‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 74 sur 145 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'étal des esprits à Ségou. — Aly devient roi. — L*Hadji Omar prend Yamina. — II chasse les femmes de l'armée. — Nombreuses victimes sauvées par les Français. — Souvenir de Lemoync d'Ibervillc. — Des femmes sont recueillies parles Bambaras. — Siège d*Oïtala. — Trahison des Musulmans de Sansanding. — Prise de Ségou- Sikoro.

Tiéfolo, qui régnait quand Omar revint de la Mekke, mourut en 1842. Ses successeurs, parvenus au trône dans un âge avancé, passèrent rapidement, et Torocoro-Mary prit le pouvoir en 1853. A cette époque, le bruit des victoires de l'Hadji Omar remplissait d'inquiétude Ségou-Sikoro. Tel était alors le prestige du prophète, que le vieil Abdoul, parent du roi, se rendit auprès de lui dans le Kaarta.

Il revint avec des propositions que personne n'a bien connues. La population, jugeant sur des indices ou dupe de quelques intrigues, fut très mécontente, prononça le gros mot de trahison, et Torocoro-Mary mourut subitement, en 1859, après quatre ans de

règne.

Il eut pour successeur Ali, son frère, qui paraissait pressé de régner à son tour. Il croyait sans doute qu'une fois roi, tout serait pour lui couleur de rose, que le monde entier retentirait de ses louanges, qu'il n'aurait plus qu'à se laisser vivre joyeusement au milieu de son harem. Le pauvre homme se trompait du tout au tout. Sa couronne fut une couronne d'épines.

A peine sur le trône, il lui faut entrer en lutte avec l'Hadji

PRISE DE SÈGOU-SIKORO 347

Omar. Malheureusement il méconnaît la puissance de son ennemi, ou ne comprend pas qu'il s'agit d'une lutte à mort. Au lieu de pousser contre lui toutes ses forces et de l'écraser sous le nombre, il envoie des corps d'armée qui se font battre l'un après l'autre et découvrent Yamina.

L'Hadji Omar n'a plus qu'à marcher de l'avant. Mais la famine est dans Marcoïa. On a dévoré les approvisionnements de cette ville et le produit du pillage des pays voisins. L'Hadji propose un remède, un remède à sa façon, barbare, odieux : l'expulsion des femmes qui entravent, dit-il, les mouvements de l'armée. Il est bien vrai que les femmes gênaient les mouvements de l'armée ; mais la chose n'était pas nouvelle et ce n'était pas sur les rives du Niger qu'il fallait s'en apercevoir. C'était condamner à une mort presque certaine des milliers de pauvres êtres qui le suivaient avec confiance depuis le Foutah et le Kaarta.

A cette nouvelle, hommes et femmes poussent des cris effroyables. Puis on réfléchit, on parlemente ; quelques-uns cèdent, d'autres suivent, beaucoup profitent du désordre pour déserter dans l'espoir de gagner les rives du Sénégal. Mais ils ont à traverser d'immenses régions entièrement dévastées par les hordes du Prophète. Beaucoup périssent en route de fatigue et de faim. Ceux qui arrivent au fleuve ressemblent à des squelettes ambulants. Pendant un mois et plus, ils n'ont vécu que d'herbes et de racines. En 1860, à Makhana, Mage sauve quelques centaines de ces malheureux.

Les Français disent beaucoup de mal d'eux-mêmes, non sans raison : ils sont rieurs, moqueurs impitoyables. Mais ils sont bons, généreux; ils ont l'amour, le culte de la femme. Ils sont, à tout prendre, ce qu'il y a de meilleur.

Il y a quelques mois, si ces malheureux Sénégambiens avaient pu détruire tous les Français, ils l'auraient fait de grand cœur, et ce sont ces mêmes Français qui les arrachent à la mort.

Mage n'est pas le premier qui tendit à des ennemis une main secourable. Je citerai un fait entre mille.

En 1700, M. de Riolla, gouverneur de Pensacola, sur le golfe du Mexique, fut chargé par le gouvernement espagnol de nous prendre le fort de Biloxi, situé à une quinzaine de lieues à l'ouest de la Mobile. Le bon amiral se mit en route pour nous surprendre. Sa malchance et notre bonne étoile voulurent qu'il fit naufrage. Lui et ses officiers, nus, affamés, furent recueillis à bord de la Renommée, par M. de Ricouart, qui commandait en l'absence de Lemoyne d'Iberville.

Les Français reçurent à bras ouverts les pauvres naufragés, les couvrirent de leurs meilleurs vêtements, de leur plus beau linge, les fêtèrent. Cela pourrait passer pour de la courtoisie. Mais 140 hommes étaient sur la plage, sans vivres, sans abri, sans espoir de secours. Les Français risquèrent cent fois leur existence et réussirent, à force de cœur et d'énergie, à parvenir jusqu'à eux. Ils les ravitaillèrent, subvinrent à tous leurs besoins jusqu'au moment où ils purent les reconduire à Pensacola.

Quand Iberville revint à bord, il ne fut pas content : il trouva qu'on n'avait pas assez fait. Cependant, dit Ricouart, « j'ai pro- » digue son bien hardiment, estant bien persuadé de son bon » cœur, et surtout dans de pareilles occasions, où il s'agissait de » jaire honneur à la France (i). »

Cela n'était plus de la courtoisie ; c'était de l'humanité pure. Pour faire honneur à la France, il faut être humain, ne pas craindre de jouer sa vie pour sauver celle de son prochain.

En recevant les victimes du Prophète noir. Mage a fait son devoir de marin et de français.

Pendant ce temps, que fait l'Hadji Omar, le dévot marabout qui dit être une incarnation de Jésus ? Débarrassé des « bouches inutiles », il reprend sa course en avant. Son armée est suivie

(i) M. Pierre Margry. Mémoires et documents. — Découverte par tner des bouches du Mississipi et établissements de Le Moyne d'Iberville sur le golfe du Mexique (1694-1703). Paris, Maisonneuve, 1881 ; tome IV de la collection, pp. 386-91.

d'une armée de femmes que Ton chasse comme des chiens affamés, hurlants, qui rôdent autour des provisions.

Les malheureuses ne suivent qu'à peine, manquant de tout. Les Bambaras les ramassent, les conduisent dans leurs villages, épousent les plus belles et gardent les autres comme esclaves.

Plus tard, quand il sera maître de Ségou, l'Hadji les fera rendre. La plupart seront alors enceintes et plusieurs déserteront pour retourner à leurs époux bambaras.

El Hadji arrive ainsi devant Oïtala où le roi Aly a jeté 15,000 hommes sous le commandement de son fils Tata. Les Talibés se précipitent à l'assaut, mais ils se heurtent à une défense énergique. Trois cents d'entre eux tombent sous les balles des Bambaras, et les autres, découragés, se retirent. Pendant cinq jours ils refusent obstinément de revenir au combat. Le sixième ils cèdent enfin aux prières et aux jongleries du Prophète. Grâce à leurs canons, qui terrifient les assiégés, ils s'emparent de la place, mettent à mort Tata et ses frères, tandis que les mères, sœurs, femmes, griotes de ces jeunes gens deviennent la proie du chef.

La capitale du Ségou est alors complètement découverte, l'Hadji peut s'en emparer sans coup férir, mais ses troupes ont besoin de repos et des traîtres offrent de lui livrer Sansanding.

Ces traîtres sont des musulmans. Ils pensent qu'avec un chef musulman comme eux ils ne paieront plus d'impôts. Ils se trompent, ce qui arrive souvent aux traîtres, et bientôt ils regretteront les rois bambaras.

Le roi du Macina vient avec 13,000 hommes au secours d'Aly. L'armée alliée est battue; l'Hadji marche sur Ségou-Sikoro et s'en empare le 10 mars 1861. Le pauvre Aly n'a que le temps de monter à cheval et de se sauver.

L'Hadji Omar trouve dans Ségou de grands trésors, notamment des armes anciennes et des pendules apportées en présent au roi et aux princes par les négociants du Sénégal, de la Gambie et de Sierra-Leone. Les Toucouleurs prirent ces objets pour des fétiches et les détruisirent impitoyablement.

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