‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 67 sur 145 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Soleillet voyage sur une pirogue envoyée par Ahmadou. — Les Somonos. — Le patron de la pirogue. — Kolimana. — Fourni. — Douboubany. — Récit du patron sur le cours du fleuve. «^ Taoumy. — Nymphalla. — Siradja. — Toukorro. — Mognogo. — Théitre de Marionnettes. — Soleillet est fêté par les habitants. — Tickorla. ^ Le chef du village demande à toucher la main du Touhak, — Banan.

— Koroni. — Doukou-Kono. — Somono. — > Dougouni. — Un poulet au piment.

— Somandougami. — Soleillet fait confectionner un drapeau français et rattache à une longue perche en bambou. — Soleillet arbore sur la pirogue le drapeau français. — Dougoukona. — Farako. — Ségou-Sekoro. — Boundou, Samana et Kamané. — Ségou-Sébougou. ^ Bonjour docteur! — Soleillet et Yaguelli font toilette. — Ségou-Sekorci. — Soleillet aperçoit Ségou-Sikoro.

Le fleuve est large de i ooo à i 500 mètres. Ses rives sont basses, cultivées, ornées de quelques arbres.

La pirogue mise à la disposition de Soleillet par Ahmadou est des plus confortables.

Son avant est relevé en bec de canard ; son arrière est carré. Sa largeur est de i"*45, sa longueur de I3™56. Elle est creusée dans un tronc de cail-cédrat; après avoir été creusée on Ta sciée en six morceaux que Ton a recousus pour donner, disent les indigènes, plus de liant et de solidité. Au milieu on a construit une cabine en seccos ou paillassons dans laquelle on a ménagé des ouvertures à droite et à gauche. Le fond est rempli de fagots couverts de nattes. Cette embarcation vaut 300 000 cauris. Les bagages sont empilés à Tavant et à l'arrière.

D y a huit pagayeurs : quatre à l'avant, quatre à l'arrière, et un patron qui se tient assis sur le toit de la cabine. Qjaant à Soleillet, il s'arrange tant bien que mal sur les bagages pour voir le pays. Yaguelli et Souley se couchent dans la cabine.

Dans tous les villages du Niger, il y a un quartier spécial qui, souvent, forme un véritable village : c'est le quartier des Somonos (pêcheurs) .

Les Somonos sont de race soni-nké et musulmans. Au moment de la conquête du Ségou, les Bambaras les trouvèrent établis sur le fleuve. Ils durent vivre très bien ensemble, car les Somonos ont abandonné l'idiome soni-nké pour le bambara.

Les Somonos ne s'allient qu'entre eux, mais ils ne forment pas une caste méprisée ni fermée. Au contraire, ils ont le privilège exclusif de la pêche et des industries qui s'y rapportent, ainsi que des transports sur le Niger.

A ces privilèges correspondent certaines obligations.

Ils doivent fournir au sultan tous les rameurs dont il a besoin (i), entretenir d'un certain nombre de pirogues de guerre, et payer une redevance en poisson.

Le patron de la pirogue est un Somono de Ségou. Il porte un boubou bleu sur un boubou blanc, une culotte blanche, une calotte de même couleur et une pagne noire dont il se drape. Il est tout jeune et de couleur franchement noire. Ses traits sont fins et agréables, sa physionomie est intelligente. — Il donne à Soleillet le nom de tous les villages qui bordent le fleuve.

En partant, on traverse le fleuve. Le courant est rapide et cette opération demande environ une demi-heure. Quand on tient la rive, on la suit de près ; dès que le fond le permet, l'équipage quitte ses pagaies et pousse l'embarcation avec de longues perches de bambou. Cette manière de naviguer paraît leur plaire, comme à tous les Noirs.

A dix heures on passe devant Kolimana, village de la rive gau-

(i) Soleillet en change dans tous les villages.

che, en face d'une petite île. Toutes les petites îles de cette partie du Djoli-ba portent le nom de Goun, mot bambara qui veut dire île ou Ilot.

A onze heures un quart, on voit sur la rive droite Foumiy en face d'une île, et une heure après on traverse un petit archipel. A midi et demi, sur la rive droite, Douboubany.

Des deux côtés les rives sont basses et boisées. Le fleuve est très large et Ton aperçoit sur la rive gauche une haute montagne boisée.

A ce moment, Soleillet entame la conversation avec le patron. Le fleuve, lui dit celui-ci, baisse de moitié en été tout en conservant sa largeur et sa profondeur au-dessus de Yamina jusqu'au village de Segala-Delingo. Les derniers rapides sont en aval de Bammakou et en amont de Koulikoro. Le fleuve reste navigable jusqu'à Timbouktou et même bien au-delà. Je n'ai jamais vu Timbouktou, mais mon père y est aile souvent, et même beaucoup plus loin, avec de très grandes pirogues. Il en rapportait du sucre, du sel, des étoffes du Maroc et de Sansanding. Le sultan Ahmadou empêche maintenant de dépasser en barque les villages qui lui sont soumis, et les relations avec Timbouktou ont cessé, au grand dommage du pays.

A une heure, ils s'arrêtent à Tamany, village de la rive droite, pour renouveler l'équipage. Gassa, chef de Tamany, vient saluer Soleillet. A une heure et demie, on voit deux montagnes sur la rive gauche ; une heure après, on passe devant Nymphalla, village de la rive droite, situé en face d'une montagne boisée de la rive gauche. A deux heures quarante-cinq minutes Siradja, sur la rive droite, à trois heures Toukorro, sur la même rive, à trois heures un quart une île entre deux rives très boisées, à trois heures quarante-cinq minutes Mognogo, joli village de la rive droite, coquettement posé au milieu de beaux arbres. On s'y arrête... pour voir des marionnettes !

Une tente carrée en étoffe rayée blanc et bleu est installée sur une pirogue à deux pagayeurs. Une tête d'autruche emmanchée

d*un long col s'avance sur le devant, se dresse, s'allonge, se baisse, se raccourcit, tourne à droite, à gauche, d'un air curieux et inquiet. Tout à coup, deux marionnettes surgissent du milieu de la tente : l'une est vêtue de rouge, l'autre de bleu et se livrent à des pantomimes grotesques. Des tamtams placés sur une autre pirogue accompagnent le spectacle d'une musique assourdissante. Ce jeu se nomme, chez les Bambaras, kounou-doukili ; il est inconnu des autres Noirs.

Les habitants de Mognogo parurent heureux de voir Soleillet prendre part à leurs divertissements. Ds l'emmenèrent dans leur village, sur une place ombragée d'un doubalel, l'arbre le plus gracieux de ce pays, et firent venir pour lui des danseurs, des danseuses et des musiciens. Quand il les quitta, vers cinq heures, ils le reconduisirent à sa pirogue et lui donnèrent un beau poulet. Pour les remercier et les saluer, il fit tirer deux coups de fusil, ce qui parut leur faire le plus grand plaisir.

Yaguelli lui fait observer que le lendemain, devant Ségou- Sikoro, il faudra tirer de nombreux coups de fusil et qu'on usera beaucoup de poudre.

A six heures quinze minutes, sur la rive droite, le village deTickorla, entouré de beaux palmiers-roniers et de doubalels. Le chef du village, Biraïma, vient saluer Soleillet. Ce beau vieillard demande si l'on touche la main au ioubak ; sur la réponse affirmative du patron, il présente sa main à Soleillet.

On doit ici changer l'équipage, et comme le patron a des cauris à recouvrer dans le village, on jette l'ancre, c'est-à-dire que l'on enfonce un pieu dans le fleuve.

Soleillet reste dans la pirogue. On lui apporte un fruit qui a l'aspect du jujube. Les Ouolof le nomment soop, les Foulbe Halles les Bambaras minko. Il est très âpre, comme presque tous les fruits sauvages, mais il est problable que la culture le rendrait excellent.

On repart à sept heures. Il y a beaucoup d'humidité. Les Noirs n'y font pas attention, mais Soleillet est obligé de passer une chemise de flanelle. Un quart d'heure après, devant Banan-

Koronî, village de la rive droite, il lui faut mettre son. manteau.

Le fleuve offre alors un spectacle curieux. De nombreux feux follets se forment sur les rives et le traversent en vacillant.

A sept heures quarante-cinq minutes,' Doukou-Kono, très petit village ; à huit heures quarante-cinq minutes Somono-Dougouni, grand village des bords du fleuve où il faut encore changer d'équipage. On s'y arrête. Soleillet est prévenu qu'on va lui apporter à dîner, ce qui lui rappelle qu'il n'a rien pris depuis la veille. La joie d'être sur le Niger lui a fait oublier que l'on mange. A onze heures, les habitants lui apportent un excellent couscous et des poules bouillies assaisonnées au piment. Ce piment est tellement fort et mis avec tant de profusion, qu'il lui semble avoir la bouche pleine de braise vive. Ni Yaguelli, ni Souley ne peuvent en manger. Soleillet qui, pour faire le brave, mange une aile, sait ce qu'il lui en a coûté. Ils quittent ce village à onze heures quarantecinq minutes, par un temps couvert qui peu à peu s'èclaircit et laisse voir les étoiles.

Mardi i*' octobre. — A six heures, au moment du réveil, la barque est arrêtée devant le grand village de Somandougami. On y remarque de beaux arbres et une mosquée. Un peu plus bas, la rive gauche est marécageuse, la rive droite couverte de bois et de cultures.

Avec un morceau de guinée bleue, un morceau de calicot blanc et un morceau de ceinture rouge, Soleillet fait confectionner un pavillon français qu'il attache à l'une des longues perches en bambou qui servent à pousser l'embarcation. A sept heures tout est prêt. Un vieux fusil de munition français à pierre reçoit quatre charges de poudre et Souley a pour mission de faire feu quand il en recevra le signal. Yaguelli explique au patron et à l'équipage ce que représente à nos yeux le drapeau, et ces braves bambaras ont l'air de comprendre.

Soleillet se place à l'avant ; sur un signe, Yaguelli, resté à l'arrière, lève le drapeau et Souley le salue d'un formidable coup de fusil. Le patron et l'équipage poussent des cris, Soleillet, nu-tête

nu-pieds, s'incline avec émotion et respect devant nos couleurs nationales qui flottent pour la première fois sur le haut Niger, où nul drapeau européen n'a encore été déployé. « Je suis heureux et fier, dit Soleillet, que ce drapeau soit arboré pacifiquement ; je me réjouis à la pensée que d'autres, en grand nombre, flotteront sur les barques, les chalands et les vapeurs des négociants français qui introduiront dans le Soudan la paix et la civilisation, donneront au travail une valeur, produiront le seul et véritable élément de progrès ».

A huit heures quarante minutes Dougoukona, village de la rive droite ; à neuf heures Farako, village de la rive gauche ; à neuf heures et demie Ségou-Sékoro, sur la même rive, en face d'un bois. Pendant la nuit, on a passé Boundou, Samana et Kamané.

A onze heures on arrive devant Ségou-Sébougou, grand village très animé. Un noir se met à l'eau et vient saluer Soleillet d'un : Bonjour docteur. Il parle un peu finançais. C'est un ancien laptot qui a servi sur les avisos de l'État. Son nom est Ibrahim. « Je suis si heureux, dit-il, de voir le drapeau, que j'en danserais ».

Dix minutes après on se remet en marche. Soleillet et Yaguelli vont faire toilette.

Yaguelli met une culotte blanche, un boubou de dessous bleu, un grand boubou blanc, un beau bonnet de velours brodé d'or et orné d'un gland or et soie, de babouches neuves en cuir jaune. Soleillet met un pantalon blanc, un turqui blanc, un tolbé bleu, sa belle chéchia de Tunis et ses bottes rouges de Guigné.

A midi un quart, Ségou-Sekorci, petit village entouré de palmiers roniers d'où l'on aperçoit Ségou-Sikoro (i).

(i) Je crus d'abord que ces villages étaient situés sur des rives opposées. Mungo Park a fait la même erreur. Il est à remarquer cependant qu'à Fépoque où rillustre écossais visita le Ségou, il y avait des villages sur les deux rives. En plaçant les quatre Ségou, deux sur la rive droite et deux sur la rive gauche, il n*a commis qu'une erreur de nom. N'y avait-il pas, à cette époque, des deux côtés du fleuve, des villages du nom de Ségou ? C'est possible. Je n'ai pu le vérifier, et je le regrette parce que je tiens beaucoup à Mungo Park.

(P.\UL Soleillet).

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