PREMIÈRE SEMAINE DE SOLEILLET A SÉGOU
Visite des gens d*Ahmadou. — Un toutou. — Ahmadou envoie des vivres à Soleillet. — Discours de Yalli Aniadou, chef des griots, et réponse de Soleillet. — Soleillet est reçu par Ahmadou. — La mère d'Ahmadou. — Soleillet a encore mal aux pieds et aux jambes. — 11 reçoit déânitivement le nom de tUrno toubak. — Distribution de vivres. — Visite des corciguis. — Droits que s'arrogent les griots. — Le prix d'une bouteille d'odeur. — Samba achète une femme. — Aguibou, frère de l'émir, est nommé chef de Dingraye.
Mercredi 2 octobre 1878, — Toute la journée se passe à recevoir des visites des gens de Témir et naturellement à faire des cadeaux. Samba vient causer avec Soleillet. Il est intelligent, doué d'une mémoire prodigieuse; il aime à conter, paraît heureux d'être écouté, surtout de voir prendre des notes. C'est une mine à exploiter au point de vue de l'histoire et des mœurs.
Jeudi ) octobre. — La nuit est étoilée. La température de la journée varie entre 26^7' et 29^*1'.
Le matin. Samba N'diaye montre à Soleillet un toutou, animal de la grosseur d'un chat ordinaire qui a la physionomie et les mœurs des rats. Il pénètre partout, au moyen de galeries qu'il creuse dans le sol, et commet de grands dégâts.
A dix heures du matin, le chef des griots vient avec deux griots me présenter les cadeaux de l'émir : un bœuf, deux moutons, une calebasse de miel, une barre de sel, cinq cents gourous, quarante mille cauris. L'émir me fait dire en outre que matin et soir on me fournira du lait de sa maison.
Yalli Amadi est un trop grand personnage pour se donner la
PREMIÈRE SEMAINE DE SÛLElLLET A SEGOU 4O3
peine de parler, surtout dans la cour de Samba, qui est pleine de monde. Il dit seulement, à voix b^sse, quelques mots que les autres répètent à pleine voix, et ainsi est publié, phrase à phrase, le discours que ce griot fait à Soleillet au nom de l'Emir.
Ce discours peut se résumer ainsi : « Compliments. Dans cette portion de l'Afrique, comme le voyageur français a pu le voir, il n'y a que deux chefs : l'Emir Ahmadou et le gouverneur du Sénégal. Dans tous les pays où règne l'Emir, Soleillet peut se considérer comme à Saint-Louis. UEmir lui envoie les choses dont il a besoin et veillera à ce qu'il ne manque de rien. Quand Soleillet voudra voir l'Emir, il sera toujours le bien venu ».
Soleillet répond. « Je remercie beaucoup l'Emir. Je savais que » dans ses états je serais aussi en sûreté qu'à Saint-Louis. D'ail- » leurs nous sommes partout dans la main de Dieu. Je suis » heureux de l'autorisation que me donne l'Emir et je vais me » rendre immédiatement auprès de lui ».
En effet, à onze heures, il se met en route avec Samba N'diaye. Une petite pluie, qui se transforme en ondée, l'oblige à chercher un abri dans une porte et ce n'est qu'à midi qu'ils arrivent au palais.
Ce palais est encore tel qu'il fut décrit par Mage (i). Une muraille haute de 6 mètres, avec des tours aux angles et sur le milieu des fronts, et gardée par des factionnaires, esclaves bambaras. Ces factionnaires sont parfois des enfants, incapables de résister; mais on sait qu'ils ont une consigne et le plus fier Toucouleur s'arrête devant lui. La première porte franchie, on en trouve une seconde, puis une antichambre longue de 20 mètres, large de 10, haute de 3, sombre, dont la toiture en chaume est soutenue par d'énormes piliers peints en jaune d'ocre. Le sol est couvert d'un sable fin. L'Emir est accroupi sur une natte très fine et couverte d'une peau de chèvre. Il porte le costume déjà décrit, moins le turban. Il a devant lui son koran et sur son koran son
(i) Mage, op. cit., p. 210.
404 aUATRièME PARTIE. — CHAPITRE lîl
sabre. A côté sont ses souliers, à sa droite est sa canne-sceptre. Autour de lui, une vingtaine de personnages sont accroupis sur le sable.
Soleillet le salue en arabe en lui serrant la main. Suivant l'usage français, il garde ses bottes et retire son bonnet. Il s'assied ensuite, comme les autres, sur le sable, Samba N'diaye se pbce près de lui, sur un signe de l'Emir, et par l'intermédiaire de Samba, car l'Emir parle poular, la conversation s'engage ainsi :
Ahmadou, — Etes-vous bien reposé de vos fatigues.
Soleillet. — Je vous remercie : je suis très bien et tout heureux de vous voir.
A. — C'est certainement une preuve de grande confiance que vous nous avez donnée en venant ainsi, seul et sans armes, de votre pays ici. Je crois qu'aucun blanc ne l'a fait.
S. — En 1796, il y a 82 ans, un blanc est également venu seul ici. Il se nommait Mungo Parle. On doit se souvenir de lui à Ségou.
Ici tout le monde se met à causer et Samba m'explique que je dis vrai, que les griots ont conservé des chants sur ce voyageur, qui avait une grande barbe et un chapeau.
L'Emir reprend :
— N'avez-vous pas eu peur pour venir ici ?
S. — Non, car partout nous sommes dans la main de Dieu. Salomon, dans toute sa gloire, Alexandre, dans toute sa puissance, n'ont jamais pu toucher à un seul cheveu du moindre des captifs sans la permission de Dieu.
Lorsque cette réponse fut traduite par Samba, un murmure approbateur parcourut l'assemblée.
A. — Connaissez-vous les canons ?
S. — Non, je suis un taleb (lettré). L'encre a souvent taché mes doigts ; la poudre les a rarement salis.
Après cette réponse Soleillet entend de tous côtés les mots : Tierno (marabout), Toubak (européen).
A. — Vous avez pour moi une lettre du gouverneur ?
PREMIERE SEMAINE DE SOLEILLET A SÈGOU 4O5
S. — Oui. — Je suis aussi chargé de vous remettre en son nom un fusil. J'ai apporté aussi un cadeau, qui sera peu pour vous, mais qui témoignera de mon désir de vous être agréable.
Soleillet remet la lettre et le fusil du gouverneur et présente en son nom une belle filière de corail et trois grosses boules d'ambre.
L'Emir prend la lettre, la place dans son Koran et donne aux griots les objets à déballer. Pendant ce temps la conversation reprend.
A. — On a dit que Mage était mort. Et le docteur (M. Quintin) vit-il encore ?
S. — Mage est mort, mais le docteur va bien.
On apporte les objets déballés et l'Emir dit à Samba : « Dis au Toubak de s'en aller », ce que celui-ci traduit poliment par : « Le Roi demande si vous n'avez besoin de rien ».
Soleillet, qui avait compris, se lève, dit à Samba de remercier l'Emir, salue S. M. à la façon arabe et touche la main qu'elle lui tend.
Samba sort du palais avec Soleillet, mais il y rentre et le voyageur retourne à sa demeure avec Yaguelli.
Depuis l'année dernière, Ahmadou a fait revenir sa mère de Dinguiray. Il passe des journées entières avec elle, la transforme en vraie Validé (r). Soleillet envoie à cette princesse ua cadeau de parfumerie et d'étoffes. Elle l'en fait immédiatement remercier et lui envoie des gourous.
(i) Les hommes du Soudan occidental ont pour leurs mères la plus vive affection. Un homme, riche ou pauvre, se croirait deshonoré, s*il n'avait pas avec lui sa mère pour l'entourer de prévenances, de respect et faire tout le possible pour la rendre heureuse.
Ahmadou aurait bien voulu châtier son frère Abibou, chef de Dinguiray, mais Abibou avait en son pouvoir Fatma, mère d'Ahmadou, et ne craignait rien^ L'émir, arrivé au pouvoir, se hâta d'entamer des négociations avec son frèrei et fit, pour avoir sa mère, les plus grands sacrifices. (Voir Pietri, les Frafiçais ail Xiger, voyages et combats , Paris, Hachette, 1885, pp. 104 et seq. — Gallieni, Voyage au Soudan Français, Haut-Niger et pays du Ségou^ 1879-81 ; Paris, Hachette, 1885, PP- 421, 422).
En rentrant, Soleillet ne peut retirer ses bottes qu'avec la plus grande peine parce qu'elles sont imbibées d'eau. Les plaies de ses jambes et de ses pieds, qui étaient cicatrisées, se rouvrent, et il est obligé de rester nu-jambes et nu-pieds.
Samba revient sur les deux heures et paraît très satisfait : l'Emir et son entourage sont contents de Soleillet qui est accepté comme taleb et reçoit définitivement le nom de Tierno Toubak. L'Emir trouve qu'il a la figure arabe et a beaucoup admiré sa très longue barbe.
Soleillet fait tuer le bœuf et les deux moutons, donne de la viande à toute la maison, aux voisins amis de Samba et aux pauvres. Il remet aussi à Samba les 40000 cauris et la moitié de la barre de sel. Il garde le miel et les gourous, qui sont alors très chers à Ségou, pour en oflrir à ceux qui viendront le voir.
Vendredi 4 octobre, — Soleillet a les pieds et les jambes enflés jusqu'aux genoux et ne peut se tenir debout sans douleur.
Les corcîguis et les femmes qui servent l'Emir viennent le voir. Il donne à chacune d'elles une petite glace carrée garnie en cuivre doré et un petit flacon d'odeur. Elles paraissent contentes.
Sur les deux heures, Demba arrive avec la mule et les ânes. La mule est attachée dans la cour de Samba et les ânes sont envoyés dans les villages, chez ses captifs.
A trois heures, Soleillet a la fièvre. Souley et Samba le massent.
Samedi / octobre, — Soleillet donne à Demba, en marchandises diverses, la valeur du nombre de pièces de guinéc convenu à Bakel. Il va pouvoir les transformer en cauris.
Dimanche 6 octobre. — La première partie de la nuit a été pluvieuse et la seconde étoilée.
Soleillet sort, malgré ses maux de jambes. Sur une place, il voit de laides femmes griotes qui dansent au son d'une musique composée d'un triangle et d'un instrument à clavier dont les marteaux frappent sur des calebasses et donnent des sons assez agréables.
PREMIÈRE SEMAINE DE SOLEILLET A SÈGOU 407
Demba revient furieux. Il est allé au marché pour ven4re ses marchandises et les griots l'en ont empêché par leurs chants. Cela doit durer, paraît-il, jusqu'à ce qu'il leur ai fait un cadeau, et plus il tardera, plus ils seront exigeants.
Personne, pas même l'Emir, ne peut s'opposer aux griots. Ds ont le droit de débiter leurs chants où ils veulent et d'y dire ce qu'ils veulent. Quand ils disent du mal de quelqu'un, ils ne mentent jamais; quand ils louent, ils tombent facilement dans l'exagération. Tout le monde, depuis l'Emir jusqu'au dernier des captifs, les craint et désire être bien avec eux; tout le monde achète, par des cadeaux, leurs louanges ou leur silence.
Une vieille femme sait un chant composé contre l'Emir par les frondeurs de Nioro : elle n'a qu'à se placer devant lui en faisant mine de vouloir chanter pour qu'il lui donne tout ce qu'elle veut.
Les griots qui amusent la population par leurs chants et leurs danses se croient le droit de percevoir un impôt sur tout le monde : Soleillet l'a payé, on le réclame à Demba. Les griots et les griotes ont toutes les maisons ouvertes. Ils sont courtiers en mariages et proxénètes. Leur vie est heureuse, mais ils sont privés des honneurs de la sépulture et leurs cadavres sont placés dans des arbres creux. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, leurs femmes et leurs filles ont des mœurs régulières. ,
Lundi 7 octobre, — Yaguelli a emporté de Saint-Louis quelques marchandises. Il vend 10 000 cauris une bouteille d'odeur qu'il a payée 3 fr. 50 a Saint-Louis et qui vaut i franc en fabrique. Il achète pour 4 000 cauris une pagne (en yoloff, iamha sembiy en poular, dissa) qui vaut 20 francs à Saint-Louis. Ainsi, un objet qui vaut i franc en Europe est vendu 30 francs à Ségou.
Ces prix ont pour cause la difficulté des communications. Ces difficultés surmontées, la bouteille d'odeur que l'on achètera i fr. 50 à Saint-Louis sera vendue 3 fr. 50 à Ségou, mais, au lieu d'une bouteille on en vendra 500.
Mardi 8 octobre. — Samba, qui a vendu toutes ses marchandises
408 aUATRlÈME PARTIE. — CHAPITRE III
et rempli de cauris un sac à distribution, amène à Soleillet une fille de i6 à 17. « Je suis votre captif », lui dit-il, a et je ne veux pas l'acheter si ce n'est votre bon plaisir ». — « Si j'étais le maître », répond le voyageur, « on ne vendrait personne ». Samba l'achète 130000 cauris. Il paraît que c'est très cher, mais la jeune fille est très bien et garantie vierge.
Compter 130 000 petites coquilles c'est toute une aflfaire, mais deux femmes dont c'est le métier s'en chargent et le font en moins d'une heure.
A deux heures, Soleillet reçoit la visite d'Aguibou, frère de l'émir. Il est d'un noir très foncé, laid de figure, sans aucun des traits des autres fils de Cheikou. Il a l'air très intelligent. Il est disgracié pour des faits que nous avons racontés plus haut. Ahmadou a dit : « Moi vivant, il ne sera jamais qu'un simple particulier pauvre ».
Depuis 1876, date de la mort de Seydou, frère germain d'Aguibou, Dingraye est restée sans chef. Une coalition s'est formée ayant à sa tête le beau-père d'Aguibou, et les habitants ont signifié à l'émir qu'ils voulaient pour chef Aguibou, et pas d'autre. Sur le conseil de Zeidou Zelia, l'émir a cédé et nommé Aguibou chef de Dingraye. Il pouvait craindre d'ailleurs de perdre ce pa)'^s par une plus longue résistance.
Aguibou pose à Soleillet, sur la France et le Sénégal, des questions qui indiquent un homme sérieux et réfléchi.
Quand il se retire, Soleillet donne pour lui, au captif qui le suit, deux flacons d'eau de lavande. Le prince se retourne pour remercier.