‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 73 sur 145 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SIÈGE DE MÈDINE

Subtilités du prophète. — Son armée assiège MéUine. — > Héroïsme de la garnison.

— Arrivée du cbef-aux-quatre-yeux. — L'armée du prophète est mise en déronte. Comment le prophète sauve son prestige aux yeux des siens. — El Hadji encore battu par le colonel Faidherbe. — Nous mourons de faim, El Hadji/ — Désertions.

— Je ne fuis pas. — ■ Marche sur Dinguiray. — Ravage des pays Mali-nké. — Passage du Galamagui. -^ A Koudian. -» Encore le colonel Faidherbe. — El Hadji dans le Bondou. — El Hadji dans le Foutah. — Il brûle N'dioum, près de Podor.

— Remonte le Sénégal avec 40 000 personnes. — Réception que lui font les kafir français. — Prise de Marcoia par el Hadji. — Prise de Guémou par les Français.

Tant de succès troublèrent Tesprit du Prophète et de ses soldats. Ceux-ci crurent que la Sénégambie ne leur résisterait pas et THadji Omar rêva peut-être un empire s'étendant de l'Atlantique au Niger. Il résolut donc d'en finir avec les Khasso-nké, alliés des Blancs, qui avaient donné un asile aux Massassis.

Cependant, comme il se défiait des Blancs, et qu'il ne voulait, à aucun prix, compromettre son prestige, il se fit forcer la main par les Toucouleurs. « Je ne suis rien maintenant pour les Maures et pour » les Blancs », disait-il hypocritement : « Je suis envoyé aux » noirs ». Il se réservait ainsi le moyen, en cas d'insuccès, de désavouer son armée.

Le 20 avril 1857, le siège fut mis devant Médine, qui était protégée par un fort français construit en septembre 1855.

L'armée assiégeante comptait, d'après Samfarba, qui s'y trouvait, vingt-trois mille hommes. Mage, sur d'autres informations, réduit ce chiffre à quinze mille.

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« L'histoire du siège de Médine », écrit le même auteur, « est » une des pages les plus brillantes des fastes militaires du Séné- » gai; c'est un de ces faits qui ne seront jamais assez connus, » parce qu'ils se sont passés au Sénégal, pays qui excite bien peu » d'intérêt en France ; mais il n'en est pas moins vrai qu'on peut » chercher dans l'histoire de la France et dans les faits les plus » mémorables des guerres de l'Algérie, on trouvera autant » d'héroïsme, mais plus, non, c'est impossible ».

Pendant quatre mois, c'est-à-dire jusqu'au i8 juillet 1857, ^^^ poignée d'hommes parmi lesquels se trouvaient quelques Français, commandés par Paul Holl, mulâtre de Saint-Louis et simple civil, a tenu tête à une armée formidable, se croyant invincible, animée d'une haine profonde contre les Khasso-nké et les Français, fanatisée par son chef qui promettait, à ceux qui tombaient sur le champ de bataille, les joies du paradis musulman.

L'héroïque petite troupe du fort avait épuisé ses munitions et défendait ses murs à l'arme blanche. Paul Holl avait calculé le moment où il ne lui resterait plus qu'à se faire sauter. Tout à coup le canon tonne au-delà des lignes ennemies. Le combat s'engage avec le nouveau venu. Les soldats d'el Hadji se défendent énergiquement, mais peu à peu ils perdent du terrain et finissent par battre en retraite. Médine est sauvée !

C'était le lieutenant-colonel Faidherbe qui arrivait au secours de cette place. Par un puissant effort de volonté, grâce aussi à une crue inespérée du fleuve, il avait pu remonter jusqu'à Kayes, avec une poignée de laptots. Avec ses quelques hommes il en mit en fuite quinze mille, et la ceinture de cadavres qui entourait le fort témoignait de l'opiniâtreté de la résistance. C'est prodigieux, mais c'est ainsi. Tout est prodigieux dans cette affaire de Médine.

Le colonel poursuivit l'ennemi jusqu'au Félou, mais avec si peu de force il n'eût pas été prudent d'aller plus loin.

L'armée d'el Hadji, fortement éprouvée, va retrouver son maître à Sabouciré.

Qjiand elle lui dit que le chef-aux-quatre-yeux (Lamdo diom

guitte naii) (i) et les Sakkars (bateaux à vapeur) venaient et qu'il n'y avait plus moyen de résister, il leur répondit hypocritement : « Eh bien ! vous l'avez voulu, vous êtes allés attaquer les Blancs, » et les voilà qui vous chassent. Cependant je n'avais pas affaire » à eux ; je n'ai affaire qu'aux Bambaras et aux Noirs kafir. Vous » fuyez; eh bien ! moi, je ne fuirai pas, et si les Blancs viennent » jusqu'ici ils me trouveront (2) ».

Cinq jours après, le colonel Faidherbe livre bataille à toute l'armée d'el Hadji et lui enlève un immense convoi qui arrivait du Foutah. La famine entre alors dans le camp, les désertions se multiplient, et quand le Prophète en demande la raison, il reçoit cette douloureuse réponse : « Nous mourons de faim, el Hadji j).

C'était le moment pour Allah de faire un miracle, de pourvoir à la nourriture de ces hommes qui combattaient pour sa gloire et pour son triomphe ; c'était le moment de montrer que l'Hadji Omar était son vicaire, Texécuteur de ses volontés, mais rien. Comme les dieux olympiques, il s'oublie auprès de beautés célestes et laisse le monde aller comme il peut; de divines mélodies étouffent les gémissements du Prophète, et en vingt jours l'armée musulmane tombe de quinze mille hommes à moins de sept mille.

Pour éviter un anéantissement complet, car le chef-aux-quatreyeux n'est pas loin, el Hadji part précipitamment pour Dinguirai, dans le Natiaga, tout en disant : « Je ne fuis pas ; je vais chercher » des vivres, et si l'on me cherche, il ne sera pas difficile de me » trouver ».

Il passe une nuit à Dinguirai et se rend, par les montagnes, à Kourba. De là il envoie Alpha Ousman, avec cinq mille hommes, pour ravager le Bambouk, le Bafîng, le Gangaran, le Bagniaka-Dougou, le Gadougou, le Nabou, en un mot tous les

(i) Le gcncral Faidiicrbc était ainsi désigne parce qu'il porte des lunettes. (2) Magi:, op. cit. y pp. 247, 248.

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pays Mali-nké non soumis. En 1858, tandis qu'el Hadji est dans le Foutah, Alpha Ousman fonde Mourgoula (i).

Le Prophète se rend de Kourba dans le Koudian, par le Bafing, dont le courant lui enlève plusieurs centaines d'hommes et d'animaux. La population du Koundian ne peut se flatter d'avoir pratiqué consciencieusement le mahométisme et voit avec épouvante le saint marabout revenir dans le pays. Elle émigré en masse vers le midi, mais elle n'a pas la précaution de détruire ses approvisionnements de mil, qui sont considérables.

La joie que ces approvisionnements causent au Prophète est empoisonnée par la nouvelle que le colonel Faidherbe a pris Somson Tata, dans le Bondou, et Kana Makhounou, dans le Khasso. Pour se venger, le saint homme fait ravager le Konkadougou.

En décembre 1857, l'Hadji se remet en marche à travers le Diébédougou et arrive, le 15 avril 1858, à Boulebané, dans le Bondou, qui a passé, après la délivrance de Médine, au pouvoir de Boubakar Saada. Il est inutile de dire que tout le monde fuit devant lui et qu'il incendie tous les villages.

A Garty, les gens du Foutah essaient de barrer le Sénégal. El Hadji assure que la chose est impossible et qu'il n'a pas besoin de se déranger. Il sait bien à quoi s'en tenir puisque le travail s'exécute par son ordre... à son insu.

De Boulebané el Hadji se rend à Djavara, un peu au-dessous de Bakel ; de Djavara il passe à Oréfondé, dans le Foutah, sur le Sénégal, un peu au-dessus de Saldé. Il y campe jusqu'au mois d'avril 1859.

Il n'est pas content des gens du Foutah, qui n'ont pas d'enthousiasme. Il leur pratiquerait volontiers une petite saignée, mais il n'ose, tous les chefs de son armée étant Toucouleurs.

D entre dans le Toro et vient brûler N'dioum à quelques milles seulement de Podor.

(i) Mage, op. cit., p. 249.

Rappelé dans le Kaarta par une révolte, il remonte le Sénégal avec quarante mille personnes, hommes, femmes et enfants.

Les forts de Matam et de Bakel, occupés par une poignée de Français, saluent le Prophète de quelques obus. Celui-ci courbe les épaules et continue sa route, chargeant Allah du soin de le venger.

En mai 1859, il est de retour à Djavara, et peu de temps après toute son armée campe devant Arondou, au confluent de la Falémé. Le brick le Pilote, alors en stationnement sur ce point, lui paraît une proie facile et enviable. Vite il fait tirer sur la corde qui l'attache à la rive. Le navire cède, approche ; on a presque la main dessus. Allah ! Allah ! — Soudain le canon tonne et la mitraille envoie dans le paradis de Mahomet des centaines d'assaillants. El Hadji se hâte de battre en retraite, jurant de ne plus s'attaquer aux kafir français.

Il se rend d'étape en étape à Nioro. Les Djavaras du Kingui n'osent pas l'y attendre et vont se réfugier à Ségou.

El Hadji, toujours suivi des femmes, des enfants, des ânes, des bœufs porteurs qu'il emmène du Foutah, suit les Djavaras de village en village, jusqu'à Marcoïa, capitale du Bélédougou et quartier général des révoltés du Kaarta. Cette place est défendue par un grand nombre de Pouls du Diakounou, de Djavaras du Kaarta, de Massassis qui, forcés de suivre le prophète, l'ont abandonné à la première occasion.

El Hadji met le siège devant Marcoïa et s'en rend maître grâce à ses deux obusiers qui glacent d'épouvante les défenseurs.

Le massacre est épouvantable. Pas de quartier. Le roi est pris et mis à mort. Les cadavres sont jetés hors du village et abandonnés en pâture aux hyènes.

Au moment où l'Hadji est dans la joie du triomphe, une fâcheuse nouvelle lui vient de l'Occident : le 25 octobre 1859, le colonel Faidherbe, avec quinze cents hommes, a pris Guémou, dans le Guidimakha, sur la rive droite du Sénégal, et fait quinze cents prisonniers.

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De ces prisonniers, il n'en a pas tué un seul. Au lieu de les maltraiter, il a pourvu à leurs besoins. Ils ont reconnu, ces bons musulmans, que les kafir Blancs leur sont supérieurs en habileté, en justice, en humanité. Mais cet aveu fait, ils ajoutent, avec autant de fierté que de conviction : « Dieu soit loué de nous avoir créés musulmans ! »

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