CHAPITRE XXI
DE KERCOUANË A YAMINA
Kercouané. — Les Foulbé. — Boubou Targui, chef des Foulbé. — Soleillet passe use mauvaise nuit. — Pas de benne, pas d'ammoniaque! — Bakolo. — La colonne d*escorte. — Un captif du sultan Ahmadou. — Rencontre de la colonne d'escorte. — Un ancien laptot. — Moribougou. — L*escorte voudrait arriver à Yamina pour les fêtes du Ramadan. — Apparition de la nouvelle lune. — De Moribougou à Yamina.
A dix heures dix-huit minutes, après avoir rencontré des voyageurs au repos sous un baobab, il arrive à Kercouané, grand village soni-nké, bien bâti. On le fait attendre au centre du village, sur la place, dans un hangar bâti près d'une mare, qu'on lui ait préparé un logement. Il est bien logé, mais, à peine installé, on vient lui demander de l'ammoniaque. Il renvoie les quémandeurs à l'après-midi.
Le village est rempli de gens de Boubou Chargui, chef des Foulbé (i) de Ségou, qui vient de parcourir, par ordre d' Ahmadou, les territoires révoltés de Ouoro et de Touta. Un de ses hommes, gravement blessé, est porté sur une civière par quatre de ses compagnons. Les bras de la civière sont appuyés non sur les épaules, mais sur la tète des poneurs.
Aujourd'hui, dit Soleillet, j'ai eu l'occasion, assez rare, de voir réunis 400 à 500 Foulbé. Je vais essayer de les décrire.
Leur taille est petite. Peu d'entre eux doivent dépasser i " 62
(i) On dit Foulbé au pluriel, Pouîo au singulier. La langue s'appelle poukr (note de Soleillet).
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OU i™63; beaucoup doivent avoir moins de 1^56 à i "58. Ils sont minces^ élancés; leurs membres sont secs et nerveux; leur système musculaire est relativement développé. Ils ont le teint cuivré, mais très clair, des Bohémiens et gitanos qui courent toute l'Europe. Ils ont la peau fine et sèche. L'usage qu'ils ont de s'oindre de beurre le corps et les cheveux leur donnent une odeur particulière et peu agréable. La couleur de leurs yeux varie du noir au tabac d'Espagne, et le blanc en est très franc. Leurs cheveux sont d'un noir bleuâtre, lisses, très épais, plantés obliquement, réunis en tresses de o™20 de longueur. Je n'ai jamais vu un poulo chauve. Ils ont peu de barbe, presque pas de moustaches. Le col et le menton sont un peu mieux garnis. Leur type est invariablement prognate. Le visage est ovale, les traits sont réguliers ou chiffonnés. Le front est droit, les arcades sourcillères proéminentes, les sourcils arqués, bien dessinés, se rejoignent souvent à la racine. Œil oriental, en amande ; cils longs et abondants ; pommettes nullement saillantes ; nez droit ou aquilin, petit, toujours effilé ; bouche petite et fine, lèvres minces et pâles, dents verticales, petites, d'un blanc mat. Beaucoup ont les canines pointues. Le menton est fin ; les oreilles sont petites, régulières et bien attachées; le cou est long et mince, sans exagération. Les épaules sont tombantes, la poitrine large et bien proportionnée, les bras nerveux, les poignets fins, les mains petites, sèches, nerveuses, les doigts en fuseau, les ongles bombés, longs et blancs. La taille est cambrée. Les jambes sont minces, les mollets bien dessinés, nerveux, la cheville mince, le pied petit et très cambré. L'orteil est très séparé, ce qui paraît provenir de la bride des sandales, leurs chaussures habituelles.
Les Foulbé font peu de gestes en parlant. Leur physionomie est douce, fine, et souvent chiffonnée. Ils parlent assez vite, mais bas, sans presque remuer les lèvres, en entr'ouvrant simplement la bouche, et donnent des sons doux.
Ils sourient volontiers ; rarement ils rient aux éclats, comme le font les nègres.
Ils paraissent avoir le goût musical très développé. Us ont de petits violons et de petites guitares dont ils s'accompagnent en chantant à demi-voix.
Leurs vêtements sont blancs, bleus ou jaunes, et cette dernière couleur a leur préférence. Ils portent un tolbé qui descend à peine aux genoux et de vastes braies, de légères sandales en cuir de bœuf non tanné, un petit chapeau conique en paille tressée, bordé en cuir et attaché sous le menton par une bride en cuir. Plusieurs ont un bonnet jaune ou blanc à oreilles.
Pour armes, ils ont une lance et un ou deux javelots. Le fer de la lance a la forme d'une feuille de laurier; celui du javelot la forme d'une pique. Quelques-uns ont en plus un fusil. Je n'en ai vu aucun ayant une hache ou un sabre.
Leur chef. Boubou Targui, vient voir Soleillet dans l'aprèsmidi. Il est de la taille de M. Thiers, déjà sur l'âge, mais vert et vigoureux. Il est vêtu d'un court boubou jaune et d'un pantalon blanc, coiffé d'un bonnet jaune à oreilles, couvert de talismans contenus dans de petits étuis en peau de la grosseur d'une cigarette et de moitié moins long. Il tient à la main une lance et un javelot. Son menton est orné d'un petit bouquet de barbe blanche. Ses cheveux sont gris et divisés en cinq tresses. Il n'a, pas plus que ses hommes, le goût des ornements.
Boubou Chargui est l'un des grands feudataires de la couronne du Ségou. U a sous ses ordres une centaine de villages habités par des Foulbé de race pure qui paraissent éviter avec soin toute alliance étrangère. Il est rare de voir un Poulo se marier ou avoir des rapports avec une femme noire. Les Noirs, au contraire, recherchent les filles foulbé.
Boubou Chargui est presque indépendant. Il fait garder, dans SCS villages, les troupeaux de bœufs du sultan, mais il a le droit de faire la guerre pour son compte et tout le butin qu'il fait est sa propriété.
Les Foulbé combattent à pied et à cheval. Arrivés à portée de l'ennemi, ils lancent leurs javelots et chargent leurs armes à feu.
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La cavalerie se forme ensuite en bataille et charge au galop, la lance en arrêt. L'infanterie, formée en coin, la suit au pas de course.
Les Foulbé sont musulmans, pasteurs, un peu cultivateurs et éleveurs d'esclaves. Ils achètent, pour les revendre plus tard, de très jeunes enfants.
n y a ici beaucoup de voyageurs : les uns vont à Ségou, les autres en reviennent. Ils n'ont pas oublié l'ammoniaque et en demandent.
Le village manque de lait. Soleillet fait en vain chercher le henné dont il a besoin pour panser le dos de sa mule.
L'eau est très bonne. Elle provient d'un puits cloisonné avec des planches et creusé sur la place, près de la mare dont il a déjà été parlé.
Boubou Chargui et ses gens partent vers six heures.
Vendredi 27 septembre, — Il pleut pendant la nuit.
Toute la nuit, le pauvre voyageur, qui souffre de la fièvre, sent tomber sur lui des gouttes de boue liquide, grosses, grasses, gluantes et nauséabondes.
Les cases sont construites en terre gâchée avec du fumier de vache, et le plafond est loin d'être étanche.
Aux personnes qui viennent pour l'ammoniaque, Soleillet répond qu'il lui faut du henné; pas de henné, pas d'ammoniaque. Elles en possèdent puisque plusieurs d'entre elles en ont les ongles teints. Quand on voit que la fameuse bouteille ne sortira de sa cachette qu'à ce prix, on en a bien vite apponé, plus même qu'il n'en faut, et Soleillet peut panser la pauvre mule.
Samedi 28 septembre, — Il part à sept heures du matin, avec Yaguelli. Les ânes suivront. A huit heures trente minutes, il passe sur l'emplacement d'un village jadis occupé par des Maures ; on ne peut lui en dire le nom. Des plantes lancéolées en remplacent les anciennes cultures.
A neuf heures dix-sept minutes, il arrive à Bokolo, village bambara, dont la porte est ornée de beaux arbres. Il ne s'y arrête
pas et va dans la plaine faire paître sa mule en attendant les ânes et la colonne qui vient de Yamina pour escorter les voyageurs.
Des voyageurs, au nombre de 150 ou 200, qui conduisent des ânes et des bœufs porteurs, font aussi paître leurs bestiaux en attendant le chef de la colonne.
Ce chef arrive entre neuf heures et demie et dix heures. Il monte un beau cheval blanc couvert d'une housse de drap écarlate enrichi de galons d'or et d'argent. Sur cette housse est posée la selle à laquelle sont attachés des sacs en peau ornés de dessins, de glands, de franges. La bride est de même.
Le chef est un tout jeune noir, captif du sultan. Son nom est Makhé Kanouba. Il est vêtu de blanc, armé d'un sabre et d'un fusil. II a les pieds nus, mais les mollets sont passés dans des houseaux en cuir rouge orné de dessins blancs, bleus et verts. Ses talons sont armés d'éperons en fer, de forme arabe, mais à branche très courte.
Il vient saluer Soleillet et lui parle de Mari Fili, le chef des captife à Yamina. Il sera très heureux de vous recevoir, dit-il au voyageur.
Le jeune noir fait beaucoup d'embarras. Il descend de cheval et marche les jambes écartées en se dandinant.
Des gens du village et des voyageurs viennent aussi saluer Soleillet.
Les ânes arrivent à dix heures et demie, et comme on n'attend qu'eux, tout le monde s'arrange pour le départ, qui a lieu à onze heures deux minutes.
Soleillet part en avant avec Yaguelli et rencontre, à douze heures quarante-cinq minutes, les cavaliers et les piétons qui forment le gros de l'escorte.
Quand on aperçoit la caravane, les tamtams battent le rappel et les hommes d'infanterie se mettent à danser et à chanter. Soleillet pense que le danger n'est pas sérieux. H ne serait même pas éloigné de croire que ce danger est un prétexte à impôt.
L'un des hommes de l'escorte s'approche de lui et le salue en
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français. D est ancien laptot du commerce et a servi à Kenieba sous le capitaine Maritz. Il regrette le Sénégal, mais il ne voudrait pas y retourner sans avoir fait quelques économies.
Entre une heure et demie et deux heures la pluie tombe abondamment. La colonne se met à l'abri dans une forêt, ce qui ne l'empêche pas d'être trempée jusqu'aux os. A deux heures et demie elle se remet en route pour s'arrêter de nouveau, repartir et s'arrêter encore jusqu'à trois heures quarante-cinq minutes, moment où elle arrive à Moribougou, petit village bambara dont les rues sont très étroites et remplies d'eau.
Yaguelli est resté en arrière. Personne ne comprend un mot de français ni d'arabe. Soleillet traverse deux fois le village. Il explique, par signes, qu'il veut attendre Yaguelli ; les hommes de l'escorte lui répondent, dans la même langue, qu'ils ne veulent pas le quitter seul. Ils lui disent autre chose, mais il ne les comprend pas. Il leur mime d'attendre son compagnon et qu'ils parleront ; ils ne comprennent pas et se mettent à rire. Soleillet fait comme eux, et tandis qu'ils s'amusent de leur embarras mutuel, arrive Yaguelli. Les hommes de la colonne expliquent alors qu'ils espèrent voir ce soir le croissant de la nouvelle lune, qui marque la fin du ramadan et qu'ils désirent assister aux fêtes de Yamina. Cependant, ajoutent-ils, si le Blanc veut rester, nous resterons. Soleillet les remercie, leur dit qu'il attendra ses ânes et qu'il partira demain pour Yamina.
Les gens du village le reçoivent bien, le logent du mieux qu'ils peuvent, mais très mal. Leurs cases sont en contre-bas de la rue et pleines d'eau. Ils lui apportent d'excellent lait et du couscous.
Bien qu'ils soient très mauvais musulmans et ne fassent pas le ramadan, le soir ils fêtent la nouvelle lune. Vers huit heures, quand on l'aperçoit, ils chantent, ils crient, sonnent de leurs cornes, tirent des coups de fusil, frappent sur leurs tamtams. Ces braves Bambaras, comme beaucoup de chrétiens, ne voient dans la religion qu'une occasion de réjouissances.
Dimanche 29 septembre. — A sept heures quarante minutes du
matin, Soleillet part en avant avec Yaguelli. Le temps est couvert. Il traverse des cultures bordées d'oseille cultivée. Un peu plus loin, un grand baobab est couché par terre comme un géant. Il a été rongé par les vers et un coup de vent a suffi pour le faire tomber. Tout auprès se trouvent des champignons qui ont tout à feit la forme d'un sabot de cheval.
A neuf heures vingt et une minutes Soleillet voit Yamina, qui est au milieu d'une immense plaine. Elle est grande, entourée de hautes murailles d'où émergent des tours et des palmiers.
Beaucoup de chevaux, d'ânes et de bœufe porteurs sont au pâturage.