CHAPITRE X
DE DJIONGO A FARABOUBOU
Un grigris pour tuer du gibier. — Lambédou. — Fathau. — Regrets d'une vieille femme aveugle. — Un griot. — Coiffure des femmes de Fathau. — Des griotes. — Un grigris. — Voir un blanc tout nul Le maître de la case. — La rivière Houssa. — Le porteur d'impôts. — La dîme. — Ruines de Sidyagna. — De Diala à Faraboubou.
Les habitants de Djiongo ne pensent pas à la prière, mais ils ne sont pas, pour cela, exempts de superstitions. L'un d'eux, qui accompagne Soleillet, porte un collier en grigris composé d'os de biche entourés de sang figé de biche. Il prétend qu'avec ce talisman il est sûr de tous les coups de fusil qu'il tirera sur les biches et autres animaux de même espèce.
A neuf heures cinq minutes, rencontre de deux bûcherons noirs coiflfés du classique bonnet de la liberté en coton blanc. Trentecinq minutes plus tard, Soleillet aperçoit un village.
A neuf heures quarante-cinq minutes, il arrive à Lambédou, grand village entouré d'un mur en terre en bon état. Moussa Fatma en est le chef. La population est soni-nké.
La mosquée, qui n'est point couverte, se compose de quatre murs en terre hauts de i"so- L'entrée est à l'occident; au levant, du côté de la Mekke, le mur forme, à la moitié de sa longueur, un petit hémicycle.
A dix heures vingt minutes, au moment où Soleillet remonte sur sa mule, un homme lui offre gracieusement une noix de gourou.
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Trois quarts d'heure plus tard, il est en face de Fathau, village construit au pied d'une montagne et entouré de cultures. Il y arrive à onze heures onze minutes. Ce village est entouré de murs formés de tours contiguës et alternativement rondes et carrées. Un puits creusé au milieu donne d'excellente eau.
La population est bambara et légèrement mélangée de soninké. Elle fait bon accueil à Soleillet et l'installe provisoirement dans une entrée de maison.
Le chef est Massiré, vieillard tout couvert de grigris et paré d'une sonnette attachée au bras gauche par une lanière de cuir. Il vient voir Soleillet et lui dit qu'il ne peut, pour le moment, lui donner des hommes, parce que tout son monde est occupé dans les champs.
Il lui donne pour logement une case très propre dont l'entrée est ornée de grossiers dessins.
Soleillet est à peine installé qu'il reçoit la visite d'une vieille femme aveugle. « J'ai toujours souhaité, lui dit-elle, de voir un » rouge. Maintenant que je n'y vois plus, il en arrive un. Puisque » je ne puis vous voir, permettez-moi de vous toucher ». Soleillet lui tend la main ; elle lui palpe les bras, le visage, s'extasie sur sa barbe, qui doit avoir o"'33. Quand elle arrive aux pieds, qui sont nus, elle est surprise d'en trouver la plante sans calosités, douce comme celle d'un enfant qui vient de naître. « Ah ! » dit-elle, en terminant ses réflexions, « si j'étais jeune fille, je ferais mieux que de vous palper ». Ce regret de la pauvre vieille fait beaucoup rire les spectateurs. Soleillet, pour reconnaître ses bonnes intentions, lui donne deux feuilles de tabac.
Un griot, du nom d'Abdulaye, vient ensuite lui faire de la musique. H porte un instrument bambara nommé gambaré. Le gambaré est une calebasse couverte d'une peau d'âne et traversée par un bâton de o™5 s de longueur sur lequel sont adaptées trois cordes en crin. Le griot en joue en pinçant les cordes et en firappant sur la peau d'âne.
La case est remplie de monde. Tous les hommes portent au
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poignet droit un bracelet en fer formé d'une torsade. La coiffure des femmes a toujours la forme d'un casque, mais leurs cheveux, divisés en tresses, sont pris dans un grand nombre d'anneaux en cuivre. Elles ont des pagnes de toutes sortes.
Des femmes griotes viennent aussi. Soleillet contente tout ce monde en donnant à Abdulaye une pièce de cinquante centimes. Le bon griot improvise un chant dans lequel il compare Soleillet à une nourrice, lui à un petit enfant, la pièce de cinquante centimes à du lait.
Tandis que Soleillet se promenait dans les cases avec Boghard, on lui amène un enfant de six à sept ans atteint de pléthore. Ce malheureux est réellement énorme. Une corde à nœuds lui fait le tour du col, descend jusqu'au nombril, fait le tour du corps et remonte entre les épaules pour se rattacher au col. Elle entre dans les chairs et en beaucoup d'endroits elle a déterminé des plaies qui supurent. On demande pour lui des remèdes. « Le premier » remède à faire », répond Soleillet, « est de couper la corde pour » que les plaies se guérissent ». Le père et la mère répondent : « Vous demandez une chose impossible. Cette corde est un » grigris. Si on la coupait, l'enfant mourrait et il leur arriverait » un grand malheur ». — « Adressez-vous donc au Tierno qui » est avec moi. Si vous voulez lui donner un bœuf, il vous don- » nera un écrit qui guérira cet enfant ». Donner un bœuf ne sourit point au bonhomme, et il part avec son petit malade.
Jeudi 8 août. — Il pleut de onze heures du soir à trois heures du matin. A six heures, le baromètre marque 736° 9', le thermomètre 22°.
Soleillet veut faire sa toilette et changer de linge. Mais sa case n'a pas de porte et les habitants viennent en foule pour le voir tout nu. Il crie, tempête, jette ses souliers à la tète des curieux : rien n'y fait. Voir un blanc tout nu !... Enfin ses gens viennent, font la garde devant la porte et lui procurent un peu de tranquillité.
Un peu après, le maître de la case lui fait dire de donner cin-
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quante centimes en argent s'il veut du lait. SoleiUet donne les cinquante centimes. Le bonhomme vient ensuite lui demander un cadeau pour l'avoir logé. Le voyageur lui répond : « Depuis » mon départ de Saint-Louis/ j*ai fait un cadeau tant au chef du » village qu'à l'habitant qui m'a logé; mais toujours on m'a » donné ce qui m'était nécessaire et jamais on ne m'en a demandé » le payement. Vous, vous m'avez fait payer le lait que vous » m'avez fourni ; je n'ai pas de cadeau à vous faire et je ne vous » en ferai pas ».
Le départ a lieu à sept heures vingt-cinq minutes. Moins d'une heure après, il rencontre la rivière Houssa, large de loo mètres, mais peu profonde. Plusieurs fois dans la journée il rencontre cette rivière qui tantôt traverse des marécages ou de vertes prairies, tantôt se dissimule derrière des rochers, des roseaux et des grands arbres où chantent une multitude d'oiseaux.
A neuf heures cinquante minutes, un vieillard à cheval, suivi de trois piétons et d'un cavalier, vient lui donner la main. A dix heures cinquante minutes, il a sur sa gauche un village nommé Hiari.
A onze heures cinquante-cinq minutes, il fait route avec un homme qui va porter à Faraboubou, au roi Ahmadou Moktar, l'impôt de Lambédou, son village. Apprenant de cet homme qu'il est près de Faraboudou, il laisse à Semba et à Souley la conduite des ânes et part en avant avec Yaguelli et le porteur d'impôts.
Cet impôt consiste en pagnes, comme il a été dit en parlant de Kouniakary. Il frappe tous les produits du sol excepté le coton, l'indigo, l'oignon, les tomates, les calebasses, etc., etc. Il est du dixième. C'est la dîme imaginée par Moïse, admise par les princes musulmans, exigée par le clergé chrétien jusqu'en 1790, c'est-àdire jusqu'au moment où, malgré ses gémissements, ses cris, ses tentatives de guerre civile, l'Assemblée nationale la supprima.
Cette dîme est perçue au%wn du sultan Ahmadou, de Ségou, qui en abandonne une partie aux rois qu'il a mis à la tête de ses états particuliers. Les chefs des villages convertissent en
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pagnes l'impôt prélevé en nature, au moment des récoltes, en présence des délégués (contrôleurs, percepteurs) des rois.
Cette conversion procure aux chefs des villages d'assez beaux bénéfices. Us reçoivent le coton et font tisser les pagnes chez eux. Toutes les amendes étant payées en pagnes, ils ont un écoulement certain et d'autant plus fiructueux que le prix des denrées est fixé au moment de la récolte, quand il est le plus bas.
Les troupeaux, sauf ceux des Maures nomades, sont exempts d'impôt. Toutes les marchandises importées dans l'empire de Ségou, à l'exception des cauris, payent la dîme. Les exportations sont franches.
A une heure dix minutes, il arrive à l'endroit où s'élevait le village de Sidyagna. Ce village a été détruit pendant les guerres de l'Hadji Omar. Une partie des habitants, dit Soleillet, s'est fixée à Faraboubou. Et le reste ?
A deux heures vingt-cinq minutes, Soleillet arrive à Faraboubou.
Depuis Diala, il a fait un voyage des plus agréables, dans une contrée montagneuse dont il a beaucoup admiré les sites qui sont pittoresques dans les montagnes, gracieux et riants dans les vallées où abondent les arbres odorants, où chantent et voltigent d'admirables oiseaux.
Ce pays est élevé et relativement sain. L'eau y est bonne et le lait excellent.
Soleillet a peu à peu délaissé le sulfate de quinine. Il ne pense plus à la fièvre et sa santé est aussi bonne que peut être la santé du blanc, dans le Soudan, pendant la terrible saison des pluies qui est redoutée même des noirs.
Le Soudan est caractérisé par les pluies tropicales; c'est donc, suivant Soleillet, dans cette saison qu'il faut le visiter, comme c'est en hiver qu'il faut visiter le Spitzberg et en été le Sahara.
Ce qui dut augmenter encore l'agrément de son voyage, c'est la réception sympathique qu'il a reçue dans tous les villages.