CHAPITRE XIV
DE YANGUERDÉ A BINIENKOU
Départ. — Da marigot de Guérabala au marigot de Kalabana. — Nuit dans une forêt. — Les ruines de Gesibiné. — - Les mange-mil. ^ Simbalau. — Hommes et femmes de Simbalau. — Un écrit contre les oiseaux qui mangent les récoltes. — • De Simbalau à Binicnkou. •— Binienkou. — Soleillet loge dans une chambre où Ton a enterré depuis peu un homme. — Eau-de-vie bambanu
Dimanche i8 août. — Soleillet fait partir les ânes avec Souley, Demba et neuf hommes qu'on lui a donnés pour raccompagner. On lui a donné aussi, pour l'accompagner jusqu'à Guigné, le tierno Boghard Ousman, ce marabout à l'air bête, qui garde la porte de l'Hadji Omar ; Addoulay, garçon de quinze à seize ans, fils de Bouba; un enfant du même âge qui est avec le tierno Boghard.
Soleillet panse ses jambes et ses pieds avec de la glycérine, les emmaillotte dans des chiffons et part à sept heures trente-sept minutes, après avoir reçu les adieux et les souhaits de tous les gens du village. Il est accompagné, pendant un kilomètre, par Bouba et une vingtaine d'habitants, notamment par Boghard, son libérateur, qui est monté sur une jument et porte une grande lance.
A dix heures cinquante minutes, il arrive au marigot de Guérabala, où l'Hadji Omar a couché avec son armée en allant à Ségou.
Le pays est accidenté. Aux plantations succèdent des forêts,
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aux forêts des plaines, puis des plateaux, des marais, des collines, des gazons.
 cause des plaies de ses jambes, Soleillet ne peut chausser ses étriers. Il lui faut se tenir assis sur sa selle turque, les jambes croisées sur le col de sa mule. C'est dans cette Êitigante position qu'il prend ses notes de route. Il se blesse le bras gauche à une branche, et il en est encore à se demander comment il n'a pas été jeté par terre. A trois heures cinq minutes, il s'arrête au marigot de Kalabana pour faire boire sa mule ; cinq minutes après, il est sur l'emplacement du village du même nom, qui fut détruit par l'Hadji Omar. Voilà l'œuvre des héros : des ruines et des ossements humains éparpillés par les carnassiers !
A quatre heures, Soleillet s'arrête pour la nuit dans une forêt.
Les hommes trouvent une racine nommée defferéy qui tient de la betterave, du topinambour et de la pomme de terre. Ce tubercule gît à o"40 ou o™50 de profondeur; une petite touffe d'herbes vertes et luisantes décèle sa présence.
Lundi i^ août. — Départ à cinq heures trente minutes. A dix heures dix minutes, Soleillet rencontre un petit marigot et traverse l'emplacement du village de Gesibiné, qui fut détruit par l'Hadji Omar. A onze heures vingt minutes, il voit, sur sa droite, des cultures d'arachides et de mil. Le mil étant presque mûr, des hommes et des enfants le gardent et s'efforcent, par leurs cris, de chasser une nuée de jolis petits oiseaux jaunes que les Sénégaliens désignent sous le nom de mange-mil.
Un quart d'heure après, il arrive au village de Simbalau, qui est ceint d'un mur et composé de cases en paille et de chambres en terre. A 500 mètres se trouve un second village. Simbalau a été détruit par le sultan Ahmadou. La population est Bambara, d'un sang magnifique et riche en enfants.
Sur la place, il y a une grande tabula^ espèce de tambour ayant I mètre de hauteur et o™6o de diamètre. Il est formé d'un tronc d'arbre creusé, posé sur trois pieds et couvert d'une peau tendue à l'aide de chevilles.
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Le chef du village est un vieillard qui fait la grimace en voyant Boghard. Il faut parlementer pour avoir un logement, et Boghard, qui pourrait servir d'intermédiaire, est encore plus sot qu'il n'en a l'air.
Le soir, on apporte à Soleillet un chevreau.
Les hommes du village lui font un discours pour lui exprimer leur amitié à l'égard des Européens.
Parmi eux se trouve un grand gaillard d'une trentaine d'années. Il a de longs cheveux tressés qui lui tombent sur les épaules, des bracelets et des bagues en cuivre. Ses boubous sont très sales ; il n'en a pas moins la splendide beauté d'un Antinous africain.
Les femmes sont d'une stature magnifique. Outre leurs ornements de cuivre et de fer, elles portent des colliers, des bracelets, des diadèmes et autres ornements faits de paille de mil délicatement et artistement tressée. Elles ont généralement des pagnes blanches. Les jeunes filles ont autour des reins un lac de grosses perles bleues. Ce lac soutient un large ruban qui leur passe entre les jambes et pend devant et derrière de o"*30 ào"'40. Les garçons ont un costume tout aussi peu compliqué.
Mardi 20 août, — Chaque Bambara est possesseur d'un chien qui le suit partout et qu'il traite bien. Les femmes en ont aussi dans les maisons.
Cette coutume d'avoir des chiens, conforme à nos usages européens, donne lieu chez les noirs aux fables les plus étranges.
Ils disent et croient que les Bambaras épousent des chiennes et leurs femmes des chiens, et que de ces unions naissent des hommes et des femmes velus qui vivent dans les bois.
Ils assurent que des chiens sont maîtres de maisons et même chefs de villages.
Les Bambaras caressent leurs enfants et vivent très bien avec leurs femmes.
Les femmes qu'ils enlèvent aux autres peuples pensent rarement à les quitter; au contraire, si elles sont reprises, elles font tout leur possible pour revenir avec eux.
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L'Hadji Omar s'est souvent plaint de cette tendance des femmes vers les Bambaras.
Boghard a laissé panir les hommes de Yanguerdé qui ont conduit les ânes et vient dire que les gens du village ne Veulent donner personne.
Soleillet va trouver le vieux chef du village ; après un long palabre, il obtient neuf hommes pour le lendemain, mais à condition qu'il donnera un écrit contre les oiseaux qui dévorent les récoltes.
Soleillet commença par s'en défendre disant que, chez les Blancs, ces écrits sont inconnus. A cette réponse, les conseillers du chef sourirent incrédulement. « Nous savons le contraire, dirent-ils. Et d'ailleurs, étant toujours à lire et à écrire, pouvezvous nier que vous ne savez beaucoup de choses ? Il nous faut l'écrit que demande le chef ». Soleillet repart : « Il y a loin d'ici à Saint-Louis, et encore plus loin de Saint-Louis chez moi. Je ne connais que les esprits de mon pays, et l'écrit que je puis vous donner n'aura d'effet que dans quinze ou vingt jours ». Soleillet pensait que, dans quinze ou vingt jours, la récolte serait coupée.
Quand il eut promis, malgré toutes ses restrictions, les bons noirs qui l'entouraient manifestèrent une grande joie et l'accompagnèrent à son logement pour que de suite il fasse le grigris.
Il dessine une espèce de portique. Au fronton, il écrit : 1879 ; sur la façade : 20 août. — Paul Soleillet ; sur les degrés : Simbalau; adroite, dans les blancs formés par trois barres qui figurent autant .de colonnes : Venant de — Saint-Louis ; à gauche, en pendant : Allant à — Sigou.
Ces bonnes gens partirent heureux. Ils ne devaient plus désormais rien craindre des oiseaux. Pleins de reconnaissance, ils envoyèrent au faiseur de grigris de la volaille et du lait. Tant de simplicité n'a rien qui nous étonne : quantité de gens, chez nous, même des lettrés, sont tout aussi crédules.
Mardi 21 août. — Départ à sept heures neuf minutes. Quelques minutes après, Soleillet atteint une colline rocheuse et stérile à sa
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base, couverte de terre et de végétation de la moitié de sa hauteur à son sommet. Il trouve là des arbres qu'il appelle, à cause de leur forme, candélabres. Ils ont une gousse pleine de soie végétale. A neuf heures, il entre dans une forêt de baobabs. Jusqu'au ruisseau de Kintaba, où il arrive à dix heures, le terrain est boisé. Il quitte à onze heures les bords du ruisseau, et un peu moins d'une heure après il rencontre des hommes qui chassent les oiseaux d'un champ de mil en tirant avec des cordes des baguettes qui frappent sur des calebasses vides ou chargées de petites pierres.
A midi un quart, Soleillet arrive à Binienkou, village situé dans un creux. Les chambres y sont en terre, rectangulaires, à toit plat. La porte est rectangulaire, ainsi que les meurtrières qui sont percées à hauteur d'homme. Les chambres se touchent; les rues sont étroites et tortueuses. La boue forme une masse compacte.
Les cases-greniers sont en paille, élevées sur pilotis pour préserver les grains de l'atteinte des fourmis.
Le mur d'enceinte est formé d'angles rentrants et sortants : on dirait un grand paravent à moitié déplié. Comme les chambres, il est percé de meurtrières à hauteur d'homme. Soleillet pense que ce village ne doit pas être facile à prendre.
Notre pauvre voyageur ne se lasse pas de dire que Boghard est une bête. Par sa faute, il est mal accueilli à Binienkou. Bien que Bambaras, les habitants se montrent très défiants.
Un homme du village vient pourtant le voir et l'aide à panser ses jambes et ses pieds, qui sont toujours bien malades.
Sur le soir, on lui apporte deux poulets étiques, peut-être malades. Pour son seul repas de la journée, il se contente de riz cuit à l'eau.
Le propriétaire de l'immeuble occupé par Soleillet est mort depuis peu et, suivant l'usage des Bambaras, on l'a enterré dans sa chambre. Cela cause une odeur insupportable qu'il faut supporter cependant, parce qu'un orage, qui dure jusqu'à minuit, ne permet pas de sortir.
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Jeudi 22 août. — Le matin, on offre à Soleillet un peu d'eaude-vie bambara. Elle est assez bonne. Elle se compose de mil germé que Ton pile dans de l'eau chaude et qu'on laisse ensuite fermenter. Elle est édulcorée avec de l'eau miellée. Plus la fermentation a été complète, plus les propriétés enivrantes du breuvage sont développées, plus ce breuvage est estimé. On le boit généralement, comme les Gaulois buvaient l'hydromel, dans une corne.
Désireux de voir partir la caravane, les gens du village ont donné sans difficulté les hommes nécessaires pour conduire les ânes.