elles ont les oreilles percées de douze à quatorze trous et chargées de petits anneaux d'or et d'argent. Un gros anneau pend à l'extrémité des petits. Leur coiflfure est celle du Kiiasso. Elles portent de grosses bagues en argent.
Dimanche 28 juillet. — Le matin, Daye reçoit Soleillet dans une petite pièce basse remplie de bois peints en jaune. Il est assis sur une peau de chèvre. Il a son sabre sur les genoux et son chapelet à la main. Il a aussi une glace dans un étui en peau très bien travaillé. Un mortier recouvert d'une pagne doit servir de siège à Soleillet.
« Vous êtes, dit S. M. Noire, le premier Européen que je voie. Dites-moi : les Prusses vous ont-ils rendu Napoléon ? »
« Non, répond Soleillet. Napoléon est mort en Angleterre et nous sommes en République. Nous avons à notre tête un almamy que l'on nomme, comme au Foutah, pour un temps déterminé. Nous nous trouvons fort bien de ce mode de gouvernement et j'espère bien que nous le conserverons ».
Après avoir ensuite causé de choses et d'autres, Daye présente
à Soleillet des malades. Les uns ont la maladie générale du pays, les autres la gale.
Puis la conversation tombe sur Kafouné, sa corcigui. C'est elle,
dit-il, qui mène ma maison. Elle est économe Il en parle
comme un chanoine parlerait de sa gouvernante.
Madame la Kafouné est une puissante femme, d'une trentaine d'années; un dragon noir à mine de soubrette. Elle est, au demeurant, très bonne personne.
Daye demande à Soleillet cinq gourdes (pièces de cinq francs en argent) pour faire des bagues. « Ah ! répond celui-ci, vous me faites beaucoup de peine; je suis obligé de vous refuser ».
En rentrant à sa case, Soleillet reçoit du roi un beau bœuf qu'il s'empresse de faire abattre. Il en distribue la viande à l'exception du filet qu'il se réserve. Le cordonnier n'est pas content, II prétend que ce morceau lui appartient de droit et que Soleillet le lui vole.
Avant l'Hadji Omar, Diala était un village soni-nké indépendant; autour, vingt villages bambaras vivaient dans la prospérité.
Beaucoup de curieux viennent voir Soleillet. Il les oblige à laisser leurs sandales à sa porte. Quelques-uns, pour le narguer, entrent chaussés, ce qui, chez nous, aurait pour équivalent d'entrer le chapeau sur la tête. Il les emploie à donner de l'air et à chasser les mouches, qui sont fort nombreuses et incommodes. Ceux qui se rebiffent, il les met dehors par les épaules.
Dans l'après-midi, il reçoit la visite du roi.
Le soir, il a une forte fièvre. Il couche dehors, néanmoins, et le lendemain il se sent tout à fait bien.
Lundi 2^ juillet. — La chaleur n'est pas excessive. Le thermomètre marque : à six heures du matin, 24° i ; à dix heures, 26° 7 ; à deux heures du soir, 28*^; à six heures, 26** 9^ Le baromètre marque, aux mêmes heures : 742^ 4', 740° 9', 740° 5', 741° i'. Le temps est couvert.
Le matin Soleillet va voir Daye. Daye est très aimable, mais il demande six cornalines. Soleillet les promet et, dès qu'il s'en va, l'économe Kafouné vient les réclamer. Elle revientdans la journée
disant que le roi demande au voyageur un peu de tout ce qu'il a. a Allez dire à Daye (i), lui répond-il, qu'il a reçu de moi le même cadeau que son frère Bassirou; qu'en plus, je lui ai donné ce matin six cornalines; qu'il peut venir lui-même et prendre dans mon bagage tout ce qu'il voudra. Je ne m'y oppose pas, seulement j'en rendrai compte au sultan Ahmadou ».
Un peu après, Daye vient en personne et lui dit : « Vous avez bien fait de refuser. D'ici Ségou il y a loin et vous n'aurez pas trop de toutes vos marchandises. Oubliez ma demande ».
Dans la soirée, il vient faire une nouvelle visite pour montrer qu'il n'est pas fiché.
Mardi }o juillet, — Soleillet achève son courrier pour le remettre à Hiero qui doit partir le lendemain pour Kouniakary.
Dans la matinée, Daye vient passer une heure avec lui. Il lui refait l'éloge de sa corcigui Kafouna. Il l'a déjà mariée deux fois; mais elle n'a pu rester avec ses maris. Le bon roi cherche à la marier une troisième fois.
Les malades viennent, et en grand nombre. Il leur fait respirer de l'ammoniaque. Il font des contorsions grotesques et s'en vont satisfaits. Un vieux, qui est affligé d'un nez énorme, lui dit que son nex^ne veut pas sortir. Heureusement, lui répond Soleillet, car s'il sortait, il serait comme celui de l'éléphant. Cette boutade, traduite par Yaguelli, fait beaucoup rire et donne du Blanc une très bonne opinion.
Sur les quatre heures, Daye vient chercher Soleillet pour faire une promenade. L'un monte à cheval, l'autre à mule et les voilà partis suivis de vingt cavaliers montés sur des rossinantes et de cinquante captif armés de fusils.
Dès qu'ils sont sortis du village, ils s'amusent à courir, c'est-àdire qu'ils mettent leurs chevaux au galop et les arrêtent brusque-
(i) Chez les noirs, on appelle les princes et les rois simplement par leurs noms, sans y ajouter aucun titre. Les captifs mêmes, quand ils leur parlent, disent : Daye, Bassirou. (Note de Paul Soleillet.)
ment par une saccade de la bride. Les noirs montent mal achevai. Ils ont en général le mors très dur et mettent en sang la bouche de leurs montures.
Daye qui monte un beau cheval maure, gris pierre de rivière, court aussi deux ou trois fois. On l'applaudit beaucoup. Des femmes griotes s'égosillent à chanter sa grâce comme cavalier.
On rentre au village vers cinq heures et demie. SoleiUet marche auprès de Daye. Un captif s'obstine à passer entre les deux cavaliers et chaque fois, du bout de son fusil, il touche la tête de la mule. La première et la seconde fois, Soleillet l'avertit en le tirant par sa pagne ; la troisième et la quatrième fois il le touche légèrement de sa bride sur le^ épaules, ce qu'il réitère encore deux fois; il recommence de nouveau; alors, emporté par la colère, Soleillet se dresse sur ses étriers et lui laboure le visage d'un coup de bride. Le pauvre noir sourit et disparaît.
Soleillet, honteux d'avoir frappé un homme qui ne pouvait lui répondre, sentit la rougeur lui montrer au front. Tout le monde, au contraire, trouva son acte de brutalité très naturel : cet homme était un captif!
De retour au Tata, Soleillet dit à Daye qu'il regrette beaucoup d'avoir frappé l'un de ses captifs. « Oh ! répond le roi, vous pouvez les frapper et les faire frapper tant qu'il vous plaira ». On ne pouvait être plus gracieux. Frapper un cheval, ce serait peut-être un délit; frapper un captif, c'est frapper sur du bois.
Le soir, Daye apporte à Soleillet une pagne et quarante noix de gourou. En même temps, il lui présente Âlassan, celui de ses officiers qui doit l'accompagner en remplacement de Hiero.
Mercredi }i juillet. — Le berger Demba est malade depuis deux jours. Soleillet lui dit qu'il faut prendre de l'huile de ricin et de la quinine. Cela lui fait tellement peur qu'il disparait sans qu'on puisse savoir ce qu'il est devenu.
Le chef du village vient demander un purgatif. C'est un vieux marabout du nom de Tierno Demba. Il est armé d'un gros fouet à cinq branches. « J'ai beaucoup de captifs, dit-il, et comme ils me
savent très méchant, la vue seule de mon fouet suffit pour les faire obéir ».
Une belle fille soni-nké, Fatma, sœur de Diouboudou, grand dadais de i8 à 20 ans, fidèle éventeur et chasseur de mouches de Soleillet, vient demander un remède pour des dartres qu'elle a aux cuisses. Soleillet, pour rire, fait mine de lui refuser. Elle se met en colère et fait claquer son bras gauche contre son corps, ce qui est chez les noirs le signe du plus profond dépit. La belle Fatma obtient enfin ce qu'elle désire et s'en va contente.
Une toute petite femme amène son mari, un grand gaillard qui est cordonnier de Daye. Elle l'accuse d'impuissance, babille fort et gesticule avec énergie. Pour peu qu'on l'en eut priée, elle eut accepté la preuve et le congre^, avec toute la désinvolture des grandes dames du bon vieux temps.
Soleillet lui conseille de changer de mari. « Je l'aurais fait depuis longtemps, dit-elle, si celui-ci, étant cordonnier de Daye, ne pouvait mieux que tout autre homme du village me donner pour manger et m'habiller ». Soleillet lui donne un peu de cantharide et ce couple grotesque s'en va^ lui, toujours muet, elle toujours babillant et gesticulant.
Sur les quatre heures, le tierno Demba, satisfait de son purgatif, apporte un énorme canard. D est accompagné de dix Soninké, de Diala, comme tous, à figure très intelligente.
L'eau que l'on boit à Diala provient de puits. Elle est assez bonne quoique douceâtre.
A cinq heures et demie, le berger Demba, qui était introuvable depuis quelques jours, arrive et dit qu'il a dormi dans la case de l'un de ses amis. Soleillet lui annonce qu'il le renvoie à Bakel et lui donne, pour viatique, trois pièces de guinée, deux pains de sucre et six têtes de tabac. Il l'assure d'ailleurs qu'il a été conten: de ses services et lui délivre un certificat. Le pauvre Demba insiste pour rester, mais Soleillet fait la sourde oreille. Plus tard il priera tant et fera tant prier qu'il finira par gagner sa cause.
Le soir, au moment d'une visite de Daye, Soleillet fait un
cadeau à Timposante Kafouné, aux petites filles qui Font massé tous les soirs et à la femme de Demba Poulo, le chef des captifs, chez qui il a logé.
Tierno Boghard lui demande l'autorisation de continuer le voyage en sa compagnie, ce qui est accepté sans difficulté.
Jeudi i*^ août. — Soleillet va voir Daye. Ce prince est très fâché de le voir partir. S'il pouvait rester quelque temps encore avec lui, cela lui ferait grand plaisir (i).
(i) Le moyen d'ouvrir l'Afrique à la civilisation européenne serait, non de faire des conquêtes les armes à la main, mais d'entretenir auprès des princes comme Daye, qui ont l'esprit curieux, une centaine de résidants sans position officielle. On devrait ensuite créer des comptoirs et les réunir par des voies ferrées. On arriverait ainsi, en vingt ans, à s'ouvrir l'Afrique occidentale. Si l'on veut, au contraire, conquérir tout d'un coup, on n'arrivera à rien. Il ne faut pas perdre de vue que l'Afrique est grande ; que beaucoup de territoires fertiles sont inhabités ; que les populations ne connaissent pas la culture des plantes annuelles et l'élevage du bétail ; qu'elles n'ont, pour habitations, que des cases en paille ou en torchis ; que, par conséquent, elles se déplacent très facilement. Il résulte de cet état de choses que les vaincus feront inévitablement le vide devant les vainqueurs et que ceux-ci domineront sur la solitude. Il en a été ainsi au Sénégal et en Algérie.
Nos gouvernants ont toujours le prurit de la gloire des armes. Quelle gloire cependant, avec nos armes perfectionnées, de vaincre des noirs qui n'ont que des lances, des fusils à pierre, quelques fusils à piston, quelques fusils de déserteurs, mais sans cartouches I
Ne songe-t-on point à conquérir Ségou? Ce matin nous avons eu une grande revue. Ces gens se préparent à aller tout d'une traite à Bammako. Ils peuvent aller partout avec leurs canons et leurs fusils Gras. Après? Que restera-t-il ?
Les moyens pacifiques nous ouvraient modestement mais sûrement le Soudan. Qpe fera-t-on par les armes ? La chose étant décidée, il ne nous reste plus qu'à faire des vœux pour ces nouveaux conquistadores, puisqu'ils sont Français.
Pour moi, qui préfère la gloire de Livingstone à celle de Pizarrc, j'avais rêvé quelque chose de plus grand et de plus digne de la France.
Paul Soleillet.
Médinç, 6 janvier l88i.