‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 56 sur 145 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

DE FARABOUBOU A YANGUERDÈ

Fourneaux pour la fonte du minerai de fer. — Sariné. — Le tierno Boghard quitte Soleillet. — Soleiilet a le délire. — La chasse à l'éléphant. — Un homme qui revient de Ségou. — Ahmadou Moktar invite Soleillet à venir se faire soigner à Faraboubou. — Soleillet est visité par toutes les femmes d'Ousman Moktar. — Ce qu'il faut de temps pour expliquer une querelle entre les deux Moktar. — Délimitation du Kaarta et du Ségou. — Entrée dans le Ségou. — Soleillet et Yaguelli s'égarent pour n'avoir pas compris un âne. — Traces d'éléphants. — Nuit dans la forêt. — Les égarés sont retrouvés au jour par un chasseur d'éléphants. — Arrivée h Yanguerdé.

A deux heures cinquante minutes, Soleillet aperçoit un village qui est précédé d'une vingtaine de fourneaux pour la fonte du minerai de fer. Ce sont des constructions coniques de 2™ à 2"'50 de hauteur et d'envù-on i'"50 de diamètre au ras du sol. On y pénètre par une petite ouverture semi-circulaire et le sommet laisse une ouverture pour le passage de la fumée.

A trois heures cinq minutes, Soleillet qui est parti en avant avec Boghard et Yaguelli, arrive à Sariné, village soni-nké, entouré d'un mur de terre. Il y a une mosquée en terre et, au milieu de la place, un énorme et superbe figuier sous lequel les habitants complimentent le voyageur.

On le conduit ensuite à un logement préparé par les soins de Hiéro, qui avait pris les devants.

Les ânes et les bagages arrivent à trois heures trente minutes.

Le tierno Boghard fait ses adieux à Soleillet. Comme il le voit

très fatigué, il lui masse la tête, fait des prières, dit que cela ne sera rien et lui recommande de ne pas partir le lendemain s'il est encore fatigué. Ce marabout est vraiment un bon garçon.

A peine est-il parti que Soleillet a le délire. Il voit sa mère, sa femme, son fils ; il les appelle et cause avec eux. Cependant, Demba et Souley sont près de lui, le massent et font des prières. Yaguelli lui fait prendre du thé ; Hiéro cherche partout du lait frais.

Sur les sept heures du soir, le malade se sent mieux, mais il est extrêmement faible. Il espère cependant pouvoir partir le lendemain.

On lui apporte les défenses d'un éléphant tué depuis un an dans une forêt qu'il doit traverser le lendemain. Elles pèsent une trentaine de kilogrammes et sont intactes. Il les paie cinq pièces de guinée et deux pièces de cinq francs en argent. A Sariné, la pièce de guinée vaut deux gros d'or (25 francs) ou deux pièces de cinq francs en argent.

Les habitants de Sariné chassent l'éléphant avec un fusil de gros calibre, très long, à pierre, monté sur bois peint en rouge et garni de capucines en cuivre. Us se servent de balles en fer forgé, de calibre. Selon eux, il serait impossible de tuer l'éléphant avec des balles de plomb. Ils chassent isolément, à l'affût, et tirent à bout portant, au défaut de l'épaule. Ils s'associent à deux ou trois, mais chacun va de son côté. Les produits de la chasse sont partagés, ce qui est cause que les deux défenses d'un éléphant sont rarement dans une même main.

Les éléphants réservent leur défense droite pour le combat et en affilent la pointe ; celle de gauche leur sert à déterrer les herbes et toujours elle est ébréchée.

Mardi 13 août. — La fièvre et la fatigue obligent Soleillet à séjourner. Il ne peut se tenir debout.

Dans l'après-midi, il reçoit la visite d'un homme de Fathau, nommé Diédi Gari, qui revient de Ségou-Sikoro, où il était allé réclamer auprès du sultan Ahmadou contre le chef de son village

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qui l'avait pillé. Il rapporte Tordre de le remettre en possession de son bien. Dieu sait si le pauvre homme est content. Il dit qu'en faisant toute la diligence possible, il a mis treize jours à venir de Ségou.

Le tierno Boghard arrive vers quatre heures du soir sur le cheval de Baoulé. Il raconte que c'est la première fois qu'il monte à cheval. Jusqu'alors il a monté des ânes, des bœufs porteurs, des chameaux, mais jamais un cheval. Il assure qu'il y tient comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie.

• Le roi Ahmadou Moktar, apprenant que Soleillet est malade, lui envoie Boghard pour l'inviter à venir se faire soigner à Faraboubou et l'engager à ne pas se remettre en route avant qu'il ne soit complètement rétabli.

A onze heures du soir, la case du pauvre voyageur est envahie par une foule de femmes et d'enfants. Ousman Moktar s'est disputé, dans la journée, avec le roi son frère. U a décidé d'aller se plaindre au sultan Ahmadou et s'est mis immédiatement en route avec toute sa maison. Ce sont ses femmes et ses enfants que Soleillet a l'honneur de recevoir.

Mercredi 14 août, — Le matin, Baoulé et ses principaux captifs viennent solliciter Ousman de rentrer à Faraboubou. Après quatre jours de palabres, dans lesquels ils émettent une foule de menaces et de bonnes raisons, ils finissent par obtenir gain de cause (i). Quatre jours de discussion pour expliquer une querelle entre deux frères ! Il faut reconnaître que les noirs peuvent en revendre à nos avocats les plus diserts.

A six heures quarante minutes, Soleillet part avec Yaguelli; Hiero, Demba et Souley sont en avant avec les ânes et les bagages.

A neuf heures quinze minutes, Hiero montre à Soleillet un cordon de gros cailloux noirs allant de droite à gauche et marquant

(i) Ce sont toujours les captifs qui remplissent ces sortes de missions. Comme nous l'avons dit plus haut, ils occupent auprès des rois et des grands toutes les places de confiance.

la limite entre le Kaarta et le Ségou. Ce cordon existe sur toute la frontière des deux états et fut établi il y a une cinquantaine d'années, à la suite de guerres. A neuf heures quarante-cinq minutes, Soleillet entre dans le Ségou. A dix heures vingt minutes, il est au marais de Tinkaret, qui contient une épaisse couche de tourbe. C'est là que le sultan Ahmadou réunit ses troupes pour attaquer Guemoukoura.

Dix minutes plus tard, Soleillet, rompu de fatigue, s'arrête. Hiéro lui montre la route, assure qu'il est impossible de se tromper et part en avant. Soleillet reste seul avec Yaguelli et son âne, qui porte le nom de Gaspard, en souvenir d'un commis de la maison Maurel et Prom.

Les deux voyageurs possèdent quelques œufs durs. Un seul se trouve bon. Ils le partagent et compensent par une bonne sieste ce qui manque à leur déjeuner. Gaspard et la mule, plus heureux, broutent tant qu'ils veulent une herbe grasse et abondante.

A midi quarante minutes, ils se remettent en route. A deux ou trois cents mètres de distance, Yaguelli s'aperçoit qu'il a oublié l'entrave de la mule; il met pied à terre et va la chercher. Soleillet s'arrête sous un arbre et l'âne part en avant. On le laisse faire, dans la persuasion qu'avec l'instinct admirable qui caractérise sa race il ne saurait quitter la bonne route. Yaguelli revenu, on suit la piste de maître Gaspard que Ton trouve dans un buisson. Yaguelli se remet en selle et l'on s'engage dans un passage. Gaspard hésite; on le frappe, il avance, et les voyageurs reconnaissent un peu plus tard qu'ils se sont égarés.

Gaspard dut être effrayé soit par un serpent, soit par les traces de quelque fauve. Une fois dévoyée, la brave et intelligente bête attendit que ses maîtres la remissent dans le droit chemin.

Soleillet commet la faute de ne pas retourner à l'endroit où il a dormi, pour de là chercher sa route.

A deux heures, il voit, pour la première fois, des traces d'éléphants. Le sol est argileux, et les lourdes bêtes y ont fait des trous énormes. Une heure quinze minutes après, il voit les traces

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de tout un troupeau de ces mammifères : onze grands et quatre petits. Chemin faisant, pour essayer leurs forces, ils cassent quelques petits arbres et en déracinent de très grands. D paraît que parfois, pour déraciner un arbre, ils se mettent à plusieurs. Suivant les indigènes, ils s'agenouilleraient et presseraient sur l'arbre avec le front. D'après les naturalistes et d'après Livingstone, ils se serviraient tout simplement de leurs trompes.

Soleillet maintient la direction de sa route à Test, tout en tirant des bordées de 5 à 600 mètres au nord et au sud. A trois heures trente minutes, Yaguelli monte à la découverte sur un arbre et ne découvre rien. Il y remonte à quatre heures et à quatre heures trente minutes sans plus de succès.

Soleillet, en proie à une forte fièvre, est obligé, pour ne pas tomber, de se tenir des deux mains au kermous (pommeau de sa selle), n a faim et soif. Ne pouvant aller plus loin, il envoie Yaguelli à la recherche d'un peu d'eau et de quelque pièce de gibier.

Les voilà donc perdus, sans eau, sans vivres, dans une forêt de l'Afrique centrale.

Cela produit une impression pénible. Je n'ai point, dit Soleillet, Vas triplex « du premier qui livra aux flots menaçants une barque fragile », et j'avoue qu'en pareille circonstance je suis accessible à la crainte. Du reste, ces immenses solitudes, avec leurs mille bruits mystérieux, inspirent une certaine terreur. On est ici dans une portion de la terre où la nature n'a pas encore été domptée par l'homme.

Dans ce vaste creuset, la vie se manifeste sous des formes imprévues, et l'on ignore contre quels dangers on doit se tenir en garde. Oui, la forêt vierge a sa poésie et sa beauté, mais elle a aussi ses terreurs et ses mystères.

Soleillet trouvait le temps bien long, et ce n'est qu'à six heures trente minutes qu'il entendit les premiers cris de Yaguelli. Le pauvre garçon revenait les mains vides.

Ils amassent de la bourrée, de la paille sèche, et y mettent le

feu d'un coup de pistolet bourré avec du chiffon. Puis ils donnent du mil à la mule. Rosette, et à Gaspard. Pour apaiser la faim et la soif, ils mâchent un peu de tabac, mais Yaguelli trouve cela mauvais. Il ne leur reste plus qu'à s'étendre sur la couverture et à se souhaiter un bon sommeil; mais arrivent, par légions, de grosses fourmis noires avec lesquelles il faut compter. On ne les sent pas courir sur la peau ; par contre, leurs morsures sont très douloureuses. Impossible de résister à leurs attaques. C'est en vain que les voyageurs changent de place, qu'ils secouent leurs couvertures, leurs tapis, leurs vêtements. A peine étendus, de nouvelles légions pénètrent jusqu'à leur corps et en piquent les parties les plus secrètes. Force est de battre en retraite devant l'ennemi. Il est neuf heures. La mule, affolée par les piqûres, au moment où l'on veut la brider se dérobe et part au triple galop dans la direction de l'ouest. Soleillet monte sur Gaspard, tandis que le pauvre Yaguelli porte sur sa tète les besaces et les sacoches. Il fait d'ailleurs un magnifique clair de lune.

Les plaies que Soleillet a aux pieds et aux jambes commencent à se cicatriser ; il est encore obligé, néanmoins, de rester jambes et pieds nus, ce qui lui rend pénible une marche à âne, car tous les halliers, tous les buissons, tous les roseaux lui tailladent la peau.

A onze heures et demie, la lune se dérobe derrière de gros nuages. Force est de s'arrêter sous un arbre. A minuit, la pluie commence à tomber assez fort. C'est une bénédiction. Soleillet étend un boubou et une serviette, et recueille assez d'eau pour apaiser la soif de son compagnon et la sienne, et boit le dernier, comme c'est son habitude en pareil cas. Ils se sentent mieux, mais ils sont mouillés jusqu'aux os, ne peuvent . songer à faire du feu et entendent autour d'eux rugir les fauves. Les deux amis sont tristes, silencieux, en face l'un de l'autre, attendant le jour.

Soleillet a les jambes en sang, est enfiévré et tremble dans ses vêtements mouillés.

Jeudi ij août. — Le jour, si désiré, paraît enfin. La lumière, la

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bonne et sainte lumière du soleil se joue dans le feuillage, réveille Toiseau, qui module son chant de joie et d'amour, tandis que le fauve, comme un vrai malfaiteur nocturne, regagne sa tanière.

Yaguelli gagne le sommet d'un monticule et, se faisant un porte-voix de ses mains, il crie aux quatre coins de l'horizon : « Hou houU ! hou houU ! » Et ce cri, répété pendant plus d'une heure, reste sans réponse. La situation est moins triste que pendant la nuit, mais on risque de mourir de faim et de soif.

Enfin, Soleillet entend deux coups de fusil. Il répond aussitôt par un coup de pistolet. Yaguelli crie de plus belle : « Hou houU ! hou houU ! »

Une demi-heure après, le brave garçon revenait avec un chasseur d'éléphants qui avait été envoyé au devant de Soleillet. Il repartait sans avoir entendu les cris de Yaguelli, lorsqu'il eut ridée de tirer deux coups de fusil.

Malheureusement, il n'a ni eau, ni vivres. Les trois hommes se mettent immédiatement en route. Deux surtout font triste figure et s'arrêtent à tous les trous pour boire quelques gorgées d'eau.

Ils retrouvent enfin la route. Soleillet croit qu'il ne l'aurait pas retrouvée seul, car elle est beaucoup plus au sud qu'il ne le supposait. Sans le tierno Boghard Amadi (nom du nouveau venu), il aurait fallu passer sous bois, sans manger, encore toute une journée.

A huit heures, ils rencontrent Demba, Souley, Hiero, des habitants du village qui viennent à leur rencontre. Hiero lui offre son cheval. A neuf heures, la caravane traverse des rizières de toute beauté, puis des champs de mil, d'arachides, de coton, d'indigo. A dix heures, elle arrive à Yanguerdé, village au milieu de la forêt. Il est entouré d'un mur en terre ; à son point culminant se trouve un tata en bon état. Au-dessus de plusieurs cases, on a mis, comme ornement, des œufs d'autruche.

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