‹ Voyage à Ségou, 1878-1879Chapitre 81 sur 145 · ARRIVÉE A SÉGOU · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A SÉGOU

qui, enfant, fut amené comme captif au Sénégal où il servît, jusqu'en 1848, tantôt comme esclave dans les maisons, tantôt comme mousse ou laptot sur les navires. De même que quelques autres anciens capti&, affranchis par la loi de 1848, il crie : Liberté ! mil huit cent quarante-huit ! merci ! Jupiter écorche un peu le français. Il veut écarter la foule et lui lance les épithètes de cochons, sales nègres, sauvages. Cela ne réussissant pas, il prend des cordes, s'en fait un fouet^ et frappe à droite et à gauche.

On commence le déchargement des bagages. Tout le monde s'en mêle. Quand Soleillet voit ses effets pris par cent mains différentes, sans personne pour surveiller, il s'attend à perdre beaucoup de choses. A son grand étonnejnent, rien n'a manqué, tout s'est retrouvé en tas dans la cour de Samba, dont les portes restèrent grandes ouvertes pendant plus d'une heure.

A deux heures on entend une marche jouée par des instruments à vent, des hautbois et des tamtams. Bientôt apparaissent sous la porte de la ville huit noirs souflBiant dans des cornes et six frappant sur des tamtams. Vient ensuite un noir coiffé d'un énorme turban en mousseline blanche dont un pan lui masque la moitié inférieure du visage. Il est vêtu d'un boubou blanc, chaussé de bottes rouges et ceint d'un gros cordon en soie cramoisie. Il porte en bandouillère d'autres cordons terminés par de gros flots et supportant des poires à poudre, une giberne, un sac à balles, un très grand sabre. Le cordon de ceinture ne supporte rien, mais il maintient les autres, sauf celui du sabre, qui est simplement passé sur l'épaule gauche. Ce nègre porte sur l'épaule droite une hache en cuivre.

Derrière lui marchent quatre autres personnages accoutrés dans le même goût. Le premier est un colonel ; les quatre autres des commandants. Un régiment de softas de mille ou douze cents hommes s'avance derrière eux. Le colonel commande la troupe entière, les commandants chacun un quart. Il y a en outre des chefe inférieurs qui commandent les uns à 100 hommes, les autres à 10.

Le régiment défile devant le drapeau, que Jupiter tient à la main. Soleillet est debout à rarrière de la pirogue ayant près de lui Yaguelli, Samba et Souley.

Les troupes vont se ranger sur deux rangs devant le mur, Tarme au bras. Elles n'ont pas d'uniforme, mais elles sont uniformément armées de fusils de munition européens à pierre en très bon état, munies de cornes à poudre et de sacs en peau à balles. Les ofEciers ont des sabres et des fusils de chasse doubles à pierre, i piston et même du système Lefaucheux.

Les musiciens se rangent devant les troupes et jouent toujours le même air, mais sur un mode beaucoup plus vif. Le colonel et les quatre commandants ^e placent en avant du régiment, face au drapeau qu'ils veulent honorer, puis exécutent une danse guerrière ;issez grotesque mais qui paraît charmer les danseurs, les soldats et les assistants.

La foule a été dispersée à droite et à gauche par le fouet à plusieurs branches des agents de police.

La danse terminée, les cinq chefs, toujours gambadant, déchargent leurs fusils, puis commandent une salve générale de mousqueterie, et la troupe rentre en ville.

Soleillet est de nouveau pressé par la foule. On lui amène un cheval. Samba N'diaye marche devant; Yaguelli est à droite, Souley à gauche, et Jupiter derrière avec le drapeau. Ce bel ordre dure tout juste une dizaine de pas. La petite troupe est dispersée. Soleillet se trouve seul au milieu d'une foule énorme qui le presse et braille en vingt langues différentes. Il éprouve une certaine émotion, mais il sourit, avançant peu à peu. Arrivé devant la maison de Samba, il voit les troupes rangées en batailUe. Jupiter arrive, le drapeau est encore salué : les couleurs françaises reçoivent ainsi tous les honneurs.

Arborer le drapeau français dans un pays qui n'a jamais vu de drapeau européen et lui faire rendre des honneurs qui sont un hommage à la France ! Soleillet crut avoir fait une belle chose, et plus d'un à sa place aurait eu la même illusion.

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Le gouverneur du Sénégal a été d'avis contraire. D sait maintenant que le moment n'est pas encore venu d'envoyer à Ségou des missions militaires.

Soleillet avait assez dit et redit que le passage par Kita et Bammako, à travers des contrées en révolte contre l'émir de Ségou, ne réussirait pas ; que l'émir regarderait comme ennemie une troupe venant par cette voie; que les Bambaras ne laisseraient pas traverser leur territoire à des cadeaux destinés au sultan ; que la troupe engagée serait assez forte pour inspirer des défiances et trop faible pour résister à une attaque. On sait quel a été le son de l'expédition partie de Saint-Louis en février 1880 et des braves officiers qui la commandaient. On saif que les Bambaras ont enlevé, avec tous les bagages, les 30 à 40 drapeaux que M. le capitaine Gallieni devait faire dignement saluer.

Il faut bien qu'on le sache. Soleillet avait sur une mission militaire un grand avantage.

La situation qu'il s'était faite lui permettait d'être aussi modeste qu'il le voulait et, à un moment donné, de prendre toute l'importance qu'il jugeait convenable. Un ialeb (lettré) est chez les Musulmans un personnage important, si pauvre qu'il soit.

Or, Soleillet était taleb, et son train, bien que modeste, étiiit convenable. Ses deux serviteurs étaient des hommes libres ; Souley était même marabout. Soleillet appartient à la classe civile et M. le gouverneur du Sénégal n'ignore pas que, pour tous {es indigènes de la Sénégambie, le civil est supérieur à toutes les autres classes parce qu'il fait ce qu'il veut, s'habille comme il veut, et ne peut être puni sans jugement,

Qjiand eut pris fin la cérémonie qui fut si peu agréable à M. le gouverneur du Sénégal, Soleillet entra chez Samba hTdiaye et le drapeau fut arboré sur la terrasse. Les amis de Samba viennent visiter le voyageur. A quatre heures et demie, celui-ci est prié d'assister aux fêtes de la fin du ramadan, qui durent ici cinq jours.

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