‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 60 sur 145 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

DE SÂMINTÈRÂ A GUIGNÉ

Cause de départ de Samintéra. — Un Eden« — Gomentara. — Les jambes et le pieds de SoleilleL — Waltéré. — Le chef de Waltéré. — Danses. — Soleillet est prié de danser. — Néma. — Combat de Gaimba et de son chien contre un tigres. — Guimba vient demander des soins à Soleillet. — Boghard envoyé en avant à Guigné.

Samedi 24 août, — La nuit est belle, mais très humide. Cependant Soleillet la passe dehors.

Le lendemain, on lui apporte du lait qui est imbuvable.

La veille au soir, un homme d'Omar Mamadou est arrivé au village pour faire la perception de l'impôt. Il engage Soleillet à rester encore un jour à Samintéra. Boghard serait assez de cet avis, d'où Soleillet conclut qu'il ferait une sottise, et de suite il donne l'ordre de tout préparer pour le départ.

A huit heures dix minutes, il se met en route. La contrée est superbe. On dirait un parc d'agrément, tant il y a de symétrie dans la végétation, la nature et les mouvements du sol. De gigantesques baobabs, placés de distance en distance, au hasard, enlèvent au tableau ce qu'il pourrait avoir de monotone. Plus loin, une forêt de beaux arbres, touffue, tapissée d'un gazon vert, retentit du chant des oiseaux.

A cet Eden succède un marécage. Là, plus d'oiseaux, plus de chants, mais une boue noire et fétide. Tout auprès s'élève le tombeau d'un marabout maure. Boghard jette une branche vertç sur

le tas de pierres qui forme ce tombeau. La contrée reprend ensuite sa beauté, sa fraîcheur jusqu'à Gomentara, où l'on arrive à deux heures quarante minutes.

Le mur de ce grand village est tout neuf, bien bâti. Il est crénelé en dents de loup et sa porte ressemble un peu à celles des temples égyptiens. Devant cette porte se trouve un magnifique figuier. Soleillet s'arrête un instant sous son feuillage pour boire. Yaguelli a tellement soif qu'il ne peut attendre un instant et boit à la même calebasse que son âne. Il allume ensuite la pipe de «on maître avec une loupe, ce qui cause aux gens du village le plus grand étonnement.

Les habitants sont bambaras et font à Soleillet une bonne réception. Leurs cases sont construites en terre. Us ont de l'eau de puits qui est excellente.

Soleillet a les pieds et les jambes en meilleur état. Cependant il a encore, du côté droit, 19 plaies suppurantes, et du côté gauche, 17.

Dimanche 2j août, — La nuit est pluvieuse et orageuse, ce qui arrive souvent. Le départ a lieu à sept heures trente-cinq minutes par un temps très couvert, le thermomètre marquant 21** 2' et le baromètre 73 5,0.

A huit heures cinquante minutes, arrivée à Waltéré.

Waltéré est un grand village entouré d'un mur en terre en partie éboulé. Les chambres et les cases y sont en terre. Au milieu se trouve une place, et sur cette place s'élève un hangar-estrade, comme on en a déjà décrit. Le nom bambara de ce bâtiment est danki.

Le tata du chef est une construction importante. Le mur est crénelé en dents de loup. Deux ailes, semblables à deux tours carrées, s'avancent a droite et à gauche de la porte d'entrée. A gauche se trouve une estrade en terre battue avec dossier en planches. C'est là que s'assied le chef. Dans l'intérieur sont des cases carrées avec toits en terrasse et des cases rondes à toits coniques en chaume.

DE SAMINTÉRA A GUIGNÉ 247

Ce chef est dans ses champs. On va le chercher. C'est un très bel homme, jeune encore bien qu'il ait la barbe blanche. Il a les cheveux divisés en cinq tresses et trois raies parallèles sur les joues. H est armé d'un fusil à deux coups, à pierre. Son poignet gauche est orné de deux morceaux de fer forgé; l'un a la forme d'une spatule,, l'autre d'un crochet. Ce sont des grigris. U se nomme Lamini.

Il Élit bon accueil à Soleillet, le loge bien et lui envoie du lait.

La population est bambara. Elle a de bonne eau de puits.

Le soir, on danse sur la place. L'orchestre se compose de dayébigné^ ou cornes de bœufs sauvages, et de dounous^ espèce de tamtams que l'on tient sous le bras.

Le dayé'bigné est une trompe formée d'une corne. Il donne des sons plus ou moins graves, plus ou moins aigus. Le joueur de dayé'bignéy comme le joueur de trompe, place son poing gauche dans le pavillon de l'instrument. Le dayé n'est pas percé au bout, mais sur le côté, de même que la flûte. H y en a de plusieurs dimensions. A Ségou, ils sont en ivoire, comme l'olifant de Roland.

Le dounou se compose d'un morceau de bois de trente centimètres taillé en forme de sablier et creusé. Les deux extrémités en sont couvertes de peaux maintenues par des cordelettes. En serrant plus ou moins ces cordes avec le bras gauche, on modifie les sons de l'instrument, sons que l'on obtient en firappant sur la peau avec une petite baguette recourbée.

Soleillet se place sous le danki pour voir les danses, mais le chef vient le prendre par la main, le conduit sur son estrade et le fait asseoir à côté de lui sur sa peau de mouton.

La danse consiste en une sorte de valse exécutée par six hommes qui jouent des cornes ; des hommes et des femmes viennent aussi valser et sauter ; des jeunes filles se disloquent par des mouvements plus ou moins gracieux.

Au bout d'une heure, le chef Lamini lui-même, quittant sa grosse pipe bambara, se rend gravement au milieu du rond et y

exécute, pendant une demi-heure, une danse qui tient du menuet de nos pères et de la gigue des Anglais.

U danse seul, mais les musiciens soufflent dans leurs cornes et frappent sur leurs tambours avec un zèle qui tient de la fureur. Les femmes battent des mains, deux vieilles griotes le suivent en chantant et en faisant des gestes d'admiration.

Revenu à sa place, Lamini fait dire à Soleillet par Yaguelli : a Les Français dansent aussi ; vous me feriez grand plaisir, ainsi qu'à tous les gens du village, de danser à votre tour ». — « Je le ferais bien volontiers, répond Soleillet ; malheureusement, j'ai mal aux jambes et aux pieds ». Lamini parait très contrarié.

« Si mes jambes n'eussent été malades, dit le voyageur, j'aurais volontiers fait quelques gambades pour être agréable à ces braves gens. Depuis le temps où, petit enfant, le père Lovi m'enseignait l'art de faire des battements, des ailes-de-pigeon, des pirouettes, je me suis abstenu de danser ; je déteste même la danse, au moins celle en usage dans les salons de l'Europe. A la sotte contredanse, à la valse lubrique, je préfère la farandole de Provence, la bourrée d'Auvergne, les poses voluptueuses des aimées, la naïve bamboula des noirs. Mais là ! je ne pouvais pas plus faire une farandole qu'un cavalier seul, pas plus une bourrée qu'une valse. C'était du repos que demandaient mes pauvres jambes ». A onze heures, il laissa les noirs, qui longtemps encore continuèrent les danses et la musique.

Lundi 26 août. — Départ à sept heures vingt minutes. A onze heures dix minutes, arrivée à Néma, tout petit village bambara d'une vingtaine de familles. On l'entoure d'un mur en terre. L'entrée en est aussi petite que celle d'une maison ordinaire.

Soleillet est logé très mal et très salement. Les habitants font pourtant de leur mieux. Tous viennent le saluer, et parmi eux Guimba, garçon de vingt-trois à vingt-cinq ans, qui est accompagné de sa sœur.

Vingt et un jours avant, Guimba travaillait dans la forêt ; en bon bambara qu'il était, il avait près de lui son chiçn.

DE SAMINTÈRA A GUIGNE 249

Sur le midi, le chien donna tout à coup des signes d'inquiétude. Guimba regarde autour de lui et voit, à vingt mètres, un tigre qui darde sur l'homme et sur le chien un regard flamboyant. Guimba pose sa hache, prend son fusil, vise le fauve et tire. Celui--ci bondit et disparait. Guimba recharge son arme et se remet à l'œuvre.

n était tout occupé de l'abatage d'un arbre, quand il fut renversé, mordu au bras gauche et sous le tigre. Son brave chien saute à la gorge du tigre. Celui-ci abandonne Guimba pour le chien. Mais Guimba ne veut pas abandonner son fidèle compagnon. Il saute sur sa hache et en assène de toutes ses forces un coup sur la tête du fauve, qui s'enfuit en hurlant.

Guimba s'évanouit. Au moment du coucher du soleil, il est étendu sur le sol et son chien lui lèche ses plaies.

Ce chien l'accompagne ; il est de petite taille, à poil jaune, dur et court ; il a l'oreille petite et droite, les yeux petits et jaunes, la queue en trompette. Le brave animal a au dos et au col des blessures qui se cicatrisent.

Guimba porte à l'épaule gauche de fortes éraflures qui sont cicatrisées, mais il souffre beaucoup de la morsure qu'il a au bras. Ce membre est enduit de terre glaise et de bouse de vache. Depuis qu'il a été mordu, il n'a pas dormi et n'a fait que vaguer d'un endroit à l'autre sans pouvoir s'arrêter nulle part. Il demande à Soleillet des remèdes. « La première chose à faire, lui répond le voyageur, est d'enlever ce qu'on vous a mis sur le bras ». — a Volontiers », répond-il; aussitôt sa sœur va chercher de l'eau chaude et des chiffons, et le nettoie bien. Soleillet voit alors quatre trous au gras du bras. Il lui fait mettre un emplâtre vésicant et fait préparer un lénitif. Quand le lénitif est prêt, il enlève l'emplâtre, qui le faisait beaucoup souffrir, et lui lave le bras dans le lénitif en même temps qu'il fait sortir le pus des blessures, les nettoie bien avec du coton trempé dans le lénitif et les fait panser ensuite avec du coton enduit de beurre frais. Il prescrit à la sœur, qui l'a observé très attentivement, de faire ce lavage et ce pansement

trois fois par jour. E donne ensuite un peu d'opium à Guimba et lui dit d'aller se coucher. « C'est inutile », répond le pauvre homme. « Allez toujours », réplique SoleiUet.

Le lendemain matin, Guimba vient voir son médecin improvisé. Il est tout heureux, car il a bien dormi et se croit guéri. Le blanc est un bon et grand marabout. Sa sœur le lave et le panse devant SoleiUet. Elle s'en acquitte fort bien et avec beaucoup de soin.

Mardi 27 août. — SoleiUet fait partir Boghard à quatre heures du matin. « Vous voyez, lui dit-il, que je suis bien malade et bien fatigué. Mon intention est de rester à Guigné le temps de rétablir ma santé, de guérir mes jambes et mes pieds. AUez, préparez-moi un logement commode. Si vous réussissez, j'oublierai toutes les sottises que vous avez faites depuis notre départ et je vous ferai un cadeau dont vous serez satisfait.

A huit heures quarante minutes, SoleiUet se met en route. A dix heures quarante-six minutes, il rencontre les ânes qu'il avait fait partir en avant. A onze heures trente minutes, il aperçoit, dans la plaine, le mur noir de Guigné. La viUe est entourée de cultures de mil et d'arachides, et paraît grande. A onze heures quarante-cinq minutes, il y arrive.

Page 1