CHAPITRE VII
Négociations entre le roi du Madna et l'Hadji Omar. — El Hadji se prépare secrètement pour la guerre. — Il organise les pays conquis et nomme Ahmadou sultan de Ségou. — Ahmadi- Ahmadou est trahi. — Son dernier combat. — Le prophète entre dans Hamdallahi, s'empare du roi du Macina et lui fait couper le cou. — Puissance de THadji Omar. — Ses ruses. — Conspiration contre lui. — Un noir traître. — Ahmadou envoie à son père des conspirateurs bambaras. — Le prophète leur fait couper le cou. — Révolte du Macina. — On parle tout bas de la mort du prophète. — Ce qu'un grand dignitaire apprend en chatouillant les jambes du prophète. — Détails sur le siège de Hamdallahi. — La mort du prophète racontée par Samba N'diaye.
Le roi du Macina, Ahmadi-Ahmadou, comme tous les souverains musulmans, était chef politique et religieux.
Son grand'père, Ahmadou Amat Labbo, de même que THadji Omar, s'est donné comme prophète, et c'est sous ce masque qu'il a fondé, vers 1770, le royaume du Macina.
Tout naturellement, Ahmadi se croit aussi quelque peu prophète. Donc, entre Omar et lui, il y a rivalité de métier, haine mortelle. Pour Ahmadi, el Hadji n'est qu'un marabout de second ordre, un pauvre hère en quête d'une calebasse de riz. Il éprouve de la répugnance à se mettre en rapport avec lui. Il est cependant forcé d'en venir à cette extrémité, puisque l'Hadji Omar ^ est maître du Ségou, royaume que le Macina convoite depuis cent ans.
Ahmadi entame donc des négociations, mais sur le ton du
GUERRE DU MACINA ET MORT DU PROPHÈTE 35 î
dédain. El Hadji, patient et rusé comme un vieux fauve, prétend bien choisir son moment et ne se montre nullement pressé d'une solution. Bien que Hamdallahi ne soit qu'à six jours de marche de Ségou-Sikoro, la correspondance entre les deux prophètes ne dure pas moins d'une année. Pendant ce temps, el Hadji reçoit la soumission des Bambaras, organise le gouvernement du paj^s conquis, dispose son armée, amasse des provisions, aiguise ses griffes, guette sa proie. Au mois d'avril 1862, quand Ahmadi- Ahmadou décide d'en appeler aux armes, el Hadji est prêt.
Jusqu'à son arrivée à Ségou, el Hadji a commandé une horde plutôt qu'une armée. Plusieurs fois il dut faire abandonner les femmes et les enfants, ce qui toujours suscita des mécontentements et des désertions. Il est juste de dire qu'il ne se sépara jamais de son harem. Sa double qualité de marabout et de prophète ne lui permettait pas de s'imposer des privations.
Pour la campagne qu'il prépare, il lui faut une armée plus facile à manœuvrer. Il laissera donc à Ségou tous ses impedimenta.
Et comme la campagne sera longue et qu'il tient à éviter les compétitions qui pourraient se produire à sa mort, il nomme son fils Ahmadou sultan de Ségou et suzerain des autres pays conquis. Il laisse à ce prince deux de ses quatre canons, l'une de ses cannes (insignes du pouvoir, sceptre). Samba N'diaye, et son fils Aguibou, qui devra, au besoin, c'est-à-dire dans le cas où son frère Ahmadou mourrait, prendre les rênes du gouvernement. Il envoie à Dinguiray la plupart de ses fils et celles de ses femmes qui ont des enfants.
Dans tous les royaumes conquis, el Hadji a installé un certain nombre deTalibés toucouleurs du Foutah, leur a donné des terres et des captifs. Ces Talibés sont afiranchis d'impôts, mais ils doivent toujours être prêts à combattre à cheval et à conduire un nombre déterminé de fantassins. Dans chaque capitale il a fait construire un tata et mis en approvisionnement de l'or, des vêtements, des étoffes précieuses et ordinaires, des armes, des
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munitions, des provisions de toute sorte ; il a réuni des chevaux, des captifs, des captives et même des jeunes vierges destinées à être données en cadeau. En même temps il a organisé le pays, lui a donné son autonomie et Ta rattaché à ses autres conquêtes. A la tête de tous ces états, comme nous l'avons dit, il a mis des captifs. Il fit une exception pour Yanguerdé, qu'il donna à l'une de ses femmes, alors très jeune.
Ahmadou est le chef de cette confédération.
Ces dispositions prises, elHadji part pour leMacina, emmenant avec lui le fils de son frère Tiani, ses fils Makigou et Mahi, qui furent tués dans le Macina, et Abdallah (Jean Bambara), qui réunit les fonctions d'ingénieur en chef à celles de chef de l'artillerie. Ce dernier titre était un peu prétentieux, car l'artillerie du Prophète consistait en quatre vieux canons que les Français avaient abandonnés dans une excursion trop aventureuse.
La lutte qui va commencer est une lutte à mort.
Ahmadi-Ahmadou est infiniment plus brave qu'Omar, mais Omar est plus habile qu'Ahmadi. Celui-ci est trahi par les siens; l'autre, au contraire, est servi par des fanatiques.
Les premières troupes envoyées par Ahmadi sont battues.
Lui-même prend les armes. Il n'est pas plus heureux, grâce aux traîtres qui l'entourent et qui espèrent se partager ses dépouilles.
Dans le dernier combat, qui eut lieu à la fin de juin, quand Ahmadi-Ahmadou vit son infanterie culbutée, plus de la moitié de sa cavalerie en fuite, quand il vit que ses efforts ne pouvaient rallier l'armée, « pleurant de rage et entouré de ses fidèles, il » s'élança en avant, faisant une terrible charge. Semblable au Uon » qui, blessé mortellement, effraye encore ses ennemis, et, dans •) les derniers moments de son agonie, fait de nombreuses » victimes, Ahmadi-Ahmadou, blessé à la poitrine et un bras » cassé par une balle, faisait pleuvoir la mort sous ses coups. » Pénétrant au milieu des rangs des Talibés, il planta trois lances » dans la poitrine de trois chefs, disant : « Pour mon grand'père, » pour mon père, pour moi ! » C'étaient, en effet, les lances de
» sa famille, héritage précieusement gardé, dont il s'était armé » pour ce combat suprême.
» Tant d'héroïsme devait être vain. D ne lui restait plus qu'une » poignée d'hommes ; il fallut fuir, plutôt entraîné par son cheval » que de son propre gré, et telle était la frayeur de ceux qui » avaient été témoins de ses hauts faits que personne n'osa le » poursuivre. Aujourd'hui encore, on ne parle pas sans respect » de ce roi aussi brave que malheureux (i). »
Le même soir, el Hadji campe devant Hamdallahi, immense ville ouverte abandonnée de sa population. Le lendemain, il y fait son entrée solennelle. En tête de la colonne marche le Gannar, compagnie du pavillon blanc ; viennent ensuite les Irlabés, au pavillon noir ; puis le pavillon rouge et blanc du Toro ; enfin le Prophète avec ses Softas, ses Diomfoutous (gardes), ses femmes, sa smala.
Il va s'installer dans le palais du roi. Se souvenant alors que les Maciniens sont musulmans, il défend de les poursuivre et de leur faire du mal. « Je n'en veux », dit-il, « qu'au roi Ahmadi- » Ahmadou ».
C'est entendu, saint Prophète, vous n'en voulez qu'au roi Ahmadi-Ahmadou ; personne ne se permettrait d'en douter. Vous êtes, comme marabout et prophète, un reflet de la divinité, toutes vos paroles sont articles de foi. Donc, vous n'en voulez qu'au roi Ahmadi. Mais alors, pourquoi n'avez-vous pas vidé avec lui, homme à homme, marabout à marabout, prophète à prophète, cette querelle qui n'intéressait que vous deux et aue vous êtes venu chercher ? Pourquoi faire broyer tant d'hommes, pourquoi faire tant de ruines ? Pourquoi prendre ses états ? Prophète, auriez-vous dit le contraire de la vérité ?
Pour bien montrer qu'il en veut au roi Ahmadi-Ahmadou, qui fuit alors vers Timbouktou avec sa mère, sa grand'mère et quelques fidèles, il envoie à sa poursuite une armée. Le pauvre
(i) Magk, Op. cit., pp. 266, 267.
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et vaillant jeune homme est pris et dès que le Prophète en est informé il ordonne de lui couper le cou.
Aly, l'ancien roi de Sègou^ tombe aussi en son pouvoir. Par un mouvement de clémence incompréhensible, il se contente de le mettre aux fers.
Le voilà donc, à force de duplicité, de guerres, d'assassinats, chef d'un empire qui s'étend de Médine au Niger, et de la latitude deTingrela (9** 40' N.) au grand désert.
Jamais noir n'a été si puissant.
La possession du Macina lui donne droit à une part des impôts de la ville et du marché de Timbouktou. Tout en combattant pour l'Islam et pour Allah, il ne néglige pas ses intérêts mondains et ne perd pas de temps pour faire valoir ce qu'il appelle ses droits. Sa victime est à peine refroidie qu'il envoie une troupe chercher les richesses qu'elle a mises en dépôt à Timbouktou.
En 1862, il appelle auprès de lui son fils Ahmadou et le garde pendant deux mois. Mage croit que c'est pour s'assurer de la fidélité du Ségou. Ne serait-ce pas plutôt dans l'espoir d'une révolte qui lui donnerait une bonne occasion de piller encore une fois, tout à son aise, ce malheureux pays ?
En 1863, il appelle encore une fois Ahmadou pour lui donner le gouvernement du Macina. Quant à lui, sa mission n'est pas terminée ; il doit de nouveau prendre les armes et combattre les infidèles.
Quand les oncles d'Ahmadi-Ahmadou voient ainsi s'évanouir l'espoir qu'ils ont eu d'obtenir d'el Hadji, pour prix de leur trahison, le rang qu'ils convoitaient, ils complotent .une révolte dans laquelle ils font entrer le cheick de Timbouktou, Sidi Ahmed Beckay, qui a de bonnes raisons de craindre pour son pays.
El Hadji a près de lui Modibo Daouda, ancien talibé d'Ahmed Beckay. Ahmed croit pouvoir se fier à cet homme, qu'il a élevé, le met au courant du complot et lui demande des renseignements sur les forces d'el Hadji.
« Modibo Daouda, dit Mage, Modibo Daouda qui avait quitté
» Sidy Beckay en l'appelant son père, en lui jurant qu'il était » toujours à son service, qui peut-être lui avait écrit des protes- » tations de ce genre, dont les noirs, surtout les musulmans, sont » si prodigues, ne se crut sans doute pas engagé envers son ancien » maître et protecteur, et vint montrer la lettre à el Hadji » Omar (i) ».
Le grand marabout, aussi surpris que furieux, fait aussitôt battre le tabala. L'armée se réunit. Qpand chacun est à son rang, il montre aux conspirateurs la lettre de Sidy Beckay. Ceux-ci courbent la tête et gardent un silence plein de dignité. Ils savent bien d'ailleurs qu'ils imploreraient en pure perte la clémence du marabout, et puis, en bons musulmans qu'ils sont, ils pensent que « c'était écrit ».
Contre leur attente, el Hadji se borne à les mettre aux fers, « ce qui est bien malheureux, dit Samba N'diaye ; car s'il leur » avait fait couper le cou, le pays ne se serait pas révolté ».
Le livre de l'avenir était-il fermé au Prophète ? Cela n'est pas possible : il ne serait pas prophète. Il a tout simplement oublié de l'ouvrir, et c'est à cet oubli que les conspirateurs doivent de vivre encore quelques jours.
El Hadji apprend en même temps que les chefs bambaras palabrent en vue d'une révolte. Ce n'est pas la liberté qu'ils veulent : ils ne la connaissent pas. Ils veulent leur autonomie, la faculté de boire de l'eau-de-vie. Leur complot devait éclater avec celui des Maciniens, et les Maciniens, comme on l'a vu, s'entendaient avec les Touareg de Timbouktou.
A cette nouvelle, Ahmadou quitte subitement Hamdallahi et rentre à Ségou. Il paraît ne rien savoir, caresse les conjurés, les appelle dans son tata le 23 mars 1863, jour du Cauri, les fait arrêter et les envoie à son père. El Hadji ne veut pas les voir. Ont-ils réellement conspiré ? tous ont-ils conspiré ? n'a-t-on pas pris des innocents avec les coupables? quel est leur degré de
(i) Mage, Op, cit., p. 270.
culpabilité ? Ce sont des puérilités bonnes pour les Blancs. Le Prophète ne s'y arrête pas et ordonne de couper le cou aux prisonniers sur les rives du Niger.
Avec ces pieux musulmans la détention préventive n'existe pas, et la procédure est d'une admirable simplicité. Le chef commence par faire couper le cou et tout est dit. Si le supplicié est innocent, cela ne fait qu'un homme de moins.
Nouvelle complication. Balobo, Abdoul Salam et son fils, conspirateurs maciniens, réussissent à briser leurs fers et à s'enfuir. Les autres prisonniers et le roi Aly ne les imiteront pas : le saint marabout s'empresse de leur faire couper le cou. Couper le cou ! toujours couper le cou ! comme c'est bientôt dit et aussi vite fait, le Prophète s'en donne à cœur joie.
Toutes ces têtes coupées n'empêchent pas la révolte d'éclater. Le mois de mai voit les Maciniens en armes. Ils moissonnent à pleine faulx dans les Talibés. Depuis cette époque, les communications entre le Macina et le Ségou sont fermées.
Le 20 février 1864, quand Mage et Quintin arrivèrent à Ségou- Sikoro, on était depuis neuf mois sans nouvelles du Prophète.
L'Hadji Omar est cerné dans Hamdallahi. La révolte éclate sur le Bakhoy, dans le Sarrangoudou, le Kaminiandougou. L'autorité d'Ahmadou est limitée à Ségou-Sikoro et à quelques villes de garnison. Même dans ces villes, dit M. Quintin, quand elles sont assez fortes, on égorge les soldats. A Sansanding, le plus grand centre commercial après Timbouktou, à Sansanding, cette ville qui trahit en faveur d'el Hadji Omar, on égorge sans pitié les TaHbés d'Ahmadou.
En février 1864, Mage et Quintin observèrent qu'à mesure qu'ils approchaient du Djoli-ba, l'étoile du Prophète pâHssait. On leur exaltait bien encore la puissance du personnage, mais en même temps on leur avouait que les tribus voisines étaient en pleine révolte et on leur faisait faire de grands détours pour les éviter.
L'accueil qu'ils reçurent à Ségou, les promesses du sultan, les
balivernes qu'on leur débita de l'air le plus candide les trompèrent, et pendant plusieurs mois ils gardèrent sur les affaires du pays la plus complète illusion. Cependant, certains bruits qui circulaient, d'ailleurs très discrètement, et les soulèvements des Bambaras leur apprirent la défaite et la mort du Prophète.
Ahmadou ne confiait à personne les nouvelles qu'il recevait du Macina, et quiconque se hasardait à parler de ces graves affaires devait bien regarder autour de soi.
« Tous ceux à qui je faisais part de mes impressions en parti- » culier », dit M. Quintin, « m'avouaient franchement qu'ils » pensaient comme moi, mais survenait-il un troisième person- » nage entre nous, ils changeaient aussitôt de manière de voir en » me disant que ce n'était là que des propos de femmes ».
C'était en effet des femmes, conduites exprès à la frontière du Macina, qui avaient apporté les premières nouvelles de la mort d'el Hadji Omar. Ahmadou les avait fait garder à vue pendant quelque temps, puis leur avait rendu la liberté, à condition qu'elles garderaient le secret.
Jean de la Fontaine prétendait que rien n'était difficile aux dames comme de porter loin un secret. S'il visait nos chères françaises, il avait tort, pour sûr; mais s'il visait les dames des rives du Niger, il avait cent fois raison. A peine libres, elles confièrent leur secret, avec force recommandations, à toutes leurs amies et connaissances. Le secret fut si bien gardé que dès le lendemain tout le monde se disait à l'oreille : le Prophète est mort!
L'une de ces femmes révéla sur le siège d'Hamdallahi d'horribles détails. Quand el Hadji tenta une sortie, il était assiégé depuis neuf mois et son armée en était réduite à manger les morts.
Ces faits se passaient en 1864. Aujourd'hui encore, ils sont dans l'ombre. Beaucoup de braves gens renouvellent pour el Hadji les légendes fameuses du roi Arthur et de Barberousse.
Samba N'diaye a raconté à Paul Soleillet sa dernière entrevue avec Cheikou et les derniers combats du Prophète.
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Le Prophète était assis sur une peau de chèvre, et Samba N'diaye, un grand dignitaire, lui massait les genoux.
Tandis que Samba N'diaye se livre respectueusement à cette grave occupation, le Prophète daigne lui conter familièrement bien des choses, dont les unes sont arrivées et les autres arriveront infailliblement, selon la croyance de Samba.
Il lui dit notamment : « Je suis né avant que tu fusses en germe ; quand je mourrai, ton corps ne sera plus même un peu de poussière » .
Samba ne doute aucunement des paroles du Prophète, aussi dit-il à Soleillet : « Je n'ai jamais cru à la mort de Cheikou. Nous sommes quelques-uns, bien peu, qui connaissons la vérité sur lui. Ce que tout le monde sait avec certitude, c'est qu'il est vivant. Quand aux événements sur lesquels on a fondé le bruit de sa mort, les voici :
» Les Foulbé du Macina, influences par les Beckay deTimbouktou, se révoltèrent et forcèrent Cheikou à se réfugier dans les murs de Hamdallahi, où ils l'assiégèrent.
» Le siège durait depuis longtemps et les vivres étaient épuisées. Un vendredi, après la prière de l'après-midi, Cheikou donna l'ordre d'ouvrir les portes, sortit avec toute la population et traversa les lignes des ennemis. Ceux-ci, miraculeusement endormis, ne se réveillèrent que le lendemain. Cheikou et les siens étaient alors au sommet de la montagne de Bandiagara, en sûreté, à ce qu'ils croyaient ».
Le bon Samba oublie de dire pour quelle cause el Hadji n'a pas profité du sommeil miraculeux de ses ennemis pour les envoyer souper chez le diable. Il ne dit pas non plus de quoi l'armée devait vivre sur le sommet du Bandiagara.
Samba continue ainsi : « Cheikou envoie à Tiani sa seconde canne (i) avec ordre de venir immédiatement à son secours.
(i) Tiani prétend, depuis lors, que la possession de cette canne le rend héritier du Prophète au même litre qu'Ahmadou, et qu'il est aussi légitime
» Mais el Hadji est trahi par l'un des siens, les Foulbé ont connaissance de sa retraite et le cernent.
» Se voyant sur le point d'être pris, il appelle un enfant et lui remet sa satalla; puis, prenant son sabre, il se dirige vers un endroit où la montagne est taillée perpendiculairement comme un mur. Ce qui arrive devait arriver^ dit-il ; je reviendrai.
» Il descend des marches d'escalier qui se forment sous ses pas et disparaissent derrière l'enfant qui le suit. Il arrive ainsi au fond du précipice.
» Là se trouve, dans la direction de la Mekke, une muraille très haute et très large, sans la moindre fissure, toute d'une pièce, unie comme un marbre de commode,
» Placé devant cette muraille, Cheikou prend la satalla des mains de l'enfant et lui dit : «Je vais prier». Il ôte ensuite ses chaussures, puis se fond, s'évanouit, s'anéantit devant la muraille.
» Pendant ce temps, les Foulbé massacrent tous les compagnons du Prophète. Le lendemain, au moment où ils célèbrent leur victoire, Tiani les surprend et les massacre à son tour.
» Cela fait, le vainqueur s'informe d'el Hadji. On cherchait depuis longtemps quand on découvrit, au fond du précipice, l'enfant qui pleurait. Après bien des détours et beaucoup de peine
souverain du Macina qu*Ahmadou du Ségou. Il est vrai qu'il appuie ses prétentions sur des régiments de bonnes lances.
En envoyant à Tiani son bâton, el Hadji ne voulait pas que celui-ci pût douter des paroles de son messager.
Au Soudan, il est d'usage que toute personne chargée d'un message verbal présente, pour preuve de sa mission, un objet connu pour appartenir à celui qui l'envoie.
Un jour, Soleillet remit à son commissionnaire l'un de ses souliers.
Il en était de même chez les Barbares qui ont fait la conquête des Gaules.
Quand Chlodowig envoie Aurclianus à Chlotohilde, pour la demander en mariage, il lui remet un anneau qui doit ser\'ir à le faire reconnaître sous son costume de mendiant. Chlotohilde ayant accepté la proposition, remet au même Aurelianus un autre anneau pour prouver la sincérité des paroles qu'il va reporter à son maître.
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on arrive jusqu'à lui et Ton apprend de sa bouche ce qui s'est passé. Les chaussures d'el Hadji sont devant la roche et prouvent la sincérité du récit de l'enfant.
» Cheikou est-il encore dans le rocher? a-t-il retourné à la Mekke? Ce qui est certain, c'est qu'un jour il reviendra, que l'on verra des choses écrites depuis longtemps et que peu comprennent ».
C'est ainsi que Samba N'diaye, un homme grave, intelligent, parlait à Paul Soleillet, en 1879, dans la ville sainte de Ségou- Sikoro.
U semble résuher de ces récits qu'el Hadji Omar a terminé sa trop longue carrière en 1864, dans une sortie qu'il tenta pendant le siège de Hamdallahi.
A l'exemple de tant d'autres, qui ne valaient pas mieux que lui, il se supposa une mission providentielle, fit le thaumaturge, et réussit par dominer un instant sur tout le vaste espace qui s'étend de Médine au Niger, à fonder le royaume du Ségou qui est encore daus la main de son fils.