CHAPITRE XIII
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Un bon déjeuner envoyé par la reine et vingt-quatre heures de sommeil. — Le tiemo Âhmadou Cirré. — Une veuve d'el Hadji Omar. — Mariages bambaras. — El Hadji Omar et Mahomet. — La reine veut être blanchisseuse et cuisinière de Soleillet. — ddeau à la reine. — Présent de la reine. — La reine demande des remèdes. — Elle ne peut être vue par un homme. — Une captive. — Le tiemo Boghard Amadi. — Une page de roman.
Dès son arrivée, Soleillet reçoit de la reine un excellent déjeuner composé de lait, de riz, de volaille et d'œufe. Il y fait largement honneur, se couche aussitôt après et fait un somme de vingtquatre heures. Demba, Souley et deux jeunes captives se relèvent auprès de lui pour chasser les mouches pendant le jour et les moustiques pendant la nuit.
Samedi i6 août, — Le principal personnage religieux du village est le tierno Ahmadou Cirré. Ce marabout, bien que très noir, a la figure d'une finesse et d'une intelligence remarquables. Soleillet lui trouve de la ressemblance avec Lamartine.
Notre voyageur est logé chez Mamadi Bouba, chef des captife de la reine. C'est un homme fort riche.
Le pays de Yanguerdé est gouverné par l'une des veuves de l'Hadji Omar. Bien que mariée deux fois, elle serait encore vierge. L'Hadji Omar la prit à son premier mari avant qu'il ait eu des rapports avec elle ; lui-même ne la connut pas parce qu'elle était
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trop jeune, mais comme elle était de grande famille, il la mit à la tête du Koussata, royaume situé entre le Kaarta-Biné et le Bakhounou.
Les noirs Bambaras et les Soni-nké sont dans l'usage d'épouser des enfants de trois à cinq ans, qu'ils font élever chez eux et qu'ils épousent réellement quand elles ont douze ou treize ans.
Soleillet n'a pu savoir le nom de la reine : on en fait un mystère. On l'appelle, comme toutes les veuves de l'Hadji Omar, joumma (mère) ou marna (maman). Elle a trente ou trente-deux ans et serait fort belle, du moins si l'on en croit les femmes qui, seules, avec l'émir, peuvent la voir.
L'Hadji Omar a eu l'étrange prétention de se faire traiter comme le fondateur de l'Islam. On sait qu'il a établi que le voyage à Ségou équivaudrait, pour les Noirs, au pèlerinage de la Mekke. Il a voulu que ses femmes fussent en tout traitées comme celles de Mahomet. On peut voir à cet égard dans le Koran (les Confédérés, ^9 S3> SS)> l^s orgueilleux préceptes et la duplicité du prétendu prophète. Sa maison est sacrée comme sa personne ; ses femmes sont les mères des croyants ; on ne doit leur parler qu'à travers un voile; défense d'épouser les femmes avec lesquelles il aura eu commerce : « Ce serait grave aux yeux de Dieu ! »
La reine fait dire à Soleillet qu'elle veut le traiter comme s'il était fils de l'Hadji Omar, qu'elle fera elle-même sa cuisine et lavera son linge. •
« Je ne sais, dit Soleillet, si vous autres Européens traiterez cette conduite de sauvage ; pour moi, j'en fus vivement touché ; je me crus au milieu de ces peuples naïfs des premiers âges de la Grèce ; dans la reine noire, je pensai voir Nausicaa « aux bras blancs », lavant dans le fleuve le linge de sa famille ».
Il envoie en cadeau à la reine : un collier en grenat, une grosse boule d'ambre et six cornalines. Elle le fait beaucoup remercier et lui envoie un beidou (couvert en calebasse) tressé par elle-même, lui fait-elle dire.
Soleillçt l'a donné, ainsi que presque tous les objets qu'il a
rapportés du Soudan, au ministère de l'Instruction publique, pour le Musée d'ethnographie du Trocadéro.
La reine lui fait demander des remèdes pour une indisposition qui ne se reproduit pas régulièrement. Soleillet lui fait répondre qu'il ne peut rien faire sans l'avoir vue. Hélas ! l'étiquette, la religion, que sais-je ? ne permet pas à la pauvre reine de voir un homme. C'est la femme de Mjimadi Bouba qui sert d'intermédiaire.
Le soir, une malheureuse captive de dix-huit à vingt ans et jolie vient trouver Bouba, qui était assis près de Soleillet. Elle porte à la main des entraves en fer et deux pierres. Bouba est captif comme elle, mais il est son maître. Elle le salue en s' agenouillant les mains croisées derrière le dos et en se mettant le front dans la poussière. Elle s'assied ensuite à côté de lui, se met elle-même les fers, dispose l'anneau qui ferme les entraves, le place sur une pierre et attend, une autre pierre dans la main, le bon plaisir de Bouba. Celui-ci, après avoir fini de causer et de fumer, frappe sur l'anneau qui ferme les fers (i).
Une fois ferrée, la captive se lève et s'en va, emportant les deux pierres.
Cette fille n'a commis aucune faute, mais parce qu'elle est libre de naissance et du pays, on craint qu'elle ne prenne la fuite.
Sur les sept heures, Demba revient avec Rosette. Il paraît qu'elle est venue d'elle-même dès qu'elle aperçut le cheval de Hiero.
Le tierno Boghard Amadi vient voir Soleillet, et celui-ci, pour le remercier de l'avoir délivré, lui fait donner une pièce de guinée. Il est très satisfait et, pour montrer l'importance du service rendu, il nomme, en comptant sur les grains de son chapelet, les hommes qu'il a connus et qui sont morts dans la forêt de faim, de soif ou sous la dent des bêtes. Il commençait un second tour de chapelet quand Soleillet s'endormit sur sa natte.
(i) Les fers sont terminés d'un bout par un boulon, de l'autre par un anneau en fer doux que l'on ouvre et que l'on serre en frappant dessus.
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Samedi ly août, — Dans la matinée, Soleillet donne des remèdes. On offre de lui vendre une grande peau de lion et deux petites dents d'éléphant. Il est trop pauvre pour faire ces acquisitions.
n a les jambes et les pieds en si piteux état qu'il ne peut, à son grand regret, visiter le village.
Cependant, sur un avis de la femme de Bouba, il sort à neuf heures du soir, par un beau clair de lune, et se rend avec Yaguelli derrière le ta ta. Il monte sur un tertre élevé près du mur et voit de l'autre côté, montée sur deux mortiers à piler le mil, une femme complètement voilée d'une pagne noire : c'est la reine. Yaguelli est accroupi aux pieds de Soleillet, la femme Bouba est accroupie aux pieds de la reine. Soleillet salue la reine et lui fait ses compliments. Elle le remercie de son cadeau et, par un geste plein de coquetterie, elle entr'ouvre son voile pour lui faire voir son collier de grenat. La pagne plisse. Elle fait, pour la retenir, un geste tardif, et reste debout, le buste et le visage nus. Elle sourit et paraît embarrassée. Soleillet lui tend la main par-dessus la muraille ; la reine fait le même geste, et il reçoit dans sa main une petite main noire, douce, potelée, moite et parfumée, qu'il sent tremblotter légèrement. A ce moment, la lune, qui les éclairait a giornOy se voile discrètement. La femme Bouba replace sur les épaules de la reine la pagne qui était tombée si à propos ; la reine souhaite à Soleillet un heureux voyage.
La gracieuse apparition évanouie, Soleillet se rappelle ses jambes et ses pieds, qui le font beaucoup souffrir.