CHAPITRE XVIII
DE GUIGNÉ A BORO
Départ de Guigné. — Médina. — Marena. — Sansankonn. — Tomboala. — Le chef Kaourou. — Marchands diulas. — Mauvais diner. — Danse comique. — Danse de filles. — Un campement de Mage et de Qpintin. — Tikoura. — Barsaâi. — Bouilla. Ouaka. — Un homme et sa femme. — Un captif d'Âhmadou. — Un convoi de captifs. — Yéyé. — Un javelot du Macina. — Arrivée & Boro.
Mercredi ii septembre. — A huit heures et demie tout est prêt pour le départ. Demba et Souley, accompagnés de neuf hommes fournis par le chef du village, se mettent en route avec les ânes. Soleillet, Yaguelli et le jeune Baidé, qui monte un joli cheval maure, quittent le caravansérail après avoir reçu les souhaits des nombreux curieux venus pour assister au départ.
A neuf heures, ils traversent le marché, qui, comme d'habitude, est très animé. Beaucoup de gens viennent serrer la main du voyageur. Soleillet va chez Samba Tambo, qui demeure au quartier maure (quartier formé de cases en paille) et apprend qu'il est parti en avant. En effet, il le rencontre à peu de distance en compagnie de Domba Aïssa. Il a mal à la tête et Soleillet lui donne un peu d'eau de lavande, ce qui lui fait plaisir. Tambo dit à Soleillet qu'il envoie Demba à Ségou et qu'il le met à sa disposition pour la durée du voyage (i).
(i) Le i6 janvier 1881, Samba Tambo est arrivé à Médine revenant de Saint-Louis. Il est logé, comme moi, chez Monmar Diak. Je l'ai revu avec plaisir et il m'a fait beaucoup d'amitiés. Le 18, il revient me voir et m'an-
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Us s'avancent bon pas à travers des plaines où Ton voit tantôt des broussailles, tantôt des gazons, quelques arbres et des cultures. A dix heures, ils laissent sur leur gauche Médina, petit village soni-nké, construit en terre, et s'engagent dans un fourré d'épines où ils rencontrent six hommes armés d'arcs, de flèches, de sagaies, de lances. Ces hommes portent sur leur tête des nattes en filaments de palmiers roniers et des peaux de mouton préparées. Le chef, un poulo presque blanc, vient serrer la main à Soleillet et se met à causer avec Demba, qui lui achète, pour 400 cauris, une peau de mouton au poil blanc et très soyeux.
Peu après, Soleillet rencontre une femme chargée qui est affligée d'un énorme goitre, le premier qu'il ait vu dans ce voyage. Il se croise ensuite avec des hommes et des femmes chargés. La route est très firéquentée.
A onze heures cinquante minutes, il arrive à Marena, village bambara, passe un marigot rempli d'une eau infecte et s'arrête à l'ombre de tamarins pour attendre Yaguelli, faire manger les animaux et se reposer.
Il se remet en route à deux heures. A deux heures vingt minutes, il passe sur l'emplacement de Sansankoura, village détruit par l'Hadji Omar. A deux heures quarante-cinq minutes, nouvelle halte sous des tamarins pour attendre encore Yaguelli. Des enfants qui gardent des chèvres, des ânes et un cheval, font griller des épis de maïs. A trois heures vingt-trois minutes, la caravane laisse sur sa gauche le village de Yankéboubou et arrive à quatre heures cinq minutes devant Tomboula, grand village soni-nké construit en terre avec beaucoup de soin. L'entrée du tata du chef rappelle l'architecture des palais de l'ancienne Egypte.
nonce qu'il a porte au gouverneur des lettres du sultan Ahmadou, mais il ne me dit rien de leur contenu. Il partit le même jour, à deux heures de l'aprèsmidi. Bien que je sois très pauvre, je lui donne en présent quatre gourdes (pièces de 5 francs en argent). Il est fort satisfait. {Mèdinc, 18 janvier 1881, Paul Soleillet.)
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Soleillet est reçu cordialement par le chef, petit vieillard alerte et vigoureux, dont la face est ornée d'un épais collier de barbe blanche. Son nom est Kaourou. Il porte à l'annulaire de la main gauche une grosse bague en argent. Il est armé d'une longue lance et d'un coutelas passé dans une gaine en peau, vêtu d'un boubou bleu et coiffé d'un bonnet blanc à oreilles. Il a connu Mage et duintin à leur retour de Ségou et demande de leurs nouvelles à Soleillet.
H loge Soleillet dans sa maison, qui consiste en une vaste pièce rectangulaire. Préalablement, il en fait déloger une vingtaine de Diulas. Ces marchands sont armés d'arcs de deux sortes. Les uns sont en bambou et flexibles. Les autres sont en bois dur courbé, et toute leur élasticité est dans une corde formée de filaments de bambou. Ces arcs sont hauts de o"90 à i mètre. Les flèches sont de petits roseaux de 0^40 à o"'30 de longueur, empennés d'un bout et armés de l'autre d'un fer de o"04 à 0^05, présentant deux crochets opposés, mais non en face l'un de l'autre. Ces fers sont enduits d'une matière grasse et visqueuse qui serait un poison végétal. Chaque village possède un poison particulier dont il a le contrepoison.
Les flèches sont enfermées dans un carquois en peau dont le couvercle est orné d'un gland. Sur le côté se trouve une poche pour deux flèches, qui sont ainsi toujours sous la main.
Ces marchands ont aussi des sagaies. La hampe en est en bois dur et longue de i™50 à i^yo. Le fer, long de o^^io, est armé de plusieurs crochets opposés les uns aux autres.
Soleillet doit attendre jusqu'à huit heures du soir pour avoir du lait et du mil grillé. Un bon dîner lui aurait fait plaisir, car, ayant recouvré l'appétit avec la santé, ila grand'faim : la calebasse de lait qu'il a prise à six heures du matin est loin. Un explorateur doit savoir se contenter d'un mauvais dîner.
Comme compensation, le soir, à neuf heures, il a un spectacle qui l'amuse beaucoup. C'est une danse comique. Des femmes et des filles assises en cercle frappent dans leurs mains en chantant.
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Un homme est debout au milieu du cercle. Il a près de lui sept garçons de dix à treize ans qui ont la tête dans un sac tout raide et orné de deux glands à ses angles supérieurs. A son commandement, ces enfants sautent et tournent sur un pied, puis sur l'autre, font des écarts, se mettent sur leur derrière, sautent sur les talons, exécutent, en un mot, une danse qui ressemble beaucoup à celle de Polichinelle. Le plus amusant, c'est quand Tun des enfants, n'observant pas bien sa distance, en accroche un autre. Les efforts qu'il fait pour se débarrasser le font tomber de Tun sur l'autre. Tous alors cherchent à s'éviter réciproquement et arrivent à s'entremêler de la façon la plus comique.
• Jeudi 12 septembre. — La nuit a été pluvieuse. A dix heures du matin, le thermomètre marquait seulement 22°3. Il continua de descendre. A six heures, il ne marquait plus que 21^9.
Le soir, les jeunes filles viennent sur la place située devant le tata du chef et se forment en cercle. Tandis que les unes frappent dans leurs mains, d'autres valsent seules dans le cercle ou sautent en se disloquant.
Vendredi ij, — Départ à sept heures quinze minutes. On lui fait voir à droite, en sortant du village, l'arbre sous lequel ont campé Mage et Qpintin.
Mage et Qjiintin, comme la plupart des voyageurs, avaient des tentes et campaient en dehors des villages. Ils n'ont pas vécu, comme Soleillet et Mungo Park, au milieu des populations. C'est parce que Mungo Park et Soleillet ont vécu dans les villages, de la vie des indigènes, qu'ils ont pu saisir leurs mœurs intimes et recueiUir d'eux des renseignements qui durent nécessairement échapper aux voyageurs qui n'observaient qu'à distance.
A huit heures dix minutes, après une marche pénible dans des marécages, Soleillet arrive à Tikoura, petit village bambara, et se remet en marche après une halte de vingt-cinq minutes. A neuf heures trente-sept minutes, il est à Barsafa, autre village bambara, entouré de belles cultures, de palmiers roniers, de beaux figuiers, de palmiers en éventail de très grandes dimensions. Il s'arrête
derrière le village, sous un figuier, et ne repart qu'à dix heures quinze minutes. A onze heures quinze minutes, nouvel arrêt à Bouilla, petit village, à moitié démoli, habité par des Bambaras et des Soni-nké. A une heure, il traverse un bois de palmiers-roniers. Le tronc des arbres a la forme d'un gros navet, de couleur gris terne. Leur ramure est d'un vert grisâtre. L'aspect du bois est lugubre.
A deux heures, Soleillet arrive à Ouaka, village soni-nké très petit et construit en terre. Le chef. Gâta, le reçoit bien et le loge chez lui. Ce village est très pauvre, sans une seule vache. Le chef a, au lieu d'une lance, un vieux coutelas dans une vieille gaine en cuir.
Satnedi 14 septembre. — Départ à sept heures quinze minutes. D se croise avec deux hommes et une femme. L'un des hommes est monté sur un bœuf et la pauvre femme est chargée comme une bête de somme.
Il rencontre ensuite un captif du sultan Ahmadou. Il est monté sur un beau cheval blanc et se rend à Nioro. Il informe Soleillet que la colonne qui sert d'escorte entre Boro et Yamina doit partir le mercredi 18. Cette escorte est nécessitée par les Bambaras insoumis qui pillent les voyageurs se rendant à Ségou.
Plus tard, il rencontre un convoi de captifs composé d'un homme, neuf femmes et un enfant à la mamelle, conduits par deux hommes qui sont montés l'un sur un bœuf, l'autre sur un âne. A onze heures quarante-six minutes, il fait halte devant Yéyé, petit village bambara ceint d'un mur en terre.
Il obtient avec beaucoup de peine les dix hommes dont il a besoin pour conduire ses ânes. Il menace le chef de laisser ses bagages, et comme cette menace ne produit pas d'effet, il ordonne d'empiler ses colis devant la porte, de seller sa mule, et fait mine de partir avec ses gens et ses ânes. Pendant ces débats, il achète, pour 700 cauris, un javelot du Macina, arme très remarquable. Le fût en est d'un bois dur et jaunâtre de la grosseur du doigt. A l'extrémité inférieure se trouve une bague en plomb, au-dessus
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une bague en cuir, au centre de gravité une tresse en cuir avec une ganse servant à passer l'index pour bien assurer Tarme dans la main. C'est Yamentum de la hasta des Romains, tant discuté par les archéologues, et décrit par Anthony Rich. Le fer a 30 centimètres de longueur, et se compose d'une pointe de lance très aiguë et de deux crochets disposés dans le sens de la lance, mais à des hauteurs un peu différentes. Soleillet a perdu cette arme.