‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 69 sur 145 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Les Bambaras sont hostiles au mahométisme. — El Hadji est mis aux fers. — Remis en liberté, il part pour le Foutah Djallon. — Il s'établit à Bounboura et prêche rislam. — Augmentation du nombre de ses prosélytes. — Il fanatise les Noirs et £iit du commerce.

Il en partit enfin avec toute sa smala de femmes, d'enfants, d'esclaves et de talibés, traversa le Macina et arriva dans le Ségou, de 1837 à 1839, alors que régnait Tiéfolo.

Les Bambaras, maîtres du Ségou, éprouvaient pour l'islam une invincible répulsion. Le fanatisme religieux, la passion du prosélytisme ne convenaient pointa leur caractère honnête et pacifique. Ils se trouvaient fort bien d'être kafir et ne voulaient pas laisser pénétrer chez eux un élément de discorde. Ils souflFraient à Sansanding des Soni-nké musulmans, qu'ils ne voyaient d'ailleurs que pour la perception des impôts dont ils les écrasaient, mais ils résistaient énergiquement et heureusement, depuis cent ans, à toutes les tentatives des musulmans du Macina.

Tout autre que l'Hadji Omar aurait mis une sourdine à son zèle religieux pour ne pas froisser ses hôtes. Il était bien au-dessus de ces délicatesses. Jamais, au contraire, il ne se montra plus ardent ; jamais il n'afficha une dévotion plus exagérée. H devint suspect, fut l'objet d'accusations et Tiéfolo le mit aux fers. Malheureusement, grâce aux instances des marabouts, sa captivité fut de courte durée.

sèjOUR DANS LE sèoOU 321

Relâché, il remonte le Djoli-ba, puis la Milo, qu'il passe à Kankan, par io° de latitude nord. Suivant alors la route de René Caillié, il atteint Saraya, puis Bagareya, sur la Tankisso ; inclinant un peu vers le nord, il touche au Fodé-Hadji et s'arrête : suivant Mage, à Diegundo ou à Sareboval, un peu à l'est de Timbo; suivant Soleillet, à Bounboura, aux sources du rio Grande, dans le Tamgué. Dans tous les cas, le chef du Foutah Djallon commet l'imprudence de lui donner un vaste terrain.

El Hadji se met à prêcher le retour aux principes rigoureux de l'Islam, l'abolition des pratiques idolâtriques et des grigris (rivalité de métier puisqu'il vendait des reliques et des amulettes). Il parle de l'égalité de tous les hommes entre eux, de la fraternité, de la justice. A ce thème très rebattu, mais très bon, il en ajoute un autre, aussi très rebattu, mais très mauvais : il partage les frères en Croyants et en Infidèles, c'est-à-dire qu'il les exhorte à s'égorger les uns les autres. Il soutient aussi, oh ! par de bons arguments, que le pouvoir appartient de droit au plus vertueux et que le plus vertueux, c'est lui. Il s'élève avec force contre l'autorité des familles féodales qui pèsent sur la Sénégambie, et le saint homme rêve d'établir, sur la ruine de ces familles, un pouvoir théocratique absolu dont il sera le chef. En attendant lui et ses fidèles vont partout disant : « Un noir va dominer. Dieu lui adonné la sagesse » et la force comme à Mahomet, à Aïssa ben Meriem (Jésus-Christ), » à Moussa (Moyse) ; il est nebi (prophète), reçoul (envoyé), » veli (ami de Dieu) » .

Grâce à ces duplicités, Bounboura devient un lieu de pèlerinage. Les anciens élèves d'Omar arrivent des premiers. Parmi eux se trouve Jean Bambara, le maçon, qui reçoit d'el Aguy le nom d'Abdallah.

La plupart s'attachent au Prophète ; les autres retournent au Sénégal.

Tous se rappellent ses discours de 1825 sur Jésus, et soutiennent qu'il est Jésus lui-même. Pour les moins instruits, il est un prophète égal à Mahomet, spécialement envoyé aux Noirs. On lui

accorde toutes les pérogatives dont Allah gratifia Mahomet.

Mahomet dépassait miraculeusement, de la tête, tous ceux qui l'approchaient : ainsi d'el Hadji. Le visage de Mahomet fut brillant : celui d'el Hadji resplendit. Qiiant aux miracles, nous avons vu qu'il en faisait. Il avait donc tous les signes du prophctisme.

Tedjini, marabout et saint de Laghouat, commande à la nature aussi bien qu'aux hommes. S'il dit au palmier : « courbe-toi », le palmier s'incline respectueusement pour lui présenter ses dattes.

Allah n'a pu faire moins, certainement, pour Omar-Jésus, et tout nous porte à croire que ce prophète s'attribuait le pouvoir de commander à la nature.

Cependant il reste à Bounboura jusqu'en 1846. Il ne perd d'ailleurs pas son temps. Il fanatise les Noirs, surexcite toutes leurs mauvaises passions. Il leur apprend à haïr tout ce qui n'est pas musulman, à souhaiter des richesses acquises promptement et sans peine. Lui-même fait un grand et fructueux trafic. Il échange la poudre d'or du Bouré contre la poudre de guerre et les fusils des comptoirs de Sierra-Leone, du rio Nunez et du Pongo.

Chaque jour voit augmenter le nombre de ses partisans; des familles entières viennent se fixer auprès de lui. De toutes parts on lui apporte des présents. Jamais il ne dit : c^est trop peu^ c'est trop, cest assei. A tous les donneurs il promet la bénédiction d'Allah, ce qui n'est ni ruineux, ni compromettant. Dons et bénéfices sont convertis en armes, en munitions, en approvisionnements. Il fait fortifier de plus en plus par Abdallah sa ville de Bounboura.

Il n'ose pourtant pas encore s'aventurer dans le Toro. Craint-il de ne pas être prophète en son pays ? Attend-il, pour se présenter, qu'il puisse joindre à son pouvoir surnaturel le prestige de la puissance temporelle ?

Moulay-Ali, marabout et saint de Laghouat, faisait à notre collègue M. Auguste Choisy, cet aveu d'une ravissante candeur :

sàjOUR DANS LE SÉGOU 3^3

« oui, mon influence est grande ; mais, croyez-le bien, je ne suis fi pourtant qu'un hotnme! (i) » Or, Moulay-Ali, qui a la modestie de se reconnaître pour un simple mortel, est prophète jusque dans la ruelle qu'il habite. Si THadji Omar est bien au-dessus de l'humanité^ comme il le prétend, pourquoi met-il en doute la crédulité de ses compatriotes ? Pourquoi se montre-t-il inférieur à son confrère Moulay-Ali ?

Quelle que soit sa pensée intime, en 1846, quand il se décide à faire une tournée dans l'ouest et dans le nord, pour éprouver son influence, il est suivi d'une petite armée, et Bounboura est une place forte qui peut défier tous les eflPorts des Noirs.

(i) M. AuG. Chois Y, Le Sahara, souvenir d'une mission à Goleàl) ; Paris, Pion, 1881, pp. 12, 13.

Page 1