CHAPITRE XI
FARABOUBOU
Faraboubou. — Ahmadou Moktar. — Soleillet encore médecin. — Chute et pansement du petit Daoudo. — Le tierno Boghard fait des grigris. — Chevaux bambaras. — Le trafic avec le Bouré. — Le prix des captifis au Bouré. — Le tiemo Boghard veut se marier. — Dieu seul peut créer un homme l — Les hommes de Faraboubou. — Départ de Faraboubou.
Faraboubou avait une double enceinte composée de murs en terre aujourd'hui en partie détruits.
Au milieu du village, qui est assez grand, situé dans une dépression, entouré de cultures et de pâturages, se trouvent des palmiers roniers et deux mares où nagent pêle-mêle des oiseaux aquatiques sauvages et des canards domestiques. En face des mares est le tata d'Ahmadou. Il est petit, en très bon état, carré, avec une tour carrée au milieu du mur de façade et une tour ronde surmontée d'un toit conique en chaume à chacun de ses angles.
Des gens qui sont sous des arbres viennent saluer Soleillet. Avec eux se trouve Alassan qu'il a fait partir en avant le matin. Alassan le conduit au logement qu'il lui a préparé chez Baoulé, chef des captife du roi. A côté du tata, et à droite, Soleillet a une chambre en terre avec un tara (lit). Devant cette chambre se trouve un hangar en nattes et une case pour les bagages.
Le voyageur est à peine assis qu'Ahmadou Moktar vient le saluer.
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Ahmadou commande, comme roi, le Kaarta-Bîné, royaume qui commence à Yaoura. Il n'est pas parent du sultan Ahmadou, de Ségou. D est toucouleur de Galloya, village du Foutah sénégalais.
Le chef Ahmadou a de 43 à 50 ans. D est petit, très noir. Il a la peau rugueuse, les yeux petits, à demi-fermés. Il porte un chapelet, dit toujours Bismi- Allah (au nom de Dieu) et son air est celui d'un tartufe. Il porte un boubou blanc, une calotte blanche, un sabre qui est retenu à l'épaule gauche par une pagne servant de baudrier.
n complimente Soleillet et lui dit qu'il est chez lui. Celui-ci va lui rendre sa visite et lui faire son cadeau.
Ahmadou revient dans la soirée avec un mouton, de la volaille, du riz et au moins 50 litres de lait.
Vendredi ^ août. — Dès le matin, Soleillet rend visite au roi Ahmadou, qui lui fait donner un bœuf.
Ahmadou vient aussi le voir, lui demande des nouvelles de Paris et de la Nouvelle-Calédonie. Il- cause beaucoup des chemins de fer et, selon lui, le sultan Ahmadou ferait bien d'en construire dans ses états pour mettre fin aux révoltes. Il demande ensuite à Soleillet un objet que ne possédaient pas les Romains et dont la langue française ne permet de dire ni le nom ni l'usage.
Pour Ahmadou Moktar, le sultan de Ségou est le seul roi réellement roi qu'il y ait parmi les noirs. Il a donné à Moktar plus d'or qu'il n'en faudrait pour acheter le Foutah et tous ses habitants. H est le véritable père de Moktar; Moktar a toujours été avec lui et toujours il restera avec lui, « s'il plaît à Dieu ».
Samedi 10 août. — Dans la matinée, Soleillet purge Ahmadou avec de l'huile de ricin.
Daoudo, le petit captif d'Alassan, ayant voulu faire courir le cheval de son maître, tomba sur la tête. On le relève tout étourdi ; on lui fait avec un couteau, à la tête, des incisions que l'on fait beaucoup saigner, ce qui paraît le soulager. En cette circonstance, Alassan, se montre très bon pour cet enfant.
Une négresse, qui vient de laver son enfant à la mamelle, le secoue comme Ton fait d'un panier à salade.
Dimanche ii août. — Alassan £iit faire un grigris au tiemo Boghard et lui donne en paiement son fusil. Pauvre Âlassan !
Ahmadou n'ayant pas été satisfait de l'huile de ricin, Soleillet lui donne double dose de sel de Glauber.
Dans l'après-midi, il reçoit Soleillet dans son tata. Il a près de lui un beau cheval de race maure et près du cheval un captif qui ramasse le crotin dans une calebasse.
Les chevaux de cette partie du Soudan sont généralement en très mauvais état.
Les quelques chevaux maures que possèdent les chefs sont l'objet de soins extraordinaires. On les tient d'une propreté parfaite. Qjuand on les lave, on les sèche avec des chiffons de laine. On ne laisse jamais de fumier auprès d'eux. On leur chasse les mouches et les moustiques. Quand il pleut, on les met sous des hangars et on leur fait du feu. On choisit leur mil grain à grain et on les laisse en manger tant qu'ils veulent. On choisit également avec le plus grand soin leur herbe fraîche ou sèche.
Lundi 12 août. — Il pleut une partie de la journée. Soleillet profite de l'occasion pour faire raconter au vieux Souley un voyage qu'il a fait au Bouré.
Le bonhomme ne se rappelle ni les distances ni les noms des villages, mais il donne des détails intéressants sur le commerce, qui est celui des esclaves.
Un certain nombre d'habitants de Kouniakary, qui avaient chacun un âne, se rendirent à Bakel avec du mil pour acheter de la guinée. Ils retournèrent à Kouniakary et changèrent, à des Maures, leur guinée contre des briques de sel.
La brique de sel a de ©""jo à 0^35 de largeur, de 0^90 à 0^95 de longueur, de o"03 à 0^04 d'épaisseur. Son poids est de 12 à 13 kilogrammes et 4 font la charge d'un âne. Rendue à Kouniakary, la brique de sel vaut deux pièces de guinée.
Les marchands se rendirent de Kouniakary au Bambouk où ils
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payèrent aux principaux chefs, à titre de coutume, environ le 1/20* de leur sel. Arrivés au Bouré, ils changèrent contre de l'or tout ce qui leur en restait. Le sel étant rare^ ils vendirent le leur jusqu'à 35 gros d'or la brique, plus de 36 francs le kilogramme.
La brique de sel tombe parfois à 20 gros, 29 francs.
Au Bouré, un captif se paie de 30 à 40 gros d'or; 150 à 200 francs (i). Mais comme la brique de sel coûte seulement deux pièces de guinée, le prix d'un captif n'est en réalité que de 25 ou 30 francs.
Le tierno Boghard désire s'arrêter à Faraboubou. D explique à Soleillet qu'il ne peut se passer de femme ; qu'il est trop pauvre pour épouser une jeune fille de son pays; qu'il ne convient pas à sa dignité de marabout d'épouser une femme qui ait déjà été mariée ; qu'il trouve trop lourd à porter le précepte qui prescrit au pauvre la continence (2) ; qu'il a fait le projet d'aller à Ségou avec quelques marchandises (4 pièces de guinée et un burnous en flanelle rouge bordé de jaune) dans l'espoir que le sultan lui donnera une captive vierge et musulmane dont il fera sa femme légitime (3) ; qu'Ahmadou Moktar lui promet de le satisfaire et qu'il va rester à Faraboubou.
Le bon musulman donne à Soleillet sa planchette à écrire et Soleillet lui donne, pour sa friture épouse, une cornaline taillée en forme de triangle.
Le roi Ahmadou vient voir Soleillet. Après lui avoir demandé un remède pour son frère Ousman, il lui confesse qu'il a neuf femmes et que malgré cela il ne peut avoir d'enfants. Les Blancs
(i) La valeur réelle du gros d'or est de 12 fr. 50; mais au Bouré, comme à Ségou, on donne, pour une pièce de 5 fr., un gros ou un gros et demi d'or. (Note de Paul Soleilllet.)
(2) Que ceux qui ne peuvent trouver un parti à cause de leur pauvreté, vivent dans la continence jusqu'à ce que Dieu les ait enrichis de sa &veur. (KoRAN, La Lumière, 33.)
(3) Si vous craignez encore d'être injustes, n'en épousez qu'une seule ou une esclave. (Koran, Lts Femmes, 3.)
21^ DEUXIÈME PARTIE, — CHAPITRE Xt
n'ont-ils pas de remèdes... Soleillet lui répond sentencieusement, comme un vrai musulman : « Dieu seul peut créer un homme ! »
En reconduisant Ahmadou Moktar, Soleillet rencontre des femmes qui sont atteintes du vers de guinée. L'une de ces malheureuses en a six : trois au ventre et trois aux cuisses.
Les hommes de Faraboubou sont très noirs, de types divers se rapprochant de l'Européen. Ds ont généralement le nez gros.
A une heure du soir, Soleillet fait partir Demba et Souley avec les ânes et les âniers.
Ahmadou lui donne pour guide Hiero, un brave homme qui paraît fléchir sous le poids d'un nez monumental.
A une heure vingt minutes, Soleillet se met en route. Le roi Ahmadou Moktar et quelques notables montent à cheval pour l'accompagner. Des captife à pied portent le fusil et les souliers du roi.
Après un quart d'heure de marche, Soleillet reçoit les adieux et les protestations d'amitié du roi Ahmadou.
Cet homme ne lui inspire aucune confiance malgré toutes ses protestations. Dans sa conviction, il nous déteste et nous fera du mal si l'occasion s'en présente.
Baoulé, le captif qui logea la caravane, et le tiemo Boghard continuent d'accompagner Soleillet. A une heure quarante-huit minutes, Baoulc fait aussi ses adieux et retourne à Faraboubou.