CHAPITRE XXII
Arrivée à Yamina. — Mari Fili, chef des captifis. — Sidi, chct de la ville. — Demeure de Sidi. — Visite au Niger. — Soleillet entouré de curieuses. — Un Noir généreux. — Petits malheurs. — Embarquement sur le Niger.
A neuf heures cinquante minutes Soleillet arrive à Yamina. Le mur est en bon état. La porte d'entrée est dans une tour devan t laquelle beaucoup de personnes, en habits de fête, lui souhaitent gracieusement la bienvenue, tout en laissant deviner Tétonnement et la satisfaction que leur cause la vue du toubak. Elles s'entretenaient de lui depuis quelque temps et ne supposaient pas qu'il arriverait sans armes et suivi d'un seul domestique.
Un vieillard lui dit : « En agissant ainsi, tu nous traites comme » tes frères ; nous aussi, nous te recevrons comme un frère »> . — a Nous sommes tous fils d*Adam et d'Eve », lui réplique le toubak.
Plusieurs de ces braves gens lui servent de guides dans les rues sales, étroites et tortueuses de la ville, où. il remarque un assez grand nombre de cases écroulées, ce qui arrive toujours après les pluies.
Yamina doit avoir une population fixe de 4 000 à 5 000 personnes et une population flottante égale, souvent même supérieure. On conduit Soleillet chez Mari Fili. Mari Fili est un captif de race bambara^ grand et maigre, d'une quarantaine d'années, vêtu avec soin, tout en blanc, armé d'un sabre et d'un chapelet. En sa
qualité de chef des captif, il est logé dans un beau tata, sur une place en éminence, au milieu de la ville.
Informé de l'arrivée de Soleillet, il vient au-devant de lui et dit à deux de ses hommes (l'un est celui qui, la veille, commandait la colonne) de le conduire chez Sidi, le chef du village. Il arrive chez Sidi entouré d'une foule compaae où, comme partout, dominent les femmes et les enfants.
Sidi est un nom patronymique qui n'a rien de commun avec le sidi (monsieur) des arabes, même lorsqu'il est porté par des Maures parlant arabe, comme Sidi Eli, roi actuel des Maures Braknas du Sénégal.
Le sidi de Yamina paraît un bien brave homme. Tous ses ancêtres ont laissé le souvenir de gens honnêtes, justes et vertueux ; il reste fidèle à ces souvenirs, aussi est-il très aimé.
Tout brave homme qu'il est, sa personne est grotesque. Il est énorme de taille et d'embonpoint. Il a le nez gros et épaté, les oreilles larges, les lèvres lippues, la peau chocolat et rugueuse, la barbe épaisse, large, longue, taillée à la yankee, les bras énormes, les mains grosses et lourdes et les pieds à l'avenant.
Il est coiffé d'un énorme turban bleu, vêtu d'un boubou en pagne très fine, à petits carreaux gris et blancs, brodé du haut en bas de curieuses arabesques. Il a un soleil dans le dos et un sur l'immense poche de son boubou. Sa démarche est celle d'une femme enceinte.
Il fait entrer Soleillet dans sa demeure, qui est comme un petit village. Ils pénètrent d'abord dans une première cour remplie de voyageurs et de gens du pays qui sont dans leurs plus beaux habits à l'occasion de la fête de la tabaski. Parmi eux se trouvent quelques marabouts que Ton distingue à leurs hauts bonnets, à leurs turbans de mousseline blanche dont un pan voile le bas du visage, à leurs grosses et longues cannes ferrées ornées de grosses pommes en cuivre.
Des Maures, assis dans un coin, causent entre eux.
Le chef de la colonne, donné pour guide par Mari Fili, fait ses
embarras et choisit lui-même le logement de Soleillet. Quand ce logement est prêt, il vient chercher le voyageur et le conduit dans une troisième cour, à une case fort propre, précédée d'une petite cour et meublée d'un tara, d'une natte, d'un escabeau et d'une jarre pleine d'eau.
Après un peu de repos et un excellent déjeuner, composé d'une belle volaille envoyée par Sidi, Soleillet sort avec Yaguelli et deux hommes pour voir Yamina et le Djoli-ba ou Niger.
Yamina est une ville soni-nkaise. Elle a été fondée par l'un des ancêtres de Sidi, dans un emplacement admirable, en Ëice de Nioro, du Tichid et du Tagant, au point où le Niger devient navigable, en toute saison, pour les grandes embarcations du pays. De Yamina au saut de Boussa on a une voie navigable de 600 lieues. C'est à Yamina, dit Soleillet, que devrait s'établir le négociant qui voudrait faire le commerce du Niger.
Par la vallée de Kouniakary et de Nioro on peut se rendre facilement de Médine à Yamina. La route par Bafoulabé et Kita est coupée de marigots et de montagnes et manque de pâturages. Elle est bonne au point de vue stratégique et nulle au point de vue commercial. Le moyen le plus simple, selon Soleillet, serait de faire monter les marchandises par le Sénégal jusqu'à Médine et de les transporter de ce poste à Yamina au moyen de chars à bœufe, comme ceux en usage dans l'Afrique Australe, avec lesquels Thomas Haines a vu transporter une machine à vapeur montée du poids de plusieurs tonnes. Cela peut se faire pacifiquement, par un négociant ou par de simples particuliers.
Soleillet s'engage dans une longue rue, traverse la place du marché, gravit une butte, passe le mur par une poterne et se trouve devant le Niger qui coule, imposant et majestueux, entre deux rives basses. Ce fleuve est, pour le voyageur africain, ce que le Gange est pour l'Indien et le Jourdain pour l'Israélite. Soleillet tremble d'émotion. Il y boit, il s'y baigne le visage, en rappelant h son souvenir Mungo Park, René Caillé, Mage et Quintin. L'exploration de l'Afrique n'est pas une œuvre individuelle. Com-
5oé DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE XXII
ment aurait-il oublié ses pères (Mungo Parle et Caillé), ses frères (Mage et Qtiintin) dans un moment aussi solennel ? comment n'aurait-il pas eu leurs noms sur les lèvres et sous sa plume?
Après un long moment de contemplation, il rentre, traverse le marché où se trouvent de nombreux auvents, mais peu d'acheteurs. Il paraît d'ailleurs que tout ici se fait par courtiers et qu'il y a, dans la cour de Sidi, une espèce de bourse.
Il visite aussi la mosquée principale, vaste parallélogramme ayant trois portes à sa façade ouest. Sur le mur de façade, il y a une rangée d'oeufs d'autruche. Au centre du toit en terrasse, s'élève un dôme de forme ovoïdale traversé par des perches. Sur chacun des murs des côtés, il y a quatre dômes de même forme, mais beaucoup plus petits. Ces formes ovoïdales se retrouvent dans toutes les kouba du Sahara septentrional.
Pour cette course à travers la ville, Soleillet a mis les souliers qu'il a achetés à Guigné. Leurs épaisses semelles les rendent très lourds, et quand il rentre à sa demeure, vers quatre heures, les plaies de ses pieds se sont réouvertes. Il trouve Souley, Demba et les ânes qui sont arrivés depuis une heure.
Il se fait raser les cheveux par Yaguelli, comme il le fait tous les mois, en Afrique, depuis 1872. L'opération a lieu dans la cour de la case. Il est bientôt entouré par une foule de femmes (plusieurs fort jolies) en habits de fête, qui veulent voir le toubaky et qui, le voyant, se mettent à jacasser comme des perruches. Elles sont renvoyées par le chef de la colonne qui apporte une poule en cadeau. Soleillet lui donne une bague de cornaline. Il paraît très satisfait et veut bien se charger de tout faire préparer pour le départ, qui doit avoir lieu le lendemain de bon matin.
Le soir, Sidi apporte du couscous, de la viande et du lait.
Peu après vient aussi un homme du Sénégal. Il porte un beau drapeau et, comme Soleillet lui en fait compliment, il s'empresse de le lui donner.
Lundi }o septembre, — Deux malheurs arrivent à Soleillet : il casse un thermomètre et sa montre s'arrête. Il sortira de ses
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bagages uu nouveau thermomètre, mais comme sa montre ne peut être ni réparée, ni remplacée, il sera forcé d'apprécier Theure sur le soleil.
Demba conduira, par terre, la mule et les ânes à Ségou. Sidi veillera sur lui jusqu'au moment^ du départ et lui donnera deux hommes pour l'accompagner.
Soleillet présente son cadeau à Sidi et lui fait ses adieux, puis se rend au fleuve où plus de deux mille personnes veulent assister à son embarquement. Pendant une longue heure, il éprouve le supplice d'être dévisagé par cette foule, d'ailleurs très sympathique.
Sur les huit heures on charge les bagages; une demi-heure après, le voyageur se réfugie dans la pirogue. Le chef des Somonos (pêcheurs), Dembeley, beau vieillard, se met à l'eau pour venir lui faire ses adieux. Une partie de la population, même des femmes et des enfants, lui serrent la main à travers la fenêtre de la petite cabine.
Le départ a lieu à neuf heures.