CHAPITRE II
L'armée de Ségou. -~ Griots chargés de la police. — Lés corciguis de Témir. — Le chef des griots. — Présentation de * Soleillet k Témir. — Portrait d'Ahmadou. — Exécutions militaires. — Les griots.
Il traverse laville par une large rue bordée de maisons dont quelques-unes ont un étage. Hors des murs, se trouve une place de I 200 à I 500™ de côtés. C'est là qu'ont lieu les jeux, qui consistent en évolutions militaires faites par quatre régiments d'infanterie de I 200 à 2 000 hommes chacun. Chefe et soldats sont des captiÉs connus sous le nom de softas. Chaque régiment est commandé par un colonel, qui lui donne son nom, et marche au son d'une musique particulière.
Le premier, celui de Mamou, a pour musique les bouft haoussa^ sortes de clarinettes ;
I^ second, celui de Silla Makra, marche au son des broufella, cornes ;
Le troisième, celui de Kanibéné, a des donons, tamtams en forme de tambourins ;
Le quatrième, celui de Barra, a des dunka, petits tamtams portés sous le bras.
Outre les évolutions militaires, il y a les jeux des griots, des courses, etc. La foule est énorme et tranquillement assise par terre. Au milieu, circulent, sur d'assez beaux chevaux, couvens de riches housses rouges et or, des hommes armés d'un fouet
vêtus de grands boubous lampas rouge et or, coiffés de sombreros pareils à ceux des picadores espagnols : ce sont les griots chargés de la police. D'autres sont à pied, plus ou moins richement vêtus. Plusieurs ont des boubous faits de deux tapis de table, à fond éclatant et brodés d'or ou d'argent. Ils portent de hauts bonnets en velours rouge, ponceau, violet ou bleu et toujours richement brodés.
Samba N'diaye marche en avant de Soleillet et lui fait faire place. Ds arrivent enfin près d'un groupe où se trouve un cheval très simplement harnaché, mais de toute beauté, de très haute taille et gardé par une vingtaine de femmes, corciguis de l'Emir. Ces femmes sont coiffées de bonnets grecs, très élevés, rouges, brodés d'or, avec de grands glands en or. Elles sont couvertes de vastes houppelandes rouges ornées de plaques d'or massif, ayant la forme d'un patère, et ces plaques réunies ont l'apparence d'une cuirasse. Elles ont à la main des cannes de tambour-major.
Un peu plus loin se trouve un géant noir : Yalli Amadi, chef des griots de l'Emir. Il est vêtu simplement, comme il convient à un chef. Il porte un caban en drap noir, sans broderies et doublé de flanelle rouge, dont le capuchon est retenu par des boutons placés sous le collet. Yalli Amadi l'a retiré, en a relevé les côtés en forme d'oreilles ce qui lui constitue une coiffure très originale. Il est Mali-nké. Sa bonne figure est ornée d'une royale large, épaisse, et terminée en pointe. Il tient un chapelet en perles noires et or alternant et porte en sautoir une écharpe de service d'officier anglais sur laquelle il a fixé deux plaques rondes émaillées qui paraissent avoir été des agrafes de ceinturon.
Il parle Ouolof et paraît très surpris que Soleillet ne le comprenne pas, mais il est charmé quand il apprend de Samba que ce voyageur vient de France. Samba dit à Soleillet de suivre Yalli, car c'est lui qui doit le présenter au roi.
Les trois hommes traversent le peloton des corciguis, puis trois rangs de soldats accroupis en dtmi-cercle et tenant leurs fusils hauts entre les jambes. L'Emir est assis dans le demi-cercle, sur
une peau de chèvre, les jambes croisées, ayant près de lui son sabre, son chapelet et sa canne ( i ) . Derrière lui, deux hommes tiennent des parapluies ; à sa gauche est Zeidou Zelia, qui est à la fois son cousin germain, son gendre, son premier ministre et son favori ; à sa droite, Abdoula Amadi, le dioum jouiou (chef des gardes), vieux noir captif qui se trouve ainsi l'un des plus importants personnages de TEtat ; Abdoulahia, frère de Zelia et gendre d'Ahmadou.
Dès que l'Emir aperçoit Soleillet, il lui sourit en lui tendant la main. Soleillet, retirant son bonnet, le salue d'un seleatn ahk ia émir, et lui serre la main. Sur son invitation, il s'assied près de lui et remet son bonnet, Samba N'diaye est invité à s'asseoir auprès de lui.
Ahmadou dit quelques mots à Yalli Amadi. Aussitôt les griots s'agitent et tout le monde fait silence. Le sultan demande des nouvelles de la santé de Soleillet, ce qu'il est, etc., et paraît satisfait de la réponse. Il rappelle Yalli Amadi, lui donne un ordre assez long et les griots parcourent la foule, s'arrêtent de temps en temps, pour faire une espèce de proclamation.
Samba explique à Soleillet que, par le premier ordre, le sultan a fait interrompre les jeux, et que, par le second, il fait crier par les griots : Lhomnie assis à mon côté est un français de France (Toubak ' Tougal) ; il a des lettres du Gouverneur du Sénégal (Bouroum N*dar), mon ami Briérc (2).
(i) Cette canne est assez longue pour qu'il puisse s'appuyer dessus étant â cheval. Elle est garnie en cuir et contient une grande épée. Elle vient de l'Hadji Omar qui en a rapporté deux pareilles du Haoussa. Il a donné l'une au sultan Ahmadou en le mettant à la tête du Ségou, l'autre à Tiani, son neveu, qui commande au Macina. Tiani prétend même que la possession de cette canne prouve qu'il est héritier légitime, comme Ahmadou, qui le conteste, de la puissance de l'Hadji Omar.
Ahmadou ne quitte jamais cette canne, pour aucun motif. Quand il se couche, elle lui sert d'épée de chevet.
(2) Il ne dit plus cela depuis qu'il sait que le gouverneur a reçu de la façon la plus honorable et fêté sous le titre de fils des rois de Kiu et de Bammako,
Un homme, le genou gauche en terre, tient à bras tendu un parapluie noir en laine avec pomme en terre cuite, pareil à ceux que les magasins de Paris vendent 46:. 95 .
Ahmadou a le teint d'un rouge cuivré. Il serait fort bien s'il n'avait la lèvre supérieure lippue et les dents en parties gâtées. Le portrait donné par Mage en 1864 est exact, en tenant compte, bien entendu, qu'il paraît avoir 35 ans au lieu de 19 ou 20 et qu'il en a 45 au lieu de 30. Le petit bouquet est remplacé par un collier noir, soyeux, taillé en pointe et long de 25 centimètres. Il a surtout de fort beaux yeux et la main très fine; il est grand, maigre et se tient avec beaucoup de dignité.
Ainsi que tous les fils de l'Hadji Omar, il passe pour n'avoir jamais besoin de cracher ni de se moucher (en tout cas, il ne le fait jamais en public) et pour pouvoir rester indéfiniment assis dans une complète immobilité.
Il est coiffé d'une calotte en calicot bleu clair sur laquelle une pagne noire fait trois tours et forme un petit turban. Un bout de pagne passe sous le menton. Il est vêtu du cafetan arabe de couleur café au lait, d'un turqui blanc et d'un grand tolbé bleu clair, de grandes culottes en calicot blanc. Il est chaussé de tamaks (bottes ou mieux bas) en cuir jaune brodé de soie.
des petits-cousins et des enfants des captifs des chefs de ces régions. On disait hautement, il est vrai, qu'avec leur concours, M. Gallieni était certain d'arriver sans encombre à Scgou ; qu'il fallait bien les traiter parce que la mission du Haut -Niger espérait beaucoup en eux. Il parait en outre que l'émir a dans les mains des lettres écrites en arabe, prises dans les bagages du capitaine Gallieni, dans lesquelles le gouverneur aurait offert aux Bambaras de les aider à se débarrasser du sultan. Dans d'autres lettres, ce même gouverneur aurait proposé à l'émir son apppi contre les Bambaras.
Depuis la destruction de Sabouciré, Ahmadou était froid pour le Sénégal. Il serait aujourd'hui ouvertement hostile. On a compromis une situation (habilement créée par le général Faidherbe) que nous devions conserver à tout prix.
Médine, janvier 1881.
Paul Soleillet,
400 aUATRifeME PARTIE. — CHAPITRE II
Quand les griots ont rempli la mission, dont il est parlé plus haut, les jeux recommencent.
Ce sont d'abord des évolutions militaires. Les régiments défilent derrière leurs colonels qui se dandinent et dansent au son de la musique. Après le défilé, ils se déploient, se forment en colonne, rompent les rangs et se reforment en cercle. Sur un signe, les soldats se couchent; sur un autre, ils se lèvent, marchent en rond, courent, s'arrêtent brusquement, mettent l'arme au pied, au bras, visent debout, à genoux. Tous ces mouvements sont exécutés non sans bruit mais sans confusion. C'est une armée bizarre, peu redoutable pour des européens, mais c'est une armée régulière dont les officiers fi'ançais sauront un jour tirer parti.
Après ces exercices, les griots, hommes et femmes, viennent chanter et danser. Deux de leurs groupes méritent une mention particulière : les Balla et les Koridjiouga.
Les Balla viennent du Foutah-Djallon. Ils portent des soutanelles noires ornées de cols et de parements rouges.
L'un est coiffé d'une perruque à la Louis XIV en crin de cheval teint en rouge; l'autre a la tête nue et rasée. Ils portent au col un instrument sur lequel ils frappent et qui rend des sons d'harmonica.
Ils s'arrêtent devant le roi, et jouent de leurs instruments en faisant des gestes de clown.
Les Koridjiouga sont au nombre de cinq. Quatre sont vêtus de filets qui portent, à l'intersection de chaque maille, une baguette de roseau longue de 8 à lo centimètres. Leur chapeau est fait de même. Ils sont armés d'une courge pleine de cailloux avec laquelle ils frappent sur de grands tamtams.
Le cinquième a pour tout vêtement un large pantalon blanc et un bonnet en peau de chèvre orné d'oreilles d'âne. Il tient à la main deux longues calebasses et en a une troisième dans son
pantalon.
Les Koridjiouga viennent se placer devant le sultan. Les quatre musiciens frappent sur leurs tamtams et l'agitent. Leurs vêtements
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font un bruit de castagnettes. Le cinquième, rhomme au bonnet d'âne, saute, fait des gambades et des pirouettes en agitant ses
callebasses. Il vient ensuite se placer devant le sultan et prenant à deux mains sa culotte, il fait, avec sa courge sous le nez d'Ahmadou, des gestes grossiers qui le font rire aux éclats.
Ahmadou demande enfin son cheval. Ses corciguis l'entourent et chacun rentre chez soi, les colonels toujours dansant au son de la musique.