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CHAPITRE IX

DE NIAR'aNÉ a DJIONGO

Niar'ané et ses habitants. — Une race de chiens bambaras. — Les Bambaras sont mécréants. — A quels signes un noir se considère comme blanc. — Usages bambaras. — Réception de Soleillet k Djiongo. — Poigne:^ vilain, il vous oindra, — La danse du travail. — Pays riche. — Les six villages du Bagué.

A onze heures, il arrive à Nîar'ané, village grand et propre, clos d'un mur en terre en bon état avec un tata au centre et, en faubourg, les cases des Diavandos. L'eau est bonne et le climat est sain. Sa population est bambara et fort belle. Les jeunes gens portent à la ceinture un fouet. Ils sont proprement vêtus de boubous courts en pagne jaune, fis sont coiffés du bonnet bambara, espèce de bonnet phrygien en pagne blanche. Les uns le portent comme une mitre, les autres comme un bonnet de police ; tandis que d'autres en font un casque et d'autres encore (les vieillards principalement) lui donnent sa forme classique. Quelques jeunes gens ont la singulière fantaisie de se coiffer d'une espèce de cabas dont la bordure est ornée de petites houppes.

Tous portent, serré autour du cou, un collier en perles de verre noir.

Le vêtement des jeunes filles consiste ordinairement en un simple lac de perles passé autour des reins, ce qui ne les empêche pas d'avoir la physionomie et Tattitude très modestes.

Les femmes ont pour chaussure une semelle de bois posée sur deux hauts talons. Cette semelle est fixée au pied par une courroie qui passe entre l'orteil et le deuxième doigt. Elles ont au cou des

colliers auxquels elles attachent toute espèce de chose, mais presque toujours une petite sonnette en cuivre.

On apporte à Soleillet des enfants pour qu'il les touche. D'autres viennent jouer autour de lui. Ces enfants ont les cheveux rasés par places et de longues mèches tressées avec des cauris. Ils sont parés de verroteries, portent des grelots et des petites sonnettes.

Hommes et femmes sont grands et bien faits. Les chefe surtout ont l'air bon et intelligent. Les enfants sont beaux, d'un sang riche.

Tous ont sur la figure des raies faites au fer chaud. Les hommes libres en ont trois de chaque côté de la face, les captifs en ont quatre.

Ds ont une race de chiens qui, je crois, n'avait pas été observée en Afrique avant Soleillet.

Cet animal a le poil jaune et rude, long et frisé comme celui des griffons d'Europe. Il a les oreilles petites et tombantes. Il n'a pas de basane, il est monochrome, sa queue est droite, sauf à l'extrémité qui est recourbée en faucille.

Soleillet est logé immédiatement et très bien. On lui apporte du lait, des poules et des œufs ; plus tard on lui amène un beau mouton.

Les anciens viennent le saluer. Tous portent à la main de longues pipes et plusieurs la petite hachette qui est l'arme nationale.

C'est à Niar'ané que Soleillet entend parler, pour la première fois, de l'arbre à beurre.

Les habitants sont très braves gens, mais ils ne brillent pas par leur dévotion. Ils se moquent des hommes de Soleillet quand ils font leurs prières et les miment en les chargeant.

Un vieillard fait dire à Soleillet, par Yaguelli, qu'ils se considèrent comme des blancs parce qu'ils s'enivrent d'eau-de-vîe, portent la moustache et, ne sont pas marabouts. Us savent qu'un chef blanc doit les délivrer des marabouts, et le bonhomme a l'espoir que cette délivrance aura lieu avant sa mort.

DE NIAR*ANè A DJÏONGO lit

Les Bambaras sont exclusivement agriculteurs. Ils confient leurs troupeaux aux Maures et aux Diavandos. Presque toujours les villages bambaras ont près d'eux des cases diavandos.

Ds font faire leur commerce par les Soni-nké. Leurs ouvriers de métier, forgerons, tisseurs, etc., sont aussi d'origine malinkaise.

Mardi 6 août. — Départ à huit heures et arrivée à Djiongo vers midi.

Alassan, parti en avant, en courrier, se présente faisant piteuse mine. Le chef et les habitants, dit-il, sont fatigués de recevoir les gens de Daye ; ils n'ont rien à vous donner et ne peuvent vous loger. Ils vont prendre dans les lougans (cultures) des hommes pour vous accompagner jusqu'au prochain village.

Yaguelli, dit Soleillet, priez le chef de me donner une case pour faire la sieste.

Je n'ai pas de case à prêter au Toubak (Européen), répond le chef, vieux noir à figure rébarbative.

« Je vais en chercher une », réplique Soleillet, « je saurai bien » la trouver. Je me décide d'ailleurs à coucher ici. Veillez à ce » que rien ne nous manque » .

Il se dirige alors vers le tata même du chef, y entre avec sa mule qu'il conduit par la bride, choisit une case double qui lui paraît en bon état et dit à Yaguelli de donner l'ordre aux femmes de balayer, puis d'apporter des nattes propres.

Au moment où Soleillet s'installait, Alassan vint le prévenir que le chef lui faisait préparer un logement à l'autre bout du village.

« — Dites-lui que je suis ici et que j'y reste. Yaguelli, amenez » les ânes et les bagages et rangez-les dans la case qui est derrière » celle-ci. Alassan, dites au chef de m'envoyer du lait ».

Alassan, entendant ainsi parler Soleillet, retourne auprès du chef. Un instant après, celui-ci arrive criant et gesticulant. Il ouvre une case, prend une hache de combat et vient s'accroupir auprès du voyageur qui était accroupi sur une natte. Il lui prend

la main droite dans ses deux mains, se la passe sur le visage et dit : « Selatn àkk (le salut sur toi). — AUk selam (sur toi le salut), lui répond Soleillet. Cela fait^ il entame un discours en bambara dans lequel il proteste de son dévoûment, remercie son hôte d'avoir choisi sa case et lui promet un bon traitement.

Soleillet sut plus tard que Sountoukou, le chef, dit aux notables : « Le Toubak est un véritable chef. Vous l'avez vu, « sans armes, agir comme s'il était chez lui, sans se fâcher, sans » crier. Le Toubak est bon, car nous avons eu tort envers lui. » Cependant il m'a bien reçu et ne m'a fait ni reproches ni » menaces. Il a le cœur large, car il a déjà oublié ; je l'aime, moi, » le Toubak ».

Sountoukou fiit d'ailleurs rempli de prévenances et donna généreusement aux voyageurs tout ce qui leur était nécessaire.

Le Sorma et le Kaarta-Biné se trouvant en dehors des routes suivies jusqu'à présent par les voyageurs européens, et n'étant fréquentés ni par les Maures ni par les Foulbé, Soleillet est, pour beaucoup d'indigènes, le premier homme non noir qu'ils aient vu, ce qui les rend d'une curiosité fatigante. En dehors de cela, il n'eut pas à se plaindre d'eux ; ils furent, au contraire, complaisants et très empressés à faire tout ce qui lui pouvait être agréable.

Il y eut, ce soir-là, dans le village, une scène toute bucolique.

A sept heures, le tamtam résonne et les femmes crient. Ce sont les hommes qui rentrent des champs ; on se rend à leur rencontre et tout à l'heure, sur la place, on dansera la danse du travail (cené doukili).

D'un côté de la place, un baobab étale son immense feuillage ; de l'autre côté se dresse un hangar couvert de chaume et pourvu d'un plancher supporté par des pieux. Sur ce plancher ont pris place le chef et les notables.

Devant, des hommes, des femmes et des enfants forment un cercle au milieu duquel un jeune homme danse, tenant une bêche à la main, et mime les travaux des champs. En même temps les tambours résonnent, les femmes battent la mesure en claquant

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des mains et chantent une complainte qui décrit les divers travaux figurés par le danseur.

Pendant un intermède, un vieillard, tenant à la main un éventail, danse et fait beaucoup rire.

Tout cela dura un peu plus d'une heure.

Cette coutume démontre que l'agriculture est en honneur dans le pays. En effet, Soleillet se trouve au milieu de ces populations bambaras que M. le général Faidherbe a si heureusement comparées à nos auvergnats. Elles ne considèrent pas le travail de la terre comme déshonorant. Les hommes s'y livrent, ce qui ne se fait ni chez les Toucouleurs, ni chez la plupart des autres noirs. Aussi, chez eux, l'agriculture est florissante. Outre les trois espèces de mil qui servent aux Bambaras pour faire de la bière et de l'eaude-vie, ils cultivent le riz, le coton, l'indigo, l'arachidq^ des haricots, des tomates, des oignons et ces précieuses calebasses qui rendent aux noirs tant de services.

Les Bambaras ont quelque bétail, moutons, chèvres, bœufs, des chevaux et des ânes. Leurs troupeaux sont gardés par des diavandos.

n y a très peu de commerce. Les Bambaras produisent tout ce qui est nécessaire pour la nourriture et le logement. Ils n'achètent que du cuivre et du fer blanc pour faire des bijoux à leurs femmes, du soufre pour fabriquer de la poudre, et quelques fusils.

Ces objets leur sont vendus par les Saracolais, les seuls négociants de cette partie de l'Afrique, dont les villages sont disséminés dans tous les pays noirs depuis Saint-Louis jusqu'à Ségou.

Le Sonna et le Kaarta-Biné ne font plus pour le moment aucun commerce, mais ils pourraient en faire et beaucoup, car ils produisent en abondance le riz, le coton, l'indigo, l'ébène, le teck, le cail-cédrat.

Le Bambara est fort, énergique. Il honore le travail et ne résistera pas à l'influence européenne.

Il n'y a pas de mosquées. Le soir, quand les hommes de Soleillet font la prière, un bossu seul y prend part. Les autres

habitants du village ne paraissent pas s'en soucier, ce qui ne les empêche pas d'être de braves gens, cent fois supérieurs aux dévots qu'on y a rencontrés jusqu'ici.

Il y a là six villages qui forment, sous le nom de Bagué, un état particulier qui était indépendant avant l'Hadji Omar. Les villages s'étendent de l'ouest à l'est, et sont nommés Djiongo, Gourga, Sitakoto, Gentalla, Gourindikoto et Tamasa. (i)

Ces populations parlent un idiome particulier du bambara. Leur précédent chef les a amenés du Souba (?). Leur chef actuel est Sountoukou, qui est très âgé.

Mercredi 7 août. — Départ à sept heures quinze minutes.

(i) La carte de Regnauld de Lannoy de Bissy donne à ces villages les noms de Dindanco, Serouma, Koudionka, Kouroundingkobo et Marena.

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