CHAPITRE XI
Ahmadou envoie ses frères dans leurs royaumes. — Ils ne tiennent pas leurs promesses. — Défiances réciproques. «^ Comment Ahmadou traite les vieux serviteurs de son père. — Il informe le gouverneur du Sénégal de son changement de titre et de la soumission de Yamandi. — Nourou est chassé par ses sujets. — Il demande secours à Bassirou. — Moult Aga intervient. — Bassirou surprend Tambacara et en massacre les vieillards, les femmes et les enfants. — Il est battu par les gens du Diafounou. -^ Moult Aga intervient de nouveau et rétablit Nourou. — Bassirou est mécontent. — Il engage la guerre avec les Maures. -— Moult Aga vient À son secours. — Triomphe et revers des alliés. — Nourou, encore chassé, est rétabli de nouveau.
Après les fêtes de Ségou,qui durèrent 15 jours, Ahmadou envoie iMoult Aga, Daha, Sayedou, Bassirou, Daye, Nourou et Ahmad'hou Moktar prendre possession de leurs commandements. Il les réunit avant leur départ, leur recommande de vivre en paix, de se secourir mutuellement, de ne rien faire d'important sans prendre Tavis du Moult Aga qui doit être leur conseil, étant leur aîné. D leur fait prendre l'engagement de venir le voir à Ségou une fois l'an. Tous ont pris cet engagement, mais jusqu'à présent (janvier 1881) aucun d'eux ne Ta tenu.
L'émir voit avec effroi que ses frères tendent à se rendre indépendants, et chaque année il les invite à remplir leur promesse. Eux croient que, s'ils allaient à Ségou, leur frère serait capable de les garder, et ils restent prudemment chez eux.
Au moment de leur départ, il donne à chacun d'eux une escorte d'une soixantaine de cavaliers et des lettres enjoignant à Mous-
LES ROIS CRÈès PAR AHMADOU 385
tapha, Assa Mady et autres captifs choisis par el Aguy pour administrer les royaumes de Nioro, Kouniakary et autres, de rentrer à Ségou. Ces vieux et dévoués serviteurs sont encore à Ségou et dans une situation misérable.
Par lettres confiées à Banirou Tambo, père de Samba Tambo, il informe le gouverneur du Sénégal de son changement de titre et de la soumission de Yamandi par suite de laquelle le Logo passe du royaume de Sambala dans l'empire du Ségou.
Les nouveaux rois sont bien accueillis de leurs sujets.
Moult Aga, un vrai marabout, lit et commente le Koran matin et soir, ce qui le fait surtout bien voir des talibés et des fidèles d'el Hadji.
Mais Nourou, le plus jeune, ne tarde pas à se brouiller avec ses sujets. Il veut les frapper d'impôts excessife, exiger des cadeaux. Ceux-ci le mettent purement et simplement hors de chez eux avec son escorte de 60 cavaliers, sans lui faire l'honneur d'un seul coup de fusil.
Nourou se rend à Kouniakary, chez son frère Bassirou, lui raconte sa déconvenue, lui demande son concours pour ressaisir sa couronne et châtier ses sujets.
Bassirou, qui ne rêve que batailles et butin, est enchanté de l'occasion et promet à son frère de l'aider. Toutefois, pour obéir à l'émir, il faut prévenir Moult Aga de ce qui se passe. En attendant la réponse du roi de Nioro, Bassirou réunit son armée, demande à Yamandi un concours qui lui est accordé et sort de Kouniakary à la tête d'une petite armée.
Il reçoit à ce moment des lettres de Moult Aga lui disant : La guerre est une chose sérieuse, avant de l'entreprendre, il faut user de moyens pacifiques; attends.
Bassirou, furieux, s'écrie : « Est-ce que Moult Aga s'imagine que je l'invite à manger un plat de couscous, qu'il me dit d'attendre / (i) »
( I ) Le couscous se sert très cKaud et il faut attendre, pour le manger, qu'il soit refroidi.
38e TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE XI
Le soir même il fait distribuer la poudre et les balles. Le lendemain, dès l'aube, il donne le signal du départ.
Les gens du Diafounou, en apprenant sa marche, se réunissent à Tambacara, leur capitale, et vont s'embusquer sur la route de Mounia, à un point où Bassirou doit passer. Mais celui-ci, bien servi par ses guides et par ses éclaireurs, tourne l'embuscade et tombe inopinément sur Tambacara.
Il n'y trouve que des vieillards, des femmes et des enfants et en fait un grand massacre.
Les gens du Diafounou, avertis par la fusillade, se forment sur trois colonnes, l'attaquent avec vigueur, le chassent du village, lui tuent plus de 300 hommes et lui en blessent un plus grand nombre.
Parmi les morts se trouve Tambo, qui revenait de Saint-Louis porteur de la réponse de M. Vallière, gouverneur, à la lettre de l'émir Ahmadou.
Bassirou, complètement battu, se retire à Mounia, où il reste deux jours pour rassembler les débris de son armée, puis retourne, tout penaud, à Kouniakary.
Moult Aga, en apprenant la défaite de ses frères, réunit une armée et se dirige, à petites journées, sur le Diafounou.
Les habitants de ce pays lui envoient une ambassade qui lui dit en substance : « Dans ce qui vient d'arriver, il n'y a pas de notre faute. Nourou et Bassirou sont des jeunes gens avec qui il est impossible de s'entendre. Le premier voulait nous charger d'impôts excessifs et nous ne lui avons fait aucun mal. Qiiant à Bassirou, nous avons été forcés de l'arrêter, autrement il aurait détruit tout dans notre pays. Nous sommes prêts à nous soumettre à tout ce que vous demanderez, persuadés qu'un homme comme vous, instruit, pieux et craignant Dieu, ne peut demander que des choses justes et légitimes. Nous nous mettons à votre merci ».
Moult Aga est très flatté d'un succès qui, dès le début, lui donne sur ses frères une supériorité incontestée.
Il dit donc aux gens du Diafounou qu'il leur faut, tout d'abord,
reprendre Nourou pour roi, et lui donner les captife de la couronne
qui avaient déjà été remis à el Aguy. Il leur promet d'ailleurs que
Nourou gouvernera suivant les lois et les usages. Toutes ces
conditions sont acceptées.
• Moult Aga fait venir Nourou et l'installe à Gouri. Il fait ensuite
dire à Bassirou que la paix est faite et qu'il ait à licencier son
armée.
Bassirou, furieuj^ encore une fois, ne fait aucune réponse et s'enferme dans Kouniakary.
Pendant l'hivernage de 1876, Bassirou annonce son départ pour Ségou et sort de Kouniakary avec son escorte. A Marila, on vient lui dire que des maures venus de Sero ont pillé le village de Kolomé, distant de trois heures seulement de Kouniakary.
Bassirou, qui ne doute de rien, donne l'ordre à six cavaliers de poursuivre les pillards. Ces cavaliers rejoignent les pillards et veulent livrer bataille, mais l'un d'eux est tué d'un coup de fusil et les cinq autres prennent la fuite.
Bassirou rentre à Kouniakary et fait dire à Moribou, chef du Serro, que les maures viennent de chez lui et qu'il leur fasse rendre ce qu'ils ont pris. C'est impossible, répond Moribou. Que Bassirou vienne le reprendre s'il veut. D'ailleurs, puisqu'il est l'allié des gens du Logo, ses ennemis traditionnels, il est son ennemi, car Us ennemis de nos ennemis sont nos amis, et les amis de nos ennemis sont nos ennemis. Du reste il ira à Nioro pour régler ses affaires avec Moult Aga.
Bassirou rassemble aussitôt son armée, demande le concours de Yamandi qui lui est encore accordé, prévient Moult Aga de ce qui se passe et part pour Serro.
Il attaque Serro avec la plus grande vigueur. Le combat dure deux jours et deux nuits. Bassirou, repoussé avec pertes, va camper à deux heures de Serro. Il y reste trois mois et livre plus de trente combats dont aucun n'est décisif.
Moult Aga se décide enfin à venir à son secours.
Les deux armées réunies s'emparent de Serro, mais Moribou
réussit à s'échapper avec ses enfants, ses frères et un assez grand nombre de ses partisans. Il va chez ses anciens amis du Diafounou, qui l'accueillent sans consulter Nourou et l'aident à se recomposer une armée.
Bassirou et Moult Âga se partagent le butin et un grand nombre de captifs trouvés à Serro et se mettent en route pour rentrer chez eux.
Moribou, qui est parvenu à réunir 700 cavaliers, va se mettre en embuscade sur la route de Nioro. D laisse passer Tavant-garde et le gros de l'armée de Moult Aga ; mais quand arrive le convoi où se trouve le butin, il tombe dessus, s'en empare et revient dans le Diafounou d'où Nourou est renvoyé une seconde fois.
Moult Aga rentre à Nioro. Mais avant la fin de l'hivernage de cette année 1876 il réunit de nouveau son armée à celle de Bassirou. Les deux frères entrent dans le Diafounou et, après un combat de six heures, s'emparent de Tambacara.
Moribou y fut tué avec presque toute sa famille.
A la nuit tombante, les gens des autres villages du Diafounou viennent attaquer les vainqueurs. Le combat dure jusqu'au jour. Le lendemain, nouveau combat nocturne. Le matin du troisième jour. Moult Aga lance sur les environs de Gouri, où l'armée du Diafounou est dispersée, 2 000 cavaliers de Nioro et de Kouniakary. Ces cavaliers subissent un terrible assaut, mais Moult Aga les fait appuyer par deux colonnes d'infanterie qui prennent l'ennemi en flanc.
Le combat dura de six heures du matin à six heures du soir et fut des plus meurtriers. Les Diafounous, non complètement battus mais fortement éprouvés, proposent aux vainqueurs une paix glorieuse. Us payeront une amende considérable, rendront ce qu'ils ont pris, et reprendront encore pour roi le fameux Nourou.
Moult Aga et Bassirou se séparent au commencement de 1877, et depuis ce temps la paix règne dans ces régions.
L'émir Ahmadou, de son côté, continue de s'organiser, d'éloigner de plus en plus les hommes de son père, de devenir de plus en plus autoritaire.