CHAPITRE III
EL HADJI DANS l'oUEST
Sa rencontre avec le gouverneur du Sénégal. — Il va dans son village natal. — Il retourne à Bounboura et revient à Bakel. — Sa rencontre avec M. de Grammont.
— Petite trahison. — Il marche sur'Diégundo. -— 11 prêche la guerre sainte. — Sa retraite sur Dinguiray. — Il est attaqué par le chef de Tomba. ^ Attaque du Ménien. — Prise de Goufoudé. — Prise de Koudian. — Entrée dans le Bambouk.
— Ravage du Diébédougou. — Arrivée à Farabaniiah. •» Promesse d*el Hadji aux traitants de Bakel. — • Comment il la tient.
Il descend dans la plaine du Khabou, occupée par des Soni-nké musulmans, gens paisibles, agriculteurs et commerçants, qui se bornent à le bien recevoir.
Il entre dans le beau pays arrosé par le rio Grande, traverse le Saloum, le Sine, le Baol, le Cayor peuplés de OuolofFs et de Serrères, races intelligentes et d'une grande beauté. D reçoit beaucoup de présents, mais il fait très peu de prosélytes.
Il pénètre dans le Oualo, qui malheureusement est infesté de marabouts, vient à Podor et s'arrête à Donaye (i), près de M. Caille, gouverneur par intérim. Il propose alors de pacifier le Sénégal et d'en assurer les relations commerciales.
Les présents continuent d'affluer, il contracte de nombreux mariages, ce qui prouve l'admiration des tribus pour sa personne.
Se voyant alors riche et puissant, il ose affronter ses compa-
(i) Ce village, cité par Mage, ne figure pas sur sa carte, et Soleillet ne le mentionne pas.
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triotes et va passer quelques jours dans son village natal. Il retourne ensuite à Bounboura, pour revenir à Bakel au mois d'août 1847.
n rencontre dans ce fort M. de Grammont, gouverneur du Sénégal, et M. Caille, alors directeur des aflfaires extérieures. Dans l'entretien qu'il eut avec eux, en présence de Paul HoU, il dit:
« Je suis l'ami des Blancs. Je veux la paix. Je déteste l'injure. » Quand un chrétien a payé la coutume, il doit pouvoir trafiquer » en sécurité. Quand je serai almami du Foutah, vous devriez me » construire un fort; je disciplinerais le pays, et des relations » parfaitement amicales s'établiraient entre nous ».
Voilà de belles paroles, mais ce sont paroles de prophète musulman : elles n'engagent nullement et servent à endormir le kefir que l'on veut duper.
Quelque temps après, il provoqua les musulmans du Sénégal à se soulever contre nous, à nous faire payer de force la dje:^ia (i), à nous humilier. « Dieu vous interdit, enfants de N'dar, leur » écrit-il, de vous réunir aux Blancs ; il vous a déclaré que celui » qui se réunira à eux est un infidèle comme eux en disant : vous » ne vivrez pas pêle-mêle avec les Juifs et les Chrétiens ; celui qui » le fera, est un juif ou un chrétien comme eux ». (2)
Soleillet pensa, néanmoins, qu'en 1847 nous pouvions nous l'attacher. C'était sans doute l'avis de son informateur. Samba
(i) La dje^ia ou djeiie est un tribut religieux. A Bokhara, où ils sont depuis i$o ans, les Juifs paient un djezie de 2000 tilla (26,000 fr.) Ce djezie est payé par le chef de la communautti, qui reçoit, comme quittance, suivant les prescriptions du Koran, deux soufflets.
Malgré ce tribut, ou à cause de ce tribut, les Juifs ne peuvent quitter le pays que secrètement. S'ils étaient seulement soupçonnés de vouloir se sauver, il leur en coûterait leurs biens et même la vie. (Arm. VambéRT, Le Faux den'iche, p. 324).
(2) Mage, Voyage dans le Soudan Occidental (Sènêgambie-Niger) ; Paris, Hachette, 1868, p. 240, note.
N'diaye. Mais Samba hTcilaye, qui admit sans sourciller toutes les sornettes que daigna lui conter le prophète, n'était pas de force à démêler la vérité (i).
(i) Samba N'diaye est un bakiri de Tuabo ; en 1825, àTâge de 8 ou 10 ans, il fut emmené en otage à Saint-Louis. Voici dans quelles circonstances :
En 1824, le Tounka de la république aristocratique des Sont-nké du Galam était le plus âgé des Bakiri de Tuabo. La population soumise à son autorité se divisait en deux parts : les Bakiri et les Saïbobés, tous de race soni-nkaise. Les derniers sont agriculteurs et commerçants ; les premiers sont politiques, guerriers, pillards et même quelque peu commerçants. Ils entrent volontiers chez nos négociants, qui sont généralement satisfaits de leurs services. L'arrière-petit-fils du Tounka actuel est employé à Bakel, chez M. Abdoulayc Gay, traitant de la maison Devès de Saint-Louis. Les Soni-nkais deviennent très âgés.
En 1824, un vol fut commis au préjudice du fort de Bakel par les gens de Tuabo et réprimé par les Français. Le fils du Tounka résolut de venger son père et s'embusqua dans le mont aux Singes, près duquel les Blancs du fort allaient se promener. Quand des Blancs vinrent â portée de son javelot, il visii celui qu'il prenait pour le commandant, M. Nonat, qui mourut de sa blessure. Une guerre s'en suivît. Quand on fit la paix, on nous remit en otage Samba N'diaye, fils ou neveu du meurtrier.
A cette époque, l'école des otages de Saint-Louis n'existait pas encore et Samba fut élevé dans l'hôtel du gouvernement, où d'ailleurs il fut très bien traité, choyé, caressé.
Au moment de son départ pour cette douce captivité, sa famille lui avait fait jurer de refuser d'apprendre â lire et â écrire, môme l'arabe, tant qu'il serait chez les Blancs. C'est pour cette raison qu'il est parti de chez nous, après un séjour de dix ans, complètement illettré. Mais il n'a pas été maçon^ comme le dit Mage, qui le confond avec John Bambara, l'un des premiers et des plus ardents prosélytes de l'Hadji Omar, qui fut envoyé de Farabanah à Bakel pour saluer M. Protêt, gouverneur, et s'oflfrir comme intermédiaire entre nous ei des indigènes avec qui nous avions des difiicultés.
A la vérité, Samka N'diaye aurait pu très bien être maçon, car dans la Sénégambic, les métiers de maçon, menuisier, employé de commerce, capitaine (pilote), laptot (matelot), sont réputés nobles. Les hommes libres, même les princes, ne se croient pas plus déshonorés par l'usage de la truelle, ou par le maniement du mètre, que le gentilhomme breton par la conduite de sa charrue. Les métiers considérés comme ignobles en Sénégambie sont ceux de chauflfeur à bord des bateaux, d'ouvriers sur métaux, de soldats d'infanterie. Les domestiques et les cuisiniers sont regardés comme membres de la famille qu'ils servent.
Paul Soleillet.
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La lettre aux Musulmans de Saint-Louis montre clairement qu'el Hadji était notre ennemi intime et que son rêve était de nous jeter à la mer.
En quittant Bakel il se dirige sur le Bondou, de là sur le Bambouk, puis suf le Foutah Djallon, en suivant la route du capitaine Lambert (1860). L'almami du Foutah lui fait défendre d'entrer sur son territoire. Le Prophète est le plus fort; il sert la cause d'Allah ; il est dispensé d'observer les lois, de respecter le bien d'autrui. Donc, il rit de la défense de l'almami, passe et se rend à Diegundo.
A son départ de Saint-Louis, Samba N'diaye reçut de quelques négociants des marchandises en présent et fonda un comptoir de traitant à Tuabo, son village. En 1853 ^^ ^854, quand l'Hadji Omar entra en vainqueur à Farabannah, Samba liquida ses affaires et se rendit auprès de lui avec ses femmes et ses captifs.
Le prophète, pour utiliser les connaissances qu'il avait acquises parmi nous, le fît ingénieur de l'armée ; plus tard, quand il eut des canons, il lui en donna la garde. Son habileté à réparer les affûts cassés permit au prophète de pousser ses conquêtes jusqu'au Niger.
Au moment de la campagne du Macina, il fut laissé à Ségou en qualité d'ingénieur en chef des fortifications et de gardien de la maison d'el Hadji. Il fut admis dans l'intimité du prophète, mais, tout en étant maintenu dans sa position officielle, il est moins bien avec l'émir Ahmadou.
Il a toujours conservé pour les Blancs beaucoup d'amitié. En 1864, quand il apprit l'arrivée de Mage et de Quintin, il sollicita et obtint, malgré les griots, l'honneur de les loger. Il en fut de même pour Soleillet.
Les rivalités qui se produisirent à l'occasion du logement des Blancs n'étaient pas désintéressées. L'émir ayant annoncé qu'il voulait les recevoir y les Noirs prévoyaient une abondance de vivres dont ils espéraient avoir leur bonne part. Samba, en sa qualité de Bakiri, dit Mage, n'était pas moins intéressé que les autres, mais
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son séjour parmi les Blancs lui avait donné un certain respect humain, et il était moins mendiant que la plupart de ses frères ou cousins, qui ont pris depuis longtemps l'habitude de regarder les Blancs comme des gens qui doivent forcément leur donner.
Samba est maintenant (1879) un vert vieillard de taille moyenne, à peau chocolat foncé, à figure intelligence et rusée encadrée dans un collier de barbe blanche. Il boîte des suites d'une blessure reçue à Sansanding. D a été guéri par le docteur Quintin. II a souvent dit à Soleillet, avec une grande expression de reconnaissance, qu'il devait la vie à ce médecin, dont le souvenir est d'ailleurs bien vivant à Ségou.
En 1848, el Hadji commence à prêcher la guerre sainte et fanatise de plus en plus ses talibés. Tous les gens de sac et de corde, qui mettent leur espoir dans le pillage des villes, viennent se ranger sous ses drapeaux.
L'hostilité de l'almami lui cause de l'inquiétude, il ne se croit pas encore assez fort et quitte Diegundo pour Dinguiray, ville frontière du Foutah Djallon et du Djallonkadougou, s'y construit une véritable forteresse et commence l'organisation de son armée.
Son intention est d'attaquer d'abord Tamba, capitale du Djallonkadougou, à qui le Bourépaye tribut. Le chef du Djallonkadougou est le plus cruel et le plus fort des Noirs. Quand il voit planer des vautours, il les montre au chef de ses captifs en disant : « Il ne faut pas que les vautours de mon père manquent de » nourriture », et, séance tenante, on donne aux vautours un homme à dépecer (i).
Ce chef de Tamba, inquiet de la puissance et des préparatifs de son voisin, vient attaquer Dinguiray. Mais il a trop attendu ; Dinguiray est devenue une place très forte, et sa tentative n'a aucun succès.
El Hadji augure bien du résultat de cette première affaire et se décide à lever l'étendard et à marcher sur Tamba.
(1) Mage, op. cit., p. 237.