CHAPITRE IV
Passage du Sénégal. — Prise de Kouniakary. — Ce que veut Allah. — Destruction d'Elimané et de Médina. — Le Prophète marche sur Nioro. — Le Prophète et Thiama général des Massassis. — Le Prophète et Mamady Kandia. — C*est Dieu qui donne à el Hadji le Kaarta. — Premières mesures. — Marabout I — Ce que veut Allah pour donner la victoire à ses fidèles. — Pourquoi les Kaartans se révoltent. — Comment Guelabio reçoit l'envoyé du Prophète qui vient lui demander ses femmes. — Massacre des Bambaras de Nioro. — Alpha Oumar dans le Lakamané. — Une armée du Macina vient au secours des Bambaras. — • Elle est battue. — £1 Hadji poursuit Karonga jusqu'à Diala. — Les gouverneurs des provinces conquises. — Un figaro du Sultan de Constantinople. — El Hadji marche sur Médine.
Les Massassis, famille princière du Kaarta, et les Bambaras, qui suivaient avec inquiétude les mouvements du Prophète, vinrent camper à Khoulou, sur la rive droite du Sénégal.
El Hadji se présente au gué de Bongourou, mais il le trouve défendu par Thiama, fils du roi de Nioro, et par plusieurs chefs du Kaarta et du Khasso. Pendant la nuit, il envoie un corps de six mille hommes, sous la conduite de Diodio Deimba, au gué de Dia Kandapé. La manœuvre réussit, et tandis que Diodio tourne le camp des alliés, le Prophète passe le Sénégal. Les Bambaras, pris entre deux feux, sont mis en pleine déroute, et leur défaite entraîne la perte de Kouniakary.
L'Hadji Omar s'établit dans cette place où il reçoit la soumission de plusieurs chefs et de gens du Diafounou, pays de Bambaras et de Soni-nkais.
Que leur demande-t-il en signe de soumission ? Peu de chose : de se raser la tête, de couper les oreilles de leurs bonnets, de réciter les cinq prières quotidiennes. Moyennant ce léger sacrifice, ils vaudront beaucoup mieux et l'humanité aura fait un grand pas vers sa perfection. On comprend en effet qu'Allah doive être irrité, que la morale doive beaucoup souffrir de têtes masculines chevelues, de bonnets à oreilles et de prières autres que celles du rituel.
Le lendemain, el Hadji monte au nord, dans le Diafounou, détruit EUmané et Médina.
Mana, de la famille des Massassis, qui commande ce dernier village, ose défendre son pays contre le Prophète Omar- Jésus ; c'est combattre contre Allah, c'est un crime de lèse divinité ; ce crime, il le paye de; sa tête.
Après l'exécution de Mana, el Hadji fait dire, par deux fois, à Mahmady-Kandia, le Massassis qui règne à Nioro : « Obéis à » Dieu. Suis la loi de Mahomet. Rase ta tête. C'est Cheikou qui » te le fais dire ».
Ne recevant pas de réponse, il envoie un troisième courrier et part pour Nioro. Il était déjà dans la banlieue de cette ville quand des gens du roi Bambara lui vinrent dire :
« Cheikou, Mahmady-Kandia te salue et te prie de ne pas » entrer chez lui » .
El Hadji sourit et répond : « Mes amis, dites à Mahmady- » Kandia : Cheikou te salue et te prie de faire évacuer Karkharo, » car il y campera demain » .
Le lendemain, en effet, l'Hadji Omar prit possession de Karkharo, village situé à trois heures de marche de Nioro.
Il fait immédiatement appeler Thiama, le Massassis qui commandait l'armée bambara au passage du Sénégal. Ce prince refuse de venir. Cheikou le fait appeler une seconde fois en lui donnant l'assurance formelle qu'il ne court aucun danger. Thiama vient. El Hadji le fait asseoir à son côté et lui dit :
« Tu es le plus courageux, le plus brave des Massassis. Il faut
» que tu aies un grand cœur pour oser, comme tu Tas fait, venir » si loin de ton pays pour te mesurer avec moi ».
Puis s' adressant à son entourage :
« Voyez Thiama, c'est un brave; il ne craint rien. Voilà les » hommes que j'aime, que je souhaite avoir pour amis. Je les » aimerais comme des frères, comme des fils. Mais quand un » homme comme Thiama est mon ennemi, je ne crains point de » lui donner publiquement des marques de mon estime ».
Se retournant vers le jeune prince :
« Est-ce qu'un homme comme toi, grand, généreux, intelligent, » peut rester idolâtre, ignorant de Dieu comme les bêtes. Écoute » Dieu. C'est lui qui te parle. Ne refuse pas sa parole et accepte » la loi de Mahomet. Toi, descendant de Massa, qui marcha près » du Prophète, resteras-tu infidèle ? »
Il est pressant, caressant. Que demande-t-il pour reconnaître que Thiama n'est pas une bête, pour réjouir le cœur d'Allah et du Prophète ? Que le jeune prince rase sa tête et coupe les oreilles de son bonnet. Ni plus, ni moins. Du reste, il n'en a cure. Comme Allah, il se contente volontiers d'un simulacre. Être n'est rien ; paraître, c'est tout.
Notre Henri IV n'a pas craint, dans une situation à peu près semblable, de faire le saut périlleux. Thiama suit l'exemple du bon roi et fait bien. Ces choses-là n'engagent pas beaucoup. Si le sacrifice de ses cheveux et des oreilles de son bonnet ne suffisait pas pour tirer des serres du saint prophète le trône séculaire de sa famille, il pourrait toujours rendre à sa tête et à son bonnet leurs anciens ornements.
Donc, au moment de son départ, sa tête rasée est coiffée d'un bonnet sans oreilles, et il fait don au Prophète des quatre plus beaux chevaux de son escorte.
Le lendemain, l'Hadji Omar fait dire à Mahmady-Kandia, dixième roi de la dynastie niassassite, de se rendre à son camp sous trois jours ou que le siège sera mis devant Nioro.
Tandis que les Toucouleurs d'el Hadji sont dans tout l'orgueil
du triomphe et fortement installés, l'armée du vieux Massassis est découragée, tremblante. La résistance est impossible. Mahmady se rend donc, avec ses fils et ses familiers, à l'invitation impérative du prophète noir, qui s'empresse de leur faire raser la tête et de les coiffer de bonnets sans oreilles, se disant persuadé qu'il en fait ainsi de bons musulmans, de précieuses recrues pour le paradis de Mahomet.
Trois jours après, il entre dans Nioro sans avoir besoin de brûler une seule cartouche.
En arrivant devant le tata royal, Mahmady lui en présente les clefs. Il les refuse, ce qui ne l'empêche pas de s'y installer en maître et de déclarer solennellement que Dieu lui a donné le Kaarta.
Il pourrait attribuer cette conquête à sa vaillance, à son habileté, aux efforts de son armée. Il est bien plus subtile. Il assure qu'il est tout simplement l'épée choisie par Allah pour humilier les kafir. C'est Allah qui a promené l'incendie, broyé des hommes, mis l'épouvante au cœur des Kaartans et posé sur le front de son prophète noir la couronne des Massassis. Dès lors les droits d'el Hadji ne reposent pas sur la force, mais sur la volonté divine.
S'élever contre el Hadji sera donc s'élever contre Allah et attirer sur sa têce les peines les plus sévères, peines qui suivront de près la faute quand elles ne la devanceront pas.
Chez les peuples musulmans qui admettent cette théorie, le gouvernement est simple et facile. Le peuple est couché ventre à terre ; le roi, ses marabouts et la caste dite noble dansent dessus tant qu'il leur plaît, ayant soin d'écraser les têtes qui paraissent vouloir se dresser.
Mahmadi ne peut contredire le Prophète. Il sait que, depuis plus d'un siècle, les Kaartans maudissent sa famille, et que s'il faisait appel à leur patriotisme ils lui répondraient comme l'âne de la fable :
Notre ennemi c'est notre msûtre.
Lui et ses ancêtres ont exécuté l'air que joue maintenant el
Hadji; il sait à quoi s'en tenir sur les jongleries du prétendu prophète, mais il est le plus faible et il lui faut avoir l'air de croire que ses dieux sont vaincus par celui de son ennemi.
El Hadji, ayant autour de lui presque tous les princes du Khasso, réunit un grand palabre et demande aux Bambaras leurs idoles et leurs fétiches. Ceux-ci les apportent et les voient détruire publiquement sans manifester la moindre irritation.
L'Hadji Omar déclare ensuite que les Musulmans ne peuvent avoir plus de quatre femmes, bien que lui-même en ait un grand nombre de légitimes sans compter celles qui ne le sont pas.
Il faut reconnaître d'ailleurs que le Koran arrivait bien à point pour sauver les intérêts politiques et militaires du Prophète. Les soldats Toucouleurs se plaignaient amèrement de n'avoir point de femmes. Il fallait leur en donner ou s'attendre à les voir déserter en masse. El Hadji a pour lui Allah, cela ne fait doute pour personne, mais Allah a la méchante habitude d'exiger, pour manifester sa puissance, le concours de bons et nombreux soldats. L'Hadji doit donc, à tout prix, conserver les Toucouleurs. Ils veulent des femmes, il leur en donnera, pas les siennes, mais celles des Kaartans.
Les Kaartans épousent des fillettes de cinq à six ans, les élèvent près d'eux et consomment le mariage quand elles ont de quinze à dix-huit ans. Pendant toute la période de lactation, qui est très longue, les femmes vivent à l'écart de leurs maris. Ces deux usages se rencontrent souvent en Afrique et partout ils ont pour conséquence la polygamie. La polygamie a bien d'autres causes, mais ce n'est pas ici le cas d'en parler.
Or, les Kaartans aiment leurs femmes parce qu'ils les élèvent et aussi, comme le dit Voltaire, parce que c'est du vitriol, du feu qui coule dans leurs veines.
Le Prophète a pris leur roi, ils n'ont rien dit ; il a demandé leurs dieux, ils les ont donnés ; il s'est emparé de leurs biens, ils ont laissé faire. Us étaient vaincus et subissaient les lois de la guerre, comme un homme pris par des voleurs se laisse dépouiller.
33^ TROISifeME PARTIE. — CHAPITRE IV
Mais quand el Hadji veut prendre leurs femmes, ces hommes si abattus, si tremblants, se relèvent furieux, terribles. Ils traquent et poursuivent les Toucouleurs, les égorgent sans pitié, sans merci. Dans la plupart des villages il y a des puits profonds uniquement destinés à recevoir les cadavres des soldats du Prophète.
El Aguy charge l'un de ses talibés de faire le partage des femmes de Guelabio, chef de Kolomina. Guelabio laisse le talibé lui exposer l'objet de sa mission, puis lui répond, en afiîcain, par un coup de fusil en pleine poitrine.
A cette nouvelle. Alpha Oumar, qui était campé dans les environs, vient devant Kolomina, s'en empare après un furieux combat et en passe au fil de l'épée les hommes, les femmes et les enfants.
L'Hadji Omar ordonne en même temps le massacre des Bambaras qui se trouvent à Nioro.
Voilà la guerre dans toute sa grandeur, dans toute sa beauté.
Appelons la donc par son nom et disons franchement que c'est le brigandage en grand. On ne va faire la guerre chez son voisin que pour le voler. Qu'on ait un uniforme au lieu de guenilles, des canons Krupp au lieu d'espingoles ; que l'on vole une province au lieu de voler une montre, cela ne change rien à l'affaire, et ce n'est pas aux Petites-Maisons, comme le voulait Boileau, que l'on devrait mettre les conquérants.
D'après les renseignements recueillis par Mage, le massacre de Nioro aurait eu lieu à l'insu de l'Hadji Omar.
Tandis que le Prophète s'occupait de l'organisation du pays, les Talibés maltraitaient et pillaient les Bambaras. Ceux-ci, exaspérés, se soulevèrent et assiégèrent, en même temps, el Hadji, dans Nioro, et Alpha Oumar Boïla dans Kolomina. Nioro fut si étroitement investi que personne, pendant quinze jours, ne put en sortir. Les TaHbés craignirent d'être trahis par les Bambaras enfermés avec eux et les assassinèrent au nombre de plus de quatre cents. Mahmadi Kandia et son griot trouvèrent seuls un refuge dans les bras d'el Hadji.
Le massacre fut commencé à l'arme blanche, mais cela n'allant pas assez vite, les Talibés tuèrent à coups de fusil, et l'armée assiégeante, croyant à une sortie, s'enfuit précipitamment au sud, vers Lakamané.
Tel est le conte que font certains compagnons d'el Hadji. Cela ne résiste pas à l'examen. Soleillet est dans le vrai quand il dit : le soulèvement fut déterminé par le partage des femmes, les Bambaras n'ont pas assiégé Nioro, le massacre fut ordonné par le Prophète.
Les Bambaras, peu satisfaits des Massassis, affolés, acceptaient, sans trop de répugnance, le gouvernement d'el Hadji. Le pillage et les mauvais traitements qui accompagnent toujours une conquête devaient les irriter, mais un fait particulier, les mordant au cœur, pouvait seul les déterminer à se soulever soudainement contre une armée victorieuse. Ce fait, c'est l'enlèvement des femmes.
Les épaisses lignes Bambaras qui forment autour de Nioro un mur impénétrable, et qui prennent la fuite au bruit de quelques coups de fiisil, n'ont existé que dans l'imagination des Talibés.
El Hadji gouvernait théocratiquement. Il n'est pas supposable que ses Talibés aient pris sur eux de massacrer plus de quatre cents personnes restées à Nioro sur la foi de ses promesses. Supposé qu'il en fût ainsi, n'aurait-il pas été prévenu par les cris des victimes ? S'il est resté tranquillement dans son tata pendant l'exécution, s'il n'a rien entendu, c'est que l'on exécutait ses ordres et qu'il ne voulait rien entendre. Il n'a d'ailleurs jamais reculé devant un massacre, et la mort de quatre cents infidèles ne pouvait que réjouir son cœur de prophète musulman.
Tandis que cela se passait à Nioro, Alpha Oumar, à la tête de sept mille cavaliers d'élite, s'efforçait de fermer aux Bambaras les frontières du Lakamané. Il atteint Guimbana et s'en empare après un furieux combat de cinq heures, mais il ne peut empêcher ses adversaires d'effectuer leur passage.
Un village de la frontière, probablement le Kandiari de Mage,
n'a pas été abandonné. Alpha Oumar l'attaque et les Bambaras lui infligent une sanglante défaite.
Les princes Bambaras se liguent avec les Soni-nkéetlesDiavandos de Diara. El Hadji se porte à leur rencontre et les disperse.
Une armée du Macina, forte de quarante mille hommes, commandée par Abdoulaye-Bakavamady-Sala et Seidou-Sayou, s'avance au secours du Kaarta. Il ne s'agissait pas seulement, pour les Maciniens, de défendre le Kaarta ; ils avaient en vue, ce semble, de faire acte de protection sur le Ségou, qu'ils convoitaient depuis cent ans, et que l'Hadji menaçait d'une attaque prochaine.
Alpha Oumar est envoyé à leur rencontre. Le choc a lieu à Kaskaré, dans le Bakhounou. Ds combattent musulmans contre musulmans. Allah n'est nullement embarrassé. Il donne la victoire au plus habile. Les Maciniens sont vaincus et reprennent la route de l'Est tandis qu'Alpha Oumar vient établir son camp à Bassakha, entre Kaskaré et Nioro.
Dans le même temps, Karonga entre, avec les Diavandos, dans le Kaarta Bine, province soumise à el Hadji, et en détruit tous les villages, à l'exception de Farabougou. El Hadji se dirige à marche forcée sur Yanguerdé, leur village, le détruit, et poursuit Karonga jusqu'à Diala, où il construit an tata dont il donne le commandement à Solymane Babaraty, l'un de ses esclaves.
Dans la suite, c'est toujours à des esclaves, à des maçons, à des forgerons, qu'il donnera le commandement des pays conquis. Ces nominations, aux postes les plus importants, de maçons, de forgerons, d'esclaves, sont tout à fait dans le goût musulman. D n'y a pas encore bien longtemps que le sultan de Constantinople a nommé magistrat, puis général, le figaro qui avait l'honneur de lui raser la tête.
L'Hadji Omar n'admettait nullement l'égalité civile et politique, mais en prenant ses gouverneurs dans les dernières classes, il avait des agents fidèles, coupait court aux compétitions de ses lieutenants et conser\'ait dans sa main le gouvernement de son vaste empire.
De Diaky el Hadji se rend dans le Tamora, tue^ incendie, pille, ramasse des captifs et les envoie à Nioro avec son butin. Niamody, chef du Logo, prend la fuite ; Sabouciré est pris sans résistance. Reste Médine, où se trouve Sambala, roi du Khasso.