CHAPITRE XVII
Le logement que trouve Boghard. — Boghard reçoit son salaire. — Comment Amidou, chef des gens de Ségou, reçoit Soleillet. — Le schériflf Mouley Ahmed. — Des juifs déguisés en schériffs. — G)urtiers de commerce. — Commerce. — Monnaies. — Marchés. — Samba Tambou. — Confidences. — Pour le musée d'ethnographie. — Soleillet est malade. — Prix de différents objets. — Soleillet fabrique des bougies. — On prédit à Soleillet une bonne réception à Ségou. — Bachir. — Un ambassadeur de Nioro. — Préparatifs de départ. — Importance commerciale de Guigné. — Un fjadji affirme que le Nil et le Niger sont réunis par des lacs. — Une famille du Foutah Djallon. — La noix de gourou. — M"* Fatima. — Soleillet donne une pièce de 5 francs pour 12 pièces de 50 centimes.
Mardi 2"/ août, — Il pleut. Néanmoins, les larges rues de la ville sont très animées. De tous côtés, on voit des gens chargés de marchandises. Dans des échoppes en paille travaillent des forgerons et des cordonniers.
Les maisons de Guigné sont en terre, généralement à simple rez-de-chaussée, et, par exception, à un étage.
Boghard sort d'une case et conduit Soleillet au logement qu'il lui a préparé, une case toute noire, où il faut de la lumière en plein midi.
Le pauvre voyageur a mal aux jambes; il est enfiévré, énervé, furieux, mais il se contient et remonte sur sa mule.
Il y a, dans Guigné, le chef de la ville et trois chefs nommés directement par le sultan Ahmadou pour percevoir l'impôt et s'occuper des voyageurs. Le premier a charge des voyageurs du
Macina, le second de ceux de la Sénégambic, le troisième de ceux du Ségou.
Soleillet fait appeler ce dernier et se rend dans une grande maison, sorte de caravansérail, située au centre de la ville. Elle appartient au chef de Guigné. C'est là que les marchands de gourous et les voyageurs reçoivent l'hospitalité.
Soleillet est entouré de gens qui le regardent avec curiosité. Il se plaint amèrement à Yaguelli de Boghard. Celui-ci vient lui rire bruyamment au nez. « Je suis naturellement très colérique et très impatient, dit Soleillet ; mais depuis que je voyage en Afrique, j'ai appris à mater ma bête, et généralement, en voyage du moins, je la tiens bien en main. Mais je suis agacé, malade, elle en profite pour se dérober, et, au lieu de tourner le dos à Boghard, elle se met à crier, à gesticuler, prend par les épaules ledit Boghard, qui rit toujours, le secoue comme un pantin, lui applique dans le derrière deux, peut-être trois coups de pied, et lui fait signifier par Yaguelli de ne plus paraître devant elle ».
Sur ces entrefaites arrive le chef des gens de Ségou, jeune noir tout vêtu de blanc, qui répond au nom d'Amidou. Il tient en main une longue baguette blanche et se fait escorter d'une dizaine de personnes.
Soleillet commence par se plaindre amèrement de Boghard.
Amidou lui fait répondre : « Boghard est un marabout que je vénère ; il est mon parent et je le regarde comme un père ; jamais je ne vous donnerai raison contre lui. Puisque vous êtes fâché avec Boghard, je ne ferai pour vous que ce que je ne pourrai pas me dispenser de faire » .
Cependant, il fait donner de suite à Soleillet, qui le demande, deux chambres en bon état situées dans la cour même où ils se trouvent.
A peine installé, il reçoit beaucoup de visites, notamment celle de quelques Maures et d'un schérifi"de Fez, Mouley Ahmed, qu'il revit au mois de janvier 1881, à Médine, chez Monmar Diak, dont il était comme lui commensal.
Mouley Ahmed est petit de taille, assez gros, rougeaud de poil, et parle arabe avec un nasillement qui paraît judaïque.
Plusieurs fois, des juifs du Maroc vinrent au Sénégal, s'y firent passer pour schériffs et allèrent faire dans le Soudan une promenade fructueuse, car tout le monde leur donne, et de tout.
En 1874 ou 1875, deux jeunes gens, paraissant très dévots et très fanatiques, se rendirent, par la route du Sénégal, jusqu'à Nioro ; l'année suivante, ils revinrent à Saint-Louis chargés d'or, de plumes, d'ivoire, d'étoffes du Soudan, mais très malades. Admis à l'hôpital, ils affectaient de ne comprendre que l'arabe. Un jour, le médecin dit devant le lit de l'un d'eux : « Débilités comme ils sont, le meilleur remède pour eux serait du bon bordeaux; s'ils n'étaient pas schériffs, je leur en ordonnerais ». — « Vous le pouvez, major, répond en français le faux schériff; nous sommes des Israélites marocains et nous avons habité en Europe ».
Mouley Ahmed n'est pas fanatique, et Soleillet le prend pour un vrai schériff.
Des courtiers viennent faire à Soleillet leurs offres de service.
C'est par l'intermédiaire de ces courtiers que se fait une partie du commerce de la place. Leurs honoraires sont fixés à 4 cauris pour 100, payés moitié par le vendeur et moitié par l'acheteur. A Guigné, le troc est inconnu. Toute marchandise vendue est évaluée en cauris (i), monnaie acceptée par tous, ce qui suppose un état commercial assez avancé.
Une pièce de guinée filature de l'Inde vaut actuellement 9,000 cauris; une pièce de guinée belge en vaut 11,000. De la guipée de Rouen, il n'en est pas parlé. La pièce de 5 francs en
(i) En ouolof, petau; en poular, tièdô : en bambara, coUo, C'est un petit coquillage univalve de la mer des Indes» blanc» du genre porcelaine^ ou coquille de Vénus. Il est importé dans le golfe de Bénin et sur la côte occidentale d'Afrique par des maisons européennes qui achètent dans ces parages de rhuile de palme. La maison Régis, de Marseille, porte chaque année, à Widah, une quantité considérable de ces coquillages.
argent se cote de 3,500 à 4,000 cauris et s'échange généralement contre un gros d'or, qui est considéré comme son équivalent.
Pour 100 et au-dessus, les cauris subissent une réduction de 20 pour 100. Ainsi, un objet vendu 99 cauris est payé 99 cauris; mais pour 100 cauris on en donne 80, et pour 1,000 on en donne 800.
Outre les courtiers, il y a un marché, grande place carrée à laquelle aboutissent quatre rues bordées de petites boutiques et fermées par des portes. Le marché est également entouré de boutiques et au milieu se trouvent des auvents. Il est fort animé, et Ton y voit des gens de toutes les contrées de l'Afrique. Il n'y a pas de droits de place. Les boutiques et les auvents sont aux premiers occupants.
Le sultan Ahmadou a voulu faire de Guigné une ville de commerce. Nul n'y est inquiété, alors même qu'il serait d'une nation en guerre avec le sultan. On y vend de tout, depuis le piment et le natron jusqu'aux armes et aux étoffes.
Des rôtisseurs font leur cuisine sur des fourneaux carrés en maçonnerie recouverts de baguettes en bois et la vendent en plein vent.
Des gens armés de fouets font la police au nom du chef. Ils empêchent les vols et, quand il y a des disputes, ils les font cesser en frappant à tour de bras sur les disputeurs.
Des femmes courent les rues en vendant des massepains faits d'arachides, de miel et d'un peu de piment. Ils sont très bons, et leur prix est de deux cauris et demi.
Le soir, Soleillet reçoit la visite de Samba Tambo. Samba est à Guigné depuis quelques jours, avec des canons, et compte partir bientôt pour Ségou.
Soleillet envoie acheter, pour lui en offrir, des noix de gourou. On les lui fait payer quarante cauris pièce.
Samba Tambo désire vivement d'être envoyé en France par le sultan Ahmadou, et Soleillet le fortifie dans cette résolution.
Qjaand il est seul, Soleillet voit venir à lui Demba et Souley. D
leur confie, sous le sceau du secret, que son intention est d'aller de Ségou à Timbouktou, et les prie de recueillir sur cette route tous les renseignements possibles, ce qui doit être facile dans une ville où il y a des gens de tous les pays.
Mercredi 28 août. — Soleillet, malade des pieds, passe la nuit sur son tara et met en ordre ses notes de voyage.
Jeudi 2^ août. — La nuit du 27 au 28 a été magnifique ; celle du 28 au 29 a été très pluvieuse. Le 28, le thermomètre a marqué le matin, à six heures, 23^2' ; à dix heures, 28^4' ; le soir, à deux heures, 32°3'; à six heures, 3i°7'- Le 29, le temps s'est maintenu couvert tout le jour, et le thermomètre a marqué : à six heures du matin, 20°i'; à dix heures, 25^2'; à deux heures du soir, 26^*4'; à six heures, 25 ''y'.
Soleillet a fait l'acquisition d'une pagne du Macina, tissue coton et laine, avec de jolis dessins. On lui en a demandé une pièce et demie de guinée filature, puis une pièce belge, puis 10 francs. Depuis Kouniakary, deux pièces de 5 firancs en argent valent une pièce de guinée filature. Cette belle pagne est allée enrichir le musée d'ethnographie.
Les ânes de Soleillet s'échappent et vont ravager les cultures. Ds sont pris et conduits chez Amidou, et c'est là qu'il faut aller les réclamer.
Soleillet a toujours les pieds malades. Il éprouve une fatigue générale et sent venir la fièvre.
Du vendredi 30 août au lundi 2 septembre, la fièvre cloue Soleillet sur son tara. Dans la matinée du 2, un vieillard, porteur d'une bonne figure, vient le voir et lui donne dix noix de gourou.
Dans la nuit suivante, des indices de guérison se manifestent.
Le 3 septembre, la fièvre diminue. On ramène un âne perdu la veille au soir. Soleillet note qu'un poulet coûte 300 cauris et un moule de mil 100, les deux filets d'un bœuf 400, un gigot de mouton 400, six côtelettes de 200 à 240, un sekko (paillasson grossier) de 100 à 120, une journée d'homme de 200 à 250. Il
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fait vendre par un courtier ce qui lui reste de tabac en feuilles, et cette vente produit 120 cauris par tête de tabac.
Le 5, le tonnerre gronde de deux à quatre heures du matin, et toute la journée est pluvieuse. Le thermomètre varie de 22*'2' à 28'' i'. Soleillet est complètement rétabli ; il n'a plus qu'une plaie à la jambe droite et deux à la gauche. Il achète, au prix de 3,000 cauris, une paire de souliers du pays, espèce de babouches du Maroc dont la semelle, en cuir, a trois centimètres d'épaisseur. Cette chaussure est très commode pour la pluie, mais elle est trop lourde.
Il commande au cordonnier qui lui vend les babouches une paire de bottes, ou plutôt une paire de bas en cuir rouge. Le prix convenu est de 5,000 cauris. Un boubou brodé qu'on est venu lui offrir est payé, en sa présence, deux barres de sel, " soit 44,000 cauris..
Le vendredi 6 septembre, la pluie tombe pendant une partie de la nuit. Dans la journée, le thermomètre monte de 2i*'2' à 27^*2' et à 29° ; la pluie redouble vers quatre heures du soir et le tonnerre se fait entendre.
Depuis quelque temps, Soleillet s'éclaire avec du beurre végétal. Sa lampe consiste en un godet en poterie dans lequel il met le beurre et une mèche de coton. Ayant remarqué que le kariti ou beurre végétal ne fond qu'à une température très élevée, il eut l'idée d'en fabriquer des bougies. Il se servait pour cela d'un moule en papier dans lequel il introduisait le beurre et le pressait, avec une baguette, autour d'une mèche en coton (i).
Samedi 7 septembre. — Ahmed, envoyé à Ségou par Samba Tambo, est revenu ce matin, mais il est pris d'une très forte fièvre et l'on ne peut lui parler. Le lendemain, il va mieux, et prédit à Soleillet une bonne réception.
(i) J'ai rapporté du beurre végétal. Je Tai remis à mon vénéré et regretté maître Paul Thénard, qui le fit étudier par un de ses élèves, M. David, chimiste à Lyon, et ce beurre a été trouvé très riche en stéarine remarquable par sa pureté et sa blancheur. — Paul Soleillet.
donnerait une chaque fois qu'elle lui apporterait en échange douze pièces de cinquante centimes. Avec ces pièces de cinq francs, elle devait se faire faire des bagues. Les bagues qui ont pour chaton une pièce de cinq francs en argent sont très recherchées.