‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 52 sur 145 · CHAPITRE Vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vni

DE DIALA A NIAR'aNÈ

Départ. — Hiero retourne à Kouniakary. — Diangounté. — Maudinkanou. — Pourquoi Soleillet ne peut se procurer du lait. — Le mont Bangassi. — Tambakara. — Les femmes ont peur de Soleillet. — Le petit captif Daoudo. — Costume des jeune s garçons. — Contes de la veillée. — Comment les noirs entravent les chevaux. — Yaoura. — A propos d'Ahmadou. — La reine de Saba. — Les noirs voudraient des chemins de fer. — Un forgeron k Tœuvre. — Danse guerrière. — Un apologue.

A neuf heures, tout est prêt pour le départ. Daye, qui a fait à Soleillet l'accueil le plus sympathique, vient jusqu'au milieu de la place. Soleillet lui dit encore adieu et enfourche sa mule.

Alassan est à cheval. Daoudo, son captif, enfant de huit à dix ans, trottine derrière le cheval dont il tient dans la main droite quelques crins de la queue. Un homme de Diala, nommé Demba, et Hiero sont aussi à cheval. Daye fait à ses hommes des recommandations, et Ton part laissant derrière Yaguelli avec les bagages.

A onze heures quarante minutes, ils arrivent au village de Goupou et s'y arrêtent quatre minutes. A onze heures cinquantecinq minutes, ils font halte dans une. belle plaine ondulée où paissent des chevaux, des bœufs et des vaches. Ils s'installent sous de beaux arbres. Hiero apporte complaisamment à Soleillet une note, un tison pour sa pipe et du lait pour remplacer l'eau qui est détestable.

A une heure cinquante minutes, Yaguelli arrive avec les bagages.

Hiero fait alors ses adieux à Soleillet et reprend la route de Kouniakary. C'est un fort brave homme et Soleillet se félicite de ses relations avec lui. Au moment où il tourne bride à l'ouest.

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Soleillet donne le signal du départ. Après avoir traversé des plaines, des marécages et surtout des forêts, il arrive à quatre heures cinq minutes à Diangounté, petit village entouré de cultures, dont les cases sont en paille et les habitants très affables. Soleillet s'y arrête huit minutes et arrive à quatre heures cinquante minutes à Maudinkanou, village soni-nké construit sur une butte et entouré de bois. Son horizon est fermé par un cercle de montagnes lointaines.

Dans le milieu du village il y a un très bel arbre. On y a placé la tête d'un lion tué depuis un mois. On pense que la vue de cette bête fera fuir les autres lions.

Soleillet est logé dans une case en paille composée de deux pièces. Dans la seconde se trouve un lit composé d'une natte posée sur des piquets.

On lui apporte, sans qu'il ait rien demandé, de l'eau chaude pour sa toilette, un chevreau, du mil et du lait pour son dîner.

Il a la fièvre et couche dans la case où il fait faire du feu. La fièvre, les piqûres des moustiques, le coassement des grenouilles, le beuglement des bœufs l'empêchent de dormir.

Vendredi 2 août. — Impossible d'avoir du lait. D'après l'usage du pays, tout le lait du vendredi est abandonné aux bergers, qui en font du beurre.

A six heures, le baromètre marque 743 °6; à huit heures quarante minutes, placé à terre, il marque 744** 3'; sur la mule,

Vers neuf heures, Soleillet rencontre au bord d'un fossé une

femme et un enfant qui lavent une natte. Un peu plus tard il voit des pâtres et leurs troupeaux. A dix heures quinze minutes, il traverse une forêt où l'arbre oki est en grand nombre.

A onze heures, il voit dans le lointain une montagne boisée appelée Bangassi. Cinq minutes plus tard, il rencontre des cases en paille dépendant du village de Dinde, qui se trouve à deux heures de marche au sud.

A midi, il arrive à Tambakara, village khasso-nké, situé sur un

plateau et entouré, en partie, d'un mur en terre qui tombe en ruines. Au sud, il y a un groupe de cases isolées occupées par des diavandos. H y a des cultures tout autour des cases.

Les femmes regardent Soleillet avec effroi. Elles n'ont jamais vu d'Européen (toubak), elles n'ont même jamais vu de Maures.

Les anciens viennent'le saluer de la part du chef qui est malade.

11 est logé dans une case ronde en terre ayant un toit conique en chaume. Le toit de cette case, comme celui de plusieurs autres cases, est terminé par un bâton dans lequel sont enfilés plusieurs morceaux de calebasses découpés en croissants. Le tout est terminé par des cercles entrelacés ou espèces de fleurs également faites de morceaux de calebasse.

Daoudo, le petit captif d'Alassan, vient près de Soleillet, chasse les mouches et le regarde écrire. Quand il voit qu'il a fini et se met à filmer, il lui parle avec volubilité en bambara. Soleillet comprend à sa pantomime, à son accent, que le pauvre enfant parle de sa mère, de ses fi"ères, de ses sœurs, les uns grands, les autres petits, de son village, de sa capture qui doit être récente, car il porte encore sur la poitrine, une cicatrice toute fraîche (i). Quand il eut terminé son histoire, Soleillet lui caressa de la main le visage, lui donna un morceau de sucre et un morceau de biscuit. Le pauvre petit, qui certainement n'avait pas été caressé depuis qu'il était captif, en fut tout ému et se mit à chanter d'une voix douce, une complainte dans laquelle le mot toubak revenait souvent.

Un homme vient alors regarder à la porte de la case et se met à rire en considérant Soleillet. Celui-ci le saisit par ses vêtements. Le bonhomme tremble et donne tous les signes d'une grande frayeur. Soleillet appelle Yaguelli et le charge de dire à cet homme qu'il n'est pas une bête pour qu'on vienne le regarder ainsi, puis il le lâche et rit en le voyant se sauver en courant.

(i) La selle des noirs est à troussequin. Quand on ravit un enfant, on le garrotte et on Tattache en croupe. Le troussequin le frappant incessamment dans la poitrine finit par faire une plaie.

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Jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans, les garçons ont en général pour tout vêtement un chiflFon qui leur passe autour des reins et entre les cuisses. Devant tombe une petite bande ; derrière pendent des franges qui, quand ils courent, font absolument l'effet d'une queue.

Il y a une mosquée construite en terre et ornée d'un drapeau. Soleillet passe la soirée avec ses gens auprès du feu. Plus il considère Tierno Boghard, plus il lui trouve les allures d'un curé de campagne.

Demba, de Diala, raconte comment Daye frit blessé à la main dans la défense de Nioro, quand il fit la guerre contre son frère Ahmadou. On raconte aussi des histoires dans le genre de celles recueillies au château de Genappe, en Belgique, où le Dauphin de France attendait impatiemment, pour devenir Louis XI, la mort de son père Charles Vil. Et l'on rit à Tambakara comme on riait à la petite cour du Dauphin. Ainsi que Soleillet le note avec beaucoup de raison, dans tous les temps et sous toutes les latitudes, ces histoires légères, qui ne font de tort à personne, ont amusé les honnêtes gens.

Samedi } août, — Départ à sept heures quinze minutes. A sept heures vingt minutes, Soleillet, Demba et Alassan vont au village des Diavandos boire du lait qui leur est offert de très bonne grâce. A neuf heures cinquante minutes, ils voient au pâturage, et gardés par des enfants, des chevaux entravés d'une façon barbare. Les deux pieds de devant sont entravés, et l'un des pieds de derrière est attaché au pied de devant du même côté.

Qpelques minutes après^ ils arrivent à Yaoura, village construit dans une plaine entouré de bois et ceint d'un mur en terre. Autour de la muraille il y a des enclos d'épines. Les cases sont en terre, rondes et couvertes en paille. L'eau est excellente et provient de pluies.

Soleillet est bien logé. On lui apporte de l'eau chaude pour se laver.

La population est soni-nkaise et s^s nombreux enfants sont

magnifiques de santé. Q.uatre jeunes garçons, entre autres, qui viennent voir le voyageur, sont convenablement vêtus de jaune et paraissent fort bien sous tous les rapports.

Samba, de Diala, dit que le sultan Ahmadou est un voleur, qu'il fait impitoyablement piller tous ceux qui lui sont signalés comme possédant quelques biens. Le vieux Souley et Tiemo Boghard se mettent en colère. Soleillet croit qu'il serait impolitique de laisser discuter devant lui le sultan Âhmadou et donne l'ordre à Samba de quitter la caravane.

Samba parti, on cause de choses et d'autres et Soleillet raconte l'histoire de la reine de Saba telle qu'elle est dans le Koran(i) ; les deux marabouts sont toujours surpris qu'il connaisse leur Livre.

Dimanche 4 août. — Le tonnerre gronde dans le lointain, un orage est imminent et Soleillet décide de faire séjour.

Il cause avec les gens du pays, surtout de ballons et de chemins de fer. Ils en voudraient bien dans leur pays; au moins ils iraient voir partout.

Sous un arbre, près du hangar banal, un forgeron fait, avec des vieilles limes, des couteaux à raser. D a pour enclume un bloc de fer ; pour soufflet, un sac en peau terminé par un canon de fusil et manœuvré par un enfant. Tout son attirail tient dans un sac que l'enfant porte sur sa tête.

Le soir, sur la place, les hommes, armés de fusils et de bâtons, exécutent une danse guerrière, font un simulacre de combat. Ils sautent tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, en cadence. La mesure est donnée par trois tamtams et par des jeunes filles qui chantent en battant des mains.

(1) Ch. XXVII, V. 16-46. Cest dans ce chapitre que Salomon se vante de commander aux hommes et aux génies et de comprendre le langage des oiseaux. C'est par un oiseau, la huppe, qu'il apprit l'existence de la reine et du royaume de Saba.

Et c'est « au nom de Dieu clément et miséricordieux » que Mahomet débite ces sornettes comme une révélation d'en haut! Et des millions d'individus les soutiendraient encore au péril de leur vie I

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La nuit, autour du feu, Tierno Boubakar raconte cet apologue :

Un enfant disait souvent à son père : Qjii'y a-t-il de plus fort que toi ? — Tu le verras, répondit le père.

Un jour ils vont ensemble en voyage. Les pierres blessent le père aux pieds, et l'Enfant dit : Voilà ! les pierres sont plus fortes que mon Père.

Le Père trouve un bâton sur la route. D le ramasse, s'en sert pour marcher et pour écarter les pierres. L'Enfant dit : Ce bâton est plus fort que les pierres qu'il chasse et que mon Père qu'il supporte.

Ils s'assoient sous un arbre. Le Père tire son couteau et coupe le bâton qui est trop long. Le fer est le plus fort, dit l'Enfant.

Avant d'arriver au village, ils voient des hommes qui fondent du fer dans des fourneaux. L'Enfant dit alors, c'est le feu qui est le plus fort de tout. Attends, lui répond le Père.

Ils entrent dans le village. Sur la place il y avait un forgeron qui maniait le fer et le feu, faisait des bêches, des haches, des couteaux. L'homme est le plus fort de tout, dit l'Enfant émerveillé. Attends, répond le Père.

Ce forgeron, déjà sur l'âge, avait une femme jeune et jolie qui lui faisait faire toutes ses volontés, surtout depuis qu'elle lui avait donné un fils qu'elle allaitait. Le Père et l'Enfant se logent dans une case voisine de celle du forgeron et l'Enfant entend la femme qui commande à son mari. Ah ! dit-il, la femme est tout ce qu'il y a de plus fort. — Quelquefois, répond le Père, mais attend.

La femme se couche et veut dormir, mais son petit, malade, pleure et elle lui obéit. C'est l'enfant qui est le plus fort, dit le Fils à son Père. Attends encore, répond celui-ci.

Dans la nuit, la mort enlève le fils du forgeron. Je sais maintenant qui est le plus fort, dit l'Enfant : c'est la mort ! — Tu as raison, répond le Père, c'est la mort, mais elle est dans la main de Dieu, maître des mondes, qui seul est puissant, bon, fort. Que son nom soit loué !

Cette légende rappelle la Légende de Java, que M. Xavier Mar-

mîer a parée de tout le charme de son style. Il s'agît d'un tailleur de pierre dont un ange accomplit tous les vœux. Il devint riche, roi, soleil, nuage, roc, et enfin tailleur de pierre, comme devant (i).

C'est le même ordre d'idées. On dirait que ces deux apologues sont nés sur le même sol.

Lundi s août, — Départ à six heures quarante-cinq minutes.

Samba persiste à suivre la caravane, mais Soleillet lui donne la chasse. Il disparait et ne se montre plus.

Le pays présente toujours la même variété. A sept heures quarante-cinq minutes, il voit une rivière et trois femmes qui arrachent les mauvaises herbes. Un peu plus loin une femme qui nourrit en marchant et deux hommes montés sur des ânes; encore un peu plus loin, trois hommes, un enfant, un âne ; puis un troupeau de moutons.

(i) Contes populaires de différents pays recueillis et traduits par M. Xavier Marmier. Paris, Hachette, 1880, pp. 321 seq.

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