CHAPITRE XIX
DE BORO A BANAMBA
Le chef de Boro. — Un bon noir. — Samba Imola apporte à Soleillet des compliments d'Ahmadou Moktar. — La forêt entre Boro et Yamina. — Fabrication et emploi du beurre végétal. — Aire de production du Bassia Parki. — Cadeaux peu coûteux. — La petite fille de Mahmadou. — Chants de femmes en Thonneur de Soleillet. — Composition de la caravane. — Une géante. — Tiémabougou. — Traversée de la forêt. — Entrée dans Néguessébougou. — Achat d'une poule. — Bagages laissés en garde à Néguessébougou. — Un Mali-nké du Foutalenda. — Deux esclaves fugitifs morts de faim et de soif. — Le passage dangereux. — Joie des hommes libres et indifférence des captifs. — Dénombrement de la caravane. — Arrivée k Banamba.
A quatre heures quarante-neuf minutes, arrivée à Boro, grand village bambara entouré d'un mur en terre très soigné. Le chef s'appuie d'une main sur sa lance, de l'autre sur son fils. D'après ce que disent les habitants, le père a cent vingt-cinq ans et le fils quatre-vingts. Tout le monde fait au voyageur un bon accueil.
En arrivant dans sa case, Soleillet s'étend sur sa natte. Un nommé Moussa, s' apercevant qu'il a mal aux jambes, lui prend son mouchoir et, sans rien dire, le firotte délicatement, ce qui lui fait beaucoup de bien.
Dimanche 14 septembre, — De nombreux voyageurs attendent i Boro la colonne d'escorte. Parmi eux se trouve Samba Imola, qui porte au sultan Ahmadou 35 fusils envoyés de Faraboubou par Ahmadou Moktar, et provenant d'un village soni-nké désarmé pour cause d'insubordination. Cet homme est parti de Faraboubou
Soleillet décide son départ pour le lo ; Samba Tambo fait chercher des bœufs pour porter les canons et part avec lui.
Lundi 9 septembre. — Un Maure, du nom de Bachir, annonce à Soleillet qu'il partira le lo pour Saint-Louis.
Bachir, que Soleillet a retrouvé à Médine, chez Monmar Diak, en janvier 1881, a la figure intelligente et fine, de pur type arabe. D raconte ses voyages au Maroc, au Touat, à Timbouktou, au Haoussa. Depuis dix ans, il est en relations avec M. Gaspard Devès. Il va porter à ce négociant 4,000 gros d'or.
De Saint-Louis à Ségou, le nom de M. Gaspard Devès est populaire.
Soleillet passe la nuit à la lumière d'une bougie de karité fabriquée par lui : il écrit les lettres qu'il doit remettre à Bachir.
Samba Tambo ne peut pas trouver de bœufe pour porter ses canons et ne sait plus quand il partira. Son serviteur Demba va retourner à Ségou avec Soleillet.
Mardi 10 septembre. — Bachir vient prendre le courrier de Soleillet. Celui-ci lui donne un pain de sucre, trois feuilles de papier, et, comme Bachir espère trouver à Médine ou à Bakel YÊclairy vapeur de M. Gaspard Devès, il le charge de compliments pour M. Chimère, gourmet (i) de Saint-Louis, avec qui il est très bien.
Soleillet achète, pour 800 cauris, un sac en peau bien tannée pour mettre son grand portefeuille et ses papiers. Il vend deux pièces de 5 francs en argent pour 9,200 cauris.
Un homme de Nioro, nommé Mamadou Fal, grand et gros noir d'une cinquantaine d'années, lui parle de Mage et de Qjiintin, qu'il a connus. Il se rend, avec 28 cavaliers, en ambassade auprès du sultan Ahmadou. Il y a sept ans que ce dernier demande aux gens de Nioro de lui fournir des troupes, et toujours en vain.
(i) Les Gourmets sont àos noirs pur sang qui ont adopté notre costume et abandonné leurs croyances nationales. Presque tous les noirs de Corée sont Gourmets. Les Signars, au contraire, ont du sang blanc.
Mamadou Fal est chargé de lui dire qu'il aura des troupes s'il veut prendre l'engagement de les laisser revenir à Nioro, quoi qu'il arrive, pour les travaux de l'hiver, et s'il veut promettre de ne garder personne de force à Ségou (i).
Fal se plaint beaucoup de la réception d'Amidou et demande un peu d'eau de Cologne pour un mal de tête. Soleillet lui donne une petite bouteille d'eau de lavande, ce qui lui donne pleine satisfaction.
Mercredi 11 septembre. — Soleillet achète d'un diananké, nommé Ahmed Lanin, brave homme qui vient souvent le voir, pour 5 francs d'argent, un coussin en peau, de diverses couleurs, rond et fort joli.
Ensuite il va voir Amidou, qui lui donne pour guide son jeune frère Baidé. Q^ant aux conducteurs d'ânes, cela regarde le chef du village, et celui-ci assure que tout sera prêt dans la matinée. « Ainsi, dit Soleillet, je n'emporterai de Guigné que de bons souvenirs, malgré l'incident Boghard-Amidou ».
Par sa situation topographique et par les sages mesures du sultan Ahmadou, Guigné (2) est appelée à devenir l'un des mar- • chés les plus importants de la région. Elle a une population sédentaire de 4,000 âmes et, suivant la saison, une population flottante de 10,000 à 15,000. Les traitants de Médine et de Bakel ont à Guigné des sous-traitants.
Il est impossible d'évaluer en chiffres les affaires qui se traitent dans cette ville, mais la* matière commerciale y est des plus variées, tant à l'importation qu'à l'exportation. Ainsi, on y trouve toutes sortes de tissus, des armes, des munitions, de la bimbeloterie, du sel, de l'or, des plumes d'autruche, de l'ivoire, des pagnes, des peaux, du natron, des captifs.
(i) Ahmadou a promis tout ce qu'on lui demandait, et, au mois de janvier 1881, les gens de Nioro ne lui avaient encore envoyé personne. (Paul Soleillet.)
(2) Elle a été complètement détruite par les Bambaras en 1879. (Pavl Soleillet.)
Dans le caravansérail, on trouve des gens de toutes les nations africaines. Parmi ceux qui s'y trouvaient en même temps que
Soleillet, il y avait un vieux Soni-nké, Thadji Omar, qui avait mis quinze ans à faire le pèlerinage de la Mekke. Parti par Timbouktou, Mabrouk, In-Çalah, Gath et Mourzouk, il est revenu par le Nil, le lac Tschad, le Haoussa. Il affirme que le Nil et le Niger sont réunis par des lacs et que l'on pourrait aller en bateau de Tun à l'autre. Cette croyance est générale chez les Soudaniens. Mungo Park a recueilli le même renseignement. A Ségou, Barth et Mage entendirent également parler de noirs idolâtres qui . auraient fait en bateau le voyage du Djoliba à la Mekke. Le rabbin Mardochée insistait beaucoup auprès de M. Beaumier sur un fait semblable. Les anciens géographes arabes réunissaient le Nil d'Egypte au Nil des noirs ou Sénégal. Il est à peu près certain qu'à la saison des pluies le Djoliba et le Sénégal sont en communication. Le lac Tschad reçoit de nombreux cours d'eau qui ne sont pas bien connus, et quand des affluents de ce lac aboutiraient temporairement les uns au Nil d'Egypte, les autres au Niger, il ne faudrait pas trop s'en étonner. Comme le dit Soleillet, c'est à vérifier.
Une centaine de marchands, venus de toutes les contrées de l'Afrique, des forgerons, des cordonniers, des tisserands, tous gens fort affaires, font des trois cours entourées de chambres en terre une véritable ruche très pittoresque et très animée. Il y aurait eu beaucoup à apprendre d'eux, mais il aurait fallu comprendre les langues ouolove et bambara (i). Parmi les noirs qui
(i) Les langues courantes de Guigné sont le bambara et le soni-nké ; le poular y est peu parlé. Le ouolof du Sénégal tend, au contraire, de jour en jour, à devenir la langue commerciale du Soudan. Comme elle renferme beaucoup d'expressions françaises et que ses emprunts à notre langue deviennent plus fréquents, à mesure que le français se répand chez les noirs de la Sénégambie, c'est, en définitive, un acheminement vers la langue française, qui deviendra, on peut l'espérer, la langue commerciale de l'Afrique occidentale.
Nous aurions un moyeu fort simple de faire pénétrer le français chez les
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voyagent, il y en a peu qui ne connaissent l'une ou l'autre de ces langues. La seconde a l'avantage d'une foule d'expressions qui lui sont communes avec le mali-nké, le ouassolo-nké, le khasso-nké,
noirs avec qui nous sommes en relations, et qui se divisent en chrétiens ou gourmets et musulmans.
Pour les chrétiens, il suffirait d'obliger les prêtres à leur enseigner le catéchisme en français et à les prêcher en français. En ce moment, les prêtres ne font usage que du ouolof, non seulement dans nos possessions propremen: dites, mais â Dakar, à Gorée, à Saint-Louis.
Pour les musulmans, le moyen serait peu différent. On sait que les musulmans ont de la vénération pour les Arabes, même pour ceux qui ont complètement adopté nos mœurs et nos vêtements, comme M. Mohamed Haoussen. kabyle musulman et vétérinaire de Tescadron des spahis de Saint-Louis. Alger possède une école normale où beaucoup de jeunes Arabes viennent prendre leurs brevets dMnstituteurs. On leur enseigne avec soin l'arabe et le français. Que, près de tous nos postes, on ouvre des écoles tenues par des maîtres algériens pour enseigner simultanément l'arabe, le français et la doctrine tolérante du Koran ; que Ton accorde à tous leurs élèves brevetés une exemption de l'impôt personnel, qui est, je crois, de i fr. so (on sait qu'ils préfèrent ;i une prime de i,ooo francs une exemption d'impôt de o fr. 50), et tous Ic^ musulmans seront désireux, à cause de la religion, d'envoyer leurs enfants à des écoles tenues par des hommes de même nationalité que le Prophète. Nous annulerions ainsi l'influence des marabouts maures et indigènes.
On s'étonne à bon droit que le français, qui est parlé depuis des siècles sur la côte d'Afrique, ne soit pas plus répandu. Il ne le pouvait être que par les négociants qui ont pris, en arrivant, des femmes du pays. Le ouolof est une langue douce qui n'a pas, pour un Français, de difficulté de prononciation. Ils ont appris de suite cette langue, qui est encore celle de toutes les famille^ de Saint-Louis. Des femmes dont les fils sont avocats ne savent pas un mot de français.
Si j'insiste pour que l'on répande le plus possible l'usage de la langue française, je ne pense point à demander l'abandon de la langue ouolove. Au contraire, je trouve qu'il y a quelque chose de touchant dans l'emploi d'une langue familiale. Je me rappelle toujours avec émotion que mon père, bien que ses fonctions administratives l'eussent tenu, pendant de longues années, loin des pays où se parle notre douce langue provençale, avait coutume, comme fils de Marseillais de vieille roche, quand il éprouvait un vif plaisir, de prononcer quelques mots de provençal.
Enfant, j'ai assisté A la restauration littéraire de notre gracieux idiome. Mon
GUIGKÈ 261
le soni-nké, etc. Les gens de toutes ces nations se comprennent, tout en parlant chacun sa propre langue. Un fait semblable se remarque dans le bassin de la Méditerranée pour les dialectes
vieil ami Roumanille, le patriarche des Félibres, est le premier qui sut chanter en provençal notre Midi bien-aimé, nos antiques ruines, notre riante nature, la beauté de nos filles, le pieux et patriarcal usage de nos foyers, et cela dans une langue correcte et littéraire, vivante et parlée, qui serait comprise des troubadours du roi René. Elle est comprise des jeunes filles de Saint-Remi, lieu de naissance du Burns français. Quelle émotion n'ai-je pas éprouvée, en janvier 1878, quand les étudiants de la vénérable Université de Leyde me parlèrent avec enthousiasme de M treille ^ et que j'appris d'eux que leur professeur de littérature les avait entretenus, peu avant, des beautés du poème de Mistral, des œuvres de Roumanille et d'Aubanel, et de toute la pléiade.
Dans un siècle ou deux, je pense, deux langues, le français et l'anglais, seront seules écrites et parlées dans le monde entier. Chacun choisira la langue qui rendra le mieux sa pensée. La première sera la langue des philosophes, des savants, des diplomates, des littérateurs ; la seconde sera celle des ingénieurs, des industriels, des commerçants, des marins. Mais, dans chaque région, le traditionnel idiome des aïeux sera celui du foyer, que bégayera l'enfant, qui sera murmuré à Toreillc de la femme aimée; c'est dans cet idiome qu'on écrira les choses intimes, contes ou poésies, que le père donnera ses conseils et la mère ses caresses. Il y a dans un idiome particulier quelque chose qui tient au cœur, une voix qui vous appelle au village et que l'on finit par entendre toujours.
Je ne vois donc aucune raison pour éloigner du ouolof les gens du Sénégal ; au contraire, l'usage de cette langue ne peut que fixer au Sénégal la population mulâtre qui tend trop malheureusement à envahir les emplois du gouvernement et à s'expatrier. Autant il est désirable que les gens de couleur (surtout dans celles de nos colonies où il y a des créoles, gens remplis de préjugés de caste) viennent en France et même y soient élevés, autant il est désirable qu'ils conservent leur langue nationale et retournent au lieu de leur naissance pour servir de lien entre la métropole et les indigènes, entre Alger et Saint-Louis, pour répandre, dans l'Afrique occidentale, l'usage de la langue française, les idées françaises, l'amour de la patrie française.
On peut hâter le jour où les races sénégaliennes se considéreront comme françaises en se servant du commerce comme véhicule de notre civilisation. 11 ne faut pas l'oublier, le conmierce seul crée entre les peuples des rapports avantageux à tous, qui amène, lentement, il est vrai, nuiis sûrement, sinon une fusion complète, au moins une assimilation progressive au profit du peuple le plus civilisé,
catalan, provençal, languedocien, corse, génois, livournais, tabarcain, qui sont, pour un étranger, autant de langues différentes.
qui finit toujours par imposer sa langue et ses coutumes.
Cette dernière idée, pour laquelle je suis actuellement persécuté, m'est commune avec la grande majorité des habitants du Sénégal et des négociants français en relations avec ce pays.
L'un d'eux, M. Raymond Martin, de Saint-Louis, négociant, membre du Conseil général du Sénégal, parlant au nom de MM. Louis Descemet, négociant, président du Conseil général ; Edouard Rabaud, négociant ; Emile Delor, négociant, membre du Conseil général ; A. de Bourmeister, conseil commissionné, membre du Conseil général ; Maximin Portes, négociant ; Louis Neubourg, négociant ; Jean Béziat, négociant, membre du Conseil général et du Conseil privé ; V»r Beynis, censeur de la Banque du Sénégal, et Alexis Béziat, négociant, membre du Conseil privé et administrateur de la Banque, a donné son avis dans une réunion privée, devenue publique par la publication du procès- ver bal.
^ Le taleb Moktar termine sa déposition par une phrase caractéristique dans
V laquelle il met en opposition les Français avec les gens de Saint-Louis. Il faut
savoir que les indigènes donnent le qualificatif de français aux agents du gou- ^ vernement, dont les idées de conquête et d'administration directe leur ont
toujours paru redoutables et dont ils s'éloignent le plus possible, tandis qu'ils appellent gens de Saint-Ijouis les commerçants, qui ne leur inspirent aucune ^ crainte, contribuent à leur bien-être matériel et jouissent de toute leur con-
S fiance.
M. Martin lui répondit en langue ouolove : « Nous sommes heureux, comme
» Français, qu'un des nôtres ait été l'objet de si honorable et de si haute
» protection (la protection du cheikh Sâad Bou). En rentrant dans vos foyers,
» dites bien au brave cheikh que nous ne sommes ni des guerriers, ni des
\ » conquérants : nous sommes des marchands, et notre seul désir, comme notre
\ » seul but, qui est aussi celui de la France, est de créer des relations amicales
* » avec tous ces pays et d'ouvrir de nouvelles voies au commerce pour échan-
» ger pacifiquement avec eux les produits de notre sol et de notre industrie.
» Chacun retire avantage de ces relations amicales et pacifiques, et nous
» comptons sur l'appui du cheikh Sâad Bou pour en établir de solides et de
» durables. Le voyage de M. Soleillet dans vos contrées avait ce but, et nous
» espérons que, lorsqu'il le reprendra, le même appui et la même protection
« lui seront donnés. »
Ce langage de M. Martin est celui de toutes les personnes qui connaissent le Sénégal et veulent sa prospérité. {Médine, janvier 18S1, Pai;l Soleillet.)
Ce fait tient à ce que toutes ces langues remontent à la langue latine.
Il y avait encore dans le caravansérail une famille de diulas du Foutah-Djallon. Elle se composait du père, de deux femmes, quatre jeunes filles, deux grands garçons et un tout petit, un homme qui est peut-être ami et sûrement associé. Ils vendent des noix de gourou, sont fétichistes et parlent une langue inconnue.
Le chef de cette famille est un homme de cinquante ans, petit et nerveux. De ses deux femmes. Tune est jeune et l'autre d'âge mûr. Elles n'ont de remarquable que le costume, qui consiste en un lac de perles passé autour des reins. Mais, soit au moyen d'un fer chaud, soit par tout autre procédé, elles ont obtenu une multitude de points en relief, comme de petites verrues, qui forment des festons et des astragales. Ainsi, les seins sont ornés de trois cercles concentriques de points ; le ventre et l'estomac sont couverts de festons ; un cordon fait le tour du cou et dessine la ligne des épaules ; les cuisses et le derrière sont également ornés. Ces femmes paraissent d'ailleurs modestes et bien élevées. Elles passent leurs journées à filer du coton, à faire la cuisine pour leur famille et pour les marchands qui sont pensionnaires de leur père. Dans certaines tribus de l'Amérique et de l'Afrique, le tatouage des naturels est si complet et si parfait qu'il produit l'effet d'un vêtement.
Cette famille donne à Soleillet, sur la production et le commerce des noix de gourou, de curieux renseignements (i).
La noix de gourou est le fruit du Sterculia acuminata ou kolat, qui croît dans les montagnes du Foutah Djallon. Ce fruit, de la grosseur d'une très grosse châtaigne, est recouvert d'une pellicule grisâtre ou rosée. Il se sépare dans le sens de sa longueur. Sa chair est blanche ou rosée, très ferme. Mâchée, elle donne à la bouche un parfum amer qui devient rapidement très agréable. Elle donne à l'eau une saveur et une fraîcheur remarquables. Elle
(i) Sur les noix de gourou, voir Mage, Barth et Muugo Park.
est en usage dans tout Tintérieur de l'Afrique et fait l'objet d'un grand commerce, qui reste dans les mains des naturels du pays de production.
La conservation du gourou demande des soins incessants.
Les marchands, qui parcourent d'énormes distances, les portent sur la tête, dans des paniers de forme allongée ayant de 0^90 à I mètre sur o"50 à o"6o. Les noix y sont disposées par couches séparées l'une de l'autre par des feuilles. Il faut conserver ces feuilles toujours fraîches. Si elles étaient humides, les fiiiits se gâteraient ; si elles étaient sèches, ils se dessécheraient. Chaque gourou et chaque feuille sont, en conséquence, visités au moins une fois par jour. La patience des marchands est telle qu'ils arrivent, tout en voyageant, à conserver les gourous pendant huit mois et même pendant un an.
Dans les pays producteurs, les arbres à gourous ne sont pas des propriétés particulières ; ils appartiennent à tout le village. Chaque village ne peut en avoir qu'un certain nombre et l'on ne peut, sous des peines sévères, en prendre des plants ou de la semence. L'idée du monopole est aussi naturelle et aussi bornée que l'égoïsme.
A la récolte, les fruits sont partagés. Les parts sont inégales et réglées sur le rang de chacun, mais tout le monde en a, même les esclaves. C'est l'excédent de ces parts qui est livré au commerce.
Les arbres à gourous sont gardés jour et nuit.
Une Mauresque, du nom de Fatima, âgée de vingt-cinq à vingtsept ans, toute petite femme, mais bien prise et assez jolie, s'est installée chez Soleillet, dès le premier jour, en qualité de blanchisseuse. Tandis que ses maux de jambes le retiennent sur son tara, la bonne Fatima lui fait des contes comme à un enfant.
Une femme captive venait régulièrement deux fois par jour lui offrir des massepains. Matin et soir, elle lui apportait aussi deux ou trois litres de lait, pour lesquels il donnait une pièce de cinquante centimes. Mais comme la maîtresse de cette femme désirait avoir une pièce de cinq francs, il fut convenu que Soleillet lui en
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après Soleillet. « Le roi, lui dit-il, vous fait beaucoup d'amitiés et m'a donné l'ordre de me mettre à votre disposition ».
Entre Boro et Yamina, il y a une forêt et, dans cette forêt, deux grands villages bambaras, Ouoro et Touta, qui n'ont jamais fait leur soumission à l'Hadji Omar ni au sultan Ahmadou. Ils s'efforcent d'empêcher les communications entre le Ségou de la rive droite du Niger et les pays de la rive gauche. Q.uand ils sont avisés du passage d'une caravane de Ségou, ils la guettent, l'attaquent et la pillent. Pour obvier autant que possible à cet inconvénient, le sultan de Ségou a établi à Touba, avec le titre d'almamy, un chef qui a le commandement d'une colonne mobile destinée à protéger les caravanes. L'almamy perçoit, pour ce service, 100 eau ris pour un homme chargé, 200 pour un âne, 300 pour un bœuf. Malgré cela, on est souvent pillé, mais il paraît que, généralement, on s'en tire la vie sauve.
Il n'y a pas encore bien longtemps, quand des États européens étaient en guerre, ils armaient des corsaires. Ces corsaires guettaient les navires marchands, les attaquaient, les pillaient et ne se gênaient pas pour jeter par-dessus bord leurs équipages. Il y a un siècle, nous étions donc un peu plus sauvages que ne le sont actuellement les naturels de Ouoro et de Touta.
Lundi ij septembre. — La veille, Soleillet a eu la fièvre, ce qui lui arrive souvent, mais il s'en est débarrassé au moyen de deux grammes de quinine.
Il est réveillé avant le jour par deux femmes qui pilent dans un mortier. Elles vont faire du beurre végétal. Voici les procédés de cette fabrication, qui n'a pas encore été décrite.
A la récolte, le karité, qui donne le beurre végétal, est séché au feu sur des claies. Quand on veut l'employer, on le met macérer dans de grands mortiers en bois. Il est mêlé avec de l'eau chaude dans la proportion de un d'eau et de trois de karité. Après vingtquatre heures de macération, des femmes le pilent pendant quatre ou cinq heures, jusqu'à son complet mélange avec l'eau. On le retire alors des pilons. Des femmes, à genoux devant des pierres
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dures, noires, d'un grain très fin, bien polies, prennent la pâte, rétendent en plaques minces, en retirent soigneusement les corps étrangers, et passent dessus un rouleau de bois dur jusqu'à ce qu'elle ait la consistance, la couleur et l'odeur de la pâte de chocolat.
La première opération se fait dès le matin, la seconde dans l'après-midi.
Cette seconde opération terminée, la pâte est soigneusement recouverte et mise de côté. Le lendemain matin, elle est brassée à la main, avec de l'eau, dans des calebasses. L'eau est mise par petites parties, peu à peu, à mesure de l'avancement du travail, jusqu'au moment où l'on obtient un liquide brunâtre ayant la consistance du sirop. Cette troisième opération demande une heure. Ce liquide est alors mis dans une marmite en fonte, on le fait bouillir tout en le remuant avec une cuiller de bois, puis on cesse de le remuer tout en le maintenant en ébullition. Une écume mousseuse se forme d'abord à la surface ; on la recueille et on la jette. Ensuite on cesse TébuUition, tout en maintenant du feu sous la marmite, et l'on voit se former une huile très limpide, très fluide, d'une couleur légèrement ambrée. Cette huile, mise dans de petites calebasses, se fige rapidement et prend tout à fait l'aspect du beurre. On en fait des pains que l'on empaquette de feuilles.
Le beurre de karité est très blanc et ne fond qu'à la température de 40 ou 45°. D a une odeur et une saveur sui gmeris qui n'a rien de repoussant et qu'il doit à quelque mélange de résine. C'est probablement à cela qu'il doit de se conserver sans altération. D sert à la préparation des aliments et à l'éclairage. Il donne une lumière vive et franchement blanche. Les indigènes le brûlent dans des lampes en terre ou en fer forgé.
A Guigné, Soleillet en a fait des bougies qui brûlaient sans odeur appréciable, dans une case ouverte, il est vrai.
On s'en sert également ponr graisser les canons de fusil, les sabres et autres objets en fer*
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Les femmes noires et même les signâtes du Sénégal s'en servent comme de pommade et l'emploient tantôt naturel, tantôt parfumé, car il s'incorpore très bien toutes les odeurs.
De tout temps, il a servi à faire des frictions et à combattre les rhumatismes. D est employé à cet usage au Sénégal par les médecins européens. Feu M. Alain, ancien maire de Saint-Louis, en aurait obtenu des résultats très satisfaisants.
Depuis quelques années, l'industrie anglaise se sert du karité pour le graissage des machines et la trempe de certains aciers.
Cette matière peut remplacer, dans tous leurs usages, les huiles, les graisses et le beurre. D est donc susceptible de nombreuses applications.
En 1878, avant de quitter Paris, dit Soleillet, mon ami Paul Bourde, je dois le dire, m'a longuement parlé du karité. Ce que Mungo Park dit du karité l'avait vivement frappé.
C'est cet illustre voyageur qui a fait connaître à l'Europe l'arbre qui porte le karité, et c'est avec justice que cet arbre a pris dans la nomenclature le nom de Bassia Parki.
Depuis très longtemps, il y a du karité dans les bocaux du musée des colonies, au palais de l'Industrie, à Paris ; mais jusqu'à présent on ne l'a pas étudié dans ses applications industrielles.
En 1879, à son retour du Soudan, Soleillet a soumis le beurre végétal à l'examen de M. le baron Thénard, membre de l'Institut, et l'un des savants qui font le plus d'honneur au pays (i). M. Thénard a envoyé l'échantillon à. l'un de ses élèves, M. N. David, chimiste de la maison Weil, de Lyon.
Après avoir reconnu ses qualités précieuses pour la saponification, M. David en a tiré une stéarine qu'il a trouvée des plus remarquables. Il n'hésite pas à déclarer que cette stéarine est supérieure à toutes celles connues jusqu'à ce jour pour sa blancheur et sa fusibilité, qui ne se produit qu'à une température très élevée ;
(1) Note du baron Thénard au Ministre des Travaux publics sur le Ferfian,
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que Ton peut en faire des bougies éclairant mieux, coulant moins et durant davantage que toutes celles connues.
Le Bassia Parki croit en abondance, à Tétat sauvage, dans toutes les forêts du Soudan occidental. La production du karité est à peu près illimitée; illimitée sera aussi sa consommation quand l'industrie aura reconnu ses qualités multiples. Le karité n'est pas le seul produit naturel du Soudan, mais il suffirait seul à nous ouvrir ces vastes contrées (i).
Les deux femmes des deux cordonniers du village viennent voir Soleillet et lui demandent un cadeau. Il donne à chacune d'elles un bouton de la capote du capitaine Soyer. Il en donne un aussi à la petite fille de Mahmadou, son hôte. Tout ce monde paraît content.
La petite fille de Mahmadou est une charmante enËmt de trois à quatre ans, qui joue comme un jeune chat sur la natte de So-
(i) A propos des richesses naturelles du Soudan, Soleillet rappelle qu*en 1880, M. Th. Lecard, botaniste, a découvert une vigne qui donne d'excellents raisins.
Pour en avoir le fruit, il découpa son moustiquaire et enferma dans des sacs des grappes en fleur. Au bout de quelque temps, il eut de magnifiques raisins.
Les indigènes, en goûtant ces fruits, étaient stupéfaits : ils n*en avaient jamais vu parce que les insectes, les oiseaux et les petits quadrupèdes les dévoraient à l'état embryonnaire.
La découverte de M. Lecard a été beaucoup discutée. On dit que Raffencl et plusieurs autres avaient vu cette plante. C'est bien possible, mais M. Lecard a rhonneur d'avoir reconnu qu'elle donne de bons raisins.
Voici, sur M. Lecard, une note de Paul Soleillet :
M. Lecard a fait partie du corps des jardiniers de la marine. C'est en cette qualité qu'il vint au Sénégal sous le gouvernement du général Faidherbe. Il eut la direction de la pépinière de Richard-Toll en même temps que le commandement civil et l'administration du poste.
Une lettre, datée de Saint-Louis 1 1 janvier et reçue à Médine le 26, annonce que M. Th. Lecard vient de mourir des suites d'une maladie contractée pendant son exploration botanique.
Médine, janvier 1881. — Paul Soleillet.
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leillet. Le père et la mère sont très touchés de l'accueil fait à leur enfant.
Un homme de Saldé, nommé Hiero Ahmadou, part le lendemain pour le Sénégal, et emporte pour le gouverneur une lettre de Soleillet.
A la tombée de la nuit, les gens de Nioro arrivent dans le village et viennent rendre visite au voyageur.
On n'a, dans le village, que de l'eau de puits de mauvaise qualité.
De la chute du jour à minuit, les femmes frappent avec la main sur des lamtams en chantant en chœur avec assez d'ensemble. Cette sérénade a lieu dans la cour de Mahmadou et probablement en l'honneur du Blanc.
Ces tamtams se composent tout simplement d'une calebasse couverte d'une peau tendue avec des cordes.
Mardi i6 septembre. — Le matin, le chef des gens de Nioro et les principaux de ses compagnons viennent voir Soleillet. Après une assez longue discussion, il est décidé que, nombreux et armés comme ils sont, le voyage peut être fait sans la colonne d'escorte jusqu'au village de Néguessébougou, qu'ils laisseront les bagages en cet endroit et partiront pour Touba. D'après eux, l'almamy a tout intérêt à faire sortir la colonne le plus tard possible, car, plus il attend, plus les gens à escorter sont nombreux, plus importante est la redevance à percevoir. D se pourrait très bien qu'il attendît, sous prétexte de religion, la fin du Ramadan, et, dans ce cas, il faudrait perdre quinze jours. Il y a donc tout intérêt à partir, à le relancer. Quand il saura que Soleillet va chez le sultan, il n'hésitera pas, selon l'avis des gens de Nioro, à faire sortir immédiatement sa colonne.
Aussitôt cette décision prise, on selle les chevaux, on charge les ânes et l'on se rend sur la grande place qui se trouve hors des murs, devant Tune des portes de Boro.
Sur cette place, il y a deux grands arbres et un hangar en paille dans lequel travaillent les forgerons. Elle est remplie de partants.
de gens qui les accompagnent et de curieux, qui partout sont nombreux et encombrants.
La caravane se compose de vingt-huit cavaliers de Nioro, qui ont avec eux cinquante hommes à pied, dont une trentaine de captifs chargés ; de trois vieillards, deux femmes captives et une petite fille chargés ; de quinze chevaux menés à la main et devant être offerts en présent au sultan ; d'un autre vieillard, au teint de vieux bronze, monté sur un bœuf et représentant au naturel une effigie de Laotze ; de Samba Imola, qui est accompagné de deux cavaliers, de dix hommes à pied et d'autant de captifs portant sur la tête les bagages et les fusils ; d'une cinquantaine de marchands avec leurs ânes chargés, surtout de barres de sel ; d'une trentaine de captifs chargés. Il y avait enfin Soleillet avec quatre hommes, une mule et dix ânes. Le chef des gens de Nioro a mis à sa dispotion sept hommes pour conduire ses ânes.
Parmi les curieux se trouve une femme de très haute taille, un véritable géant d'une belle couleur bronze florentin et d'une figure agréable. Soleillet la regarde avec plaisir; elle s'en aperçoit et lui sourit gracieusement en le saluant. Il profite de l'occasion pour s'approcher d'elle. Il constate qu'il lui vient à peine à l'épaule. « J'ai pourtant, dit-il, la taille d'un cuirassier français ».
Quand il voit que tout est prêt, Soleillet part en avant avec Yaguelli. Le pauvre Yaguelli est à pied : son âne, Gaspard, ayant dû recevoir la charge d'un autre âne blessé.
Par une marche de quatre kilomètres à l'heure, il arrive à huit heures cinquante-quatre minutes à Tiémabougou, petit village bambara ceint d'un mur carré surmonté de créneaux à dents de loup. La porte en est basse et très étroite. En voulant la passer sur sa mule, Soleillet se heurte violemment la tête. Il est obligé de mettre pied à terre.
Le village est construit en terre et d'un aspect misérable.
Il fait halte près de la porte de sortie, sous un arbre, pour attendre les ânes, qui arrivent à neuf heures cinquante minutes. A dix heures six minutes, il se remet en marche.
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Il paraît que, dans cette région, les voyageurs sont souvent attaqués. La caravane prend des précautions. On fait charger les armes. On distribue les fusils que Ton porte au sultan. Quelques cavaliers s'arment de trois fusils, dont deux sont passés entre la selle et la cuisse du cavalier, comme le sabre des spahis arabes. On offre à Soleillet un fusil, mais il le refuse pour conserver son caractère pacifique. Il a cependant son javelot du Macina, mais un bon revolver le rassurerait davantage.
Il éprouva une singulière sensation en se sentant complètement désarmé. Il tint bon cependant. D'ailleurs, Yaguelli avait un fusil, Souley un pistolet à un coup. Samba un fiisil à pierre à un coup.
Les cavaliers se divisent en quatre groupes. Le premier forme l'avant-garde ; le second et le troisième sont à droite et à gauche du convoi, en flanqueurs ; le quatrième est à Tarrière-garde.
Soleillet est au centre, ayant près de lui Yaguelli, qui ne veut pas le quitter parce qu'il croit la situation dangereuse. La marche est alors d'environ trois kilomètres et demi à l'heure^
A douze heures trente minutes, la colonne entre dans Néguessébougou, village bambara. Mais, avant, la caravane s'est formée en ordre pour en imposer.
Les habitants de ce village ont la réputation de favoriser les pillards, d'espionner pour leur compte et de partager avec eux le butin fait sur les caravanes.
Le village est entouré d'un mur en terre et ses constructions sont aussi en terre. Au milieu du village, il y a des arbres.
La réception est cordiale, et le vieux chef donne au blanc deux chambres sur une cour.
Les habitants^ craignant d'être pillés par les gens de Nioro, ont caché tout ce qu'ils possèdent. On ne reçoit pas de cadeaux et l'on ne trouve rien à acheter. Yaguelli est là, heureusement. A force de chercher, de fureter de case en case, il finit par trouver une vieille femme qui consent à lui vendre une poule étique et vieille comme elle. Cette vente est d'ailleurs toute une affaire, toute une
négociation. La vieille femme veut pour sa vieille poule du girofle ; on lui en donne ; mais avant de l'accepter, elle va le montrer au chef, aux bambaras qui sont avec le chef, aux commères qui l'accompagnent. Après bien des démarches, le marché est enfin conclu, et Soleillet peut souper de la vieille poule bouillie avec du riz.
Le lendemain, il doit se rendre àTouta, avec les gens deNioro, pour presser l'almamy d'envoyer la colonne d'escorte. Les bagages seront laissés à Néguessébougou, parce que les gens de Nioro ne croient pas sûr d'aller avec les ânes jusqu'à Touta.
Soleillet fait venir le chef du village. Devant le chef des gens de Nioro, il lui demande une case fermant à clef, lui recommande Samba, Souley, les ânes et les bagages. Ensuite il fait tout ranger dans la case, charge Souley des bagages et Demba des ânes.
Un mali-nké, du nom d'Ousman, qui fait partie de la caravane, vient voir le chef blanc. Son village est Foulatenda, poste anglais de la Haute-Gambie. Ousman sait quelques mots d'anglais, ce dont il est très fier. Soleillet lui apprend à dire : bonjour, ça va bicHy merci, monsieur. Le bon noir saura ainsi autant de fi'ançais que d'anglais.
n a un âne chargé de marchandises achetées à Foutalenda.
D'après lui, les Anglais fermeraient les yeux sur le commerce des esclaves fait en rivière. Nous faisons de même au Sénégal.
Ousman demande si nous sommes bien avec les Anglais. Soleillet répond que nous sommes au mieux et, pour lui en donner la preuve, il le charge de ses compliments et d'une carte de visite pour le gouverneur de Foutalenda.
Mercredi 17 septembre, — La colonne est formée dans le même ordre que la veille.
Vers sept heures quinze minutes, l'attention de la caravane est attirée par une mauvaise odeur qui a pour siège un tas de chiffons. Deux charognards, selon l'énergique expression de Soleillet, fouillent ces chiffons. A son approche, ils ouvrent de grandes ailes et s'enlèvent d'un vol lourd sur un arbre voisin. Ce sont de grands
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vautours, d'une espèce commune au Sénégal. Ils dévorent deux pauvres esclaves fugitifs qui sont morts de faim et de soif.
A sept heures cinquante-six minutes, la caravane passe à gauche de l'emplacement de l'ancien village de Médina. Un peu plus tard, Yaguelli se coupe, sur une pierre, l'extrémité de l'orteil. Heureusement, Soleillet a sur lui une cartouche Kipstet qui lui a été donnée à Bruxelles ; il panse Yaguelli, et le brave garçon continue de marcher près de lui.
A neuf heures quarante-cinq minutes, ils atteignent une jolie forêt où deux routes se croisent. L'une passe à Ouoro. La distance entre Ouoro et le croisement est la même qu'entre Banamba et Badougou. L'autre route passe à Touta, qui se trouve à la même distance que Badougou de Touba.
Tout près, il y a une mare d'eau. Les captifs courent y boire. Une pauvre petite fille de sept à huit ans, qui porte aussi un paquet sur la tête, fait comme eux. Pour les faire remettre en route, il faut crier après eux et même les bousculer.
A dix heures vingt minutes, le passage dangereux est franchi. Les. noirs en témoignent leur contentement. Les cavaliers font la fantasia ; les piétons, tout en chantant, font des sauts, des pirouettes, des gambades, des moulinets avec leurs fusils. Les captifs, eux, sont indifférents. Que leur importe d'être ou de n'être pas pris par les Bambaras. Chacun se dit sans doute, comme l'âne de la fable :
Me fera-t-on porter double bât, double charge ? Notre ennemi, c'est notre maître.
Les captifs, au nombre de plusieurs centaines de mille, sont employés pour les transports et traités comme de véritables animaux. On les achète pour un voyage et, au retour, on les revend. II y en a qui changent ainsi de maîtres à tout instant et qui passent toute leur vie sur les routes, chargés comme des bêtes de somme. Leurs traits expriment un profond abrutissement. Comme l'a dit Homère : « Jupiter enlève au captif la moitié de sa sensibilité ».
Vers dix heures et demie, la caravane passe près des ruines de deux villages détruits par THadji Omar. « Par ce prophète ou ses lieutenants, dit Soleillet, les quatre cinquièmes des villages du Ségou ont ainsi disparu ».
Depuis que le danger est passé, Yaguelli a cessé de faire le garde-du-corps et marche lentement, à cause de sa blessure. A une heure trente-huit minutes, halte. A mesure que les hommes arrivent, ils vont s'étendre sous les arbres. A deux heures, quand tout le monde est rassemblé et un peu reposé, la colonne se reforme à la file indienne. En tête, à la place d'honneur, se trouve Mahmadou-Boghar-Samba-Lillé, chef des gens de Nioro. C'est un vert vieillard, borgne, au teint clair. Il monte un mauvais cheval blanc, de race maure, dont la queue a été teinte en rouge avec du henné. Derrière vient Tierno Yatté, marabout, sur un grand cheval grisâtre. Il est couvert de talismans et porte à la main droite un long bâton fourchu. Le vieux à tête de Chinois s'avance gravement, monté sur son bœuf, derrière le marabout. La quatrième place est occupée par un jeune Maure qui est schériff du Tichid. Il est monté sur un mauvais cheval rouge et coiffé d'un chapeau de paille. Le cinquième personnage est un homme de haute taille, d'un noir violet. Sa barbiche et ses cheveux sont blancs. Sa physionomie est grave, digne, ijitelligente, bonne et ouverte. Il est coiffé d'un immense chapeau de paille, couvert de beaux boubous bleus et blancs, chaussé de bottes rouges brodées d'or, armé d'un beau fusil, monté sur un cheval de très haute taille, tout noir, magnifiquement harnaché, qui piaffe et caracole. Ce beau cavalier est quoi ? Un forgeron.
Viennent ensuite vingt-cinq cavaliers armés et montés plus ou moins mal, mais tous se campent sur leurs Rossinantes et se donnent des airs de matamores. Ils sont suivis de quinze chevaux maures menés en laisse, puis des captifs chargés. La marche est fermée par vingt hommes à pied, le fusil sur l'épaule, mais à la mode des noirs, c'est-à-dire la crosse en l'air. Presque tous ont sur l'épaule gauche une petite peau de bouc. Ils marchent en écar-
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tant les jambes et en se dandinant. Ce défilé a duré vingt minutes. Soleillet enfourche alors sa mule et suit avec Yaguelli. La plaine est ondulée, couverte de magnifiques cultures de mil, d'indigo, de citrons et d'arachides. Après sept minutes de marche, on arrive à Banamba, village bambara, construit en terre, entouré de beaux murs en parfait état. Au centre se trouve une grande place avec des arbres. Dans une échoppe, un marchand vend de la guinée, du calicot, des pagnes, du sel, des verroteries. Sous un arbre, un cordonnier fait des colliers en fixant â de petites lanières, teintes de couleurs vives, des fragments de cauris. Un enfant travaille auprès de lui.