CHAPITRE IV
SÉJOUR A sfecou (suite)
La princesse Marie Ken, blanchisseuse de Soleillet. — Tentatives de Samba N'diaye pour convertir Soleillet au mahométisme. — - La princesse Marie Ken chez elle. — Nouvelle visite des captives de l'émir. — Soleillet ne peut obtenir la tête d'un supplicié. — Il devient médecin du tamsir de Ségou. » Il envoie un courrier à Saint-Louis. — Un nuli-nké volé par un talibé. — Il faut savoir jouer du nom de Dieu. — La queue d'un âne. — Les idées de Samba sur la navigabilité du Niger. — L'or du Bouré. — Culte des ancêtres. — Des imes qui amassent de l'or pour leurs parents vivants. -— Croyances religieuses du Bouré. •— Souley mordu par un toutou. — Un fils naît à Samba N'diaye. — L'histoire d'un nommé Espina racontée par Samba. — - Comment Ahmadou rend justice aux kafir. — Moktar, cuisinier, bourreau, coiffeur, etc., etc., de S. M. l'émir Ahmadou.
Mercredi 9 octobre. — Un des principaux officiers de Cheikou, Sirey-Eliman (i), prince toucouleur, vient voir Soleillet.
Une grande négresse âgée, qui porte beaucoup d'or et le costume de Saint-Louis, dit au voyageur : Bonjour, monsieur Soleillet. Ça va bien? merci! lui fait la révérence et continue la conversation ^n yoloff. C'est la princesse Marie Ken, sœur de père et de mère du lam Toro Samba Oumané. Elle est française et fait savoir qu'en cette qualité c'est à elle que revient l'honneur de prendre soin du linge de Soleillet. Une captive qui lui sert de suivante place le linge sale dans une calebasse qu'elle avait apportée à cet effet. En partant, elle recommande à Soleillet d'aller la voir, et celui-ci écrit gaiement sur son carnet : « J'ai eu pour blanchisseuses des
(i) Elitnan est un titre qui équivaut À celui de Bey.
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» reines et des princesses ! Comment ne serais-je pas fier ? On le » serait à moins ».
Jeudi 10 octobre. — Ce matin, Samba N'diaye a essayé de convenir Soleillet au mahométisme. Ce devait être bien tentant, car Samba assurait que Témir lui donnerait des femmes, des maisons, des chevaux, de l'or, des captifs, tout ce qui peut faire le bonheur d'un bon musulman.
Le soir Soleillet va se promener avec Yaguelli au village des Somonos situé à l'est de la ville. Ils s'y rendent en suivant le bord du fleuve. Avant de rentrer, ils vont voir la sœur du lam Toro. Elle a une maison très grande et fort belle. Elle doit être riche, à en juger par l'or qu'elle porte sur elle, car à Ségou les femmes libres portent rarement de l'or, l'émir ayant l'habitude de s'en emparer sous le plus léger prétexte et de n'en laisser porter qu'à ses captives et aux captives de ses favoris. Cette femme doit certainement à son titre de princesse du Toro d'avoir pu conserver ses parures, et cependant, dit Soleillet : « Elle est ma blanchisseuse! »
A la suite de cette promenade, Soleillet a de nouveau les pieds et les jambes enflés. Il lui faut se résigner à garder la chambre pendant quelques jours.
Vendredi ii octobre. — Des captives de l'émir lui rendent visite. Elles sont couvertes de plaques d'or. Il leur a déjà fait des cadeaux. Elles viennent voir s'il est disposé à les renouveler. Il les remercie de l'honneur qu'elles lui font et les assure qu'il les recevra toujours avec plaisir. Cette gracieuse réponse paraît peu de leur goût.
Samedi 12 octobre. — La température, qui n'a pas varié sensiblement depuis l'arrivée de Soleillet, s'élève un peu. Le thermomètre accuse à deux heures + 3oV> ^ ^^^ heures -\- 29^9'.
Un Poulo, reconnu pour être du Macina, est décapité et son cadavre est exposé sur la place du marché.
Soleillet dit à Yaguelli et à Samba de lui procurer la tête du supplicié. Il ne peut même pas obtenir d'eux qu'ils en parlent.
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Dimanche i) octobre. — Visite au vieil Ali Bo, chef des captifs de rémir.
Lundi 14 à vendredi 18 octobre. — Le thermomètre varie de -f- 26*'9' à + 30°i'. Les nuits sont parfois pénibles.
Samedi ip octobre. — Le Tamsir (chef de la religion musulmane à Ségou) souffre de Testomac et ne peut plus digérer. Depuis une dizaine de jours, un captif vient chaque matin chercher le remède du Tamsir ; une infusion de copeaux de cassia amara. Cela produit d'excellents effets puisque cet important personnage vient remercier Soleillet et lui dire qu'aucun remède ne lui a fait autant de bien. Le Tamsir est un bel homme, aux traits fins et réguliers, à peau rouge et yeux expressife. Il se nomme Tierno Adoul Cadi, est gendre de l'émir et porte une épée de médecin de marine.
Dimanche 20 octobre. — A deux heures, Demba part avec le courrier de Soleillet. Il aura une bonne gratification s'il arrive à Saint-Louis dans l'espace de deux mois, et une punition s'il arrive en retard d'un jour. Il y a dans le courrier une lettre adressée au gouverneur dans laquelle Soleillet demande pour Yaguelli la médaille militaire. Yaguelli, qui n'était, au départ de Saint-Louis, qu'un serviteur, est devenu, par son intelligence et sa fidélité, un ami. Soldat, il devait être récompensé en soldat. Il a été fait droit à la demande de Soleillet.
Dimanche 27 octobre. — Dans la matinée, un mali-nké vient trouver Soleillet. Il assure qu'il est ami des blancs, ayant été élevé avec les anglais de la Gambie, que Soleillet est un chef blanc et doit être son protecteur. Celui-ci répond qu'il n'est pas chef, mais simple taleb, et qu'il ne saurait protéger personne, a Cela ne fait rien, répond le mali-nké, il faut que vous connaissiez mon affaire. Il y a un an, je suis venu ici avec un âne chargé de marchandises de la valeur de cinq captifs. Un talibédu nom de Baraïm m'a dit de lui laisser mes marchandises, de rentrer chez moi et qu'à mon retour j'aurais les cinq captifs. Je suis ici depuis un mois. Baraïm a l'air de ne pas me connaître et fait la sourde oreille quand je lui parle ». — Je ne puis rien à cela, répond So-
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leillet. Je ne suis rien ici, pas plus qu'en France ». — « Demain, réplique le mali-nké, j'irai me plaindre à l'émir ».
Lundi 28 octobre. — L'émir a été informé que Soleillet a vu des malades, qu'il a guéri les uns et soulagé les autres. Il lui fait donc dire par Yalli Amadi, chef des capti&, qu'il y a d'autres malades et le prie de les guérir tous. « Grâce à Dieu, répond le voyageur, j'ai des remèdes et j'en donne à tous ceux qui viennent le matin ; mais la santé est entre les mains de Dieu et il la donne à qui il veut ».
Sur les cinq heures le captif de Samba chez qui sont les ânes vient avec la queue de l'un d'eux, ce qui veut dire que la pauvre bête est morte.
Mardi 29 octobre. — On apporte la queue d'un second âne.
Le soir, Soleillet et Samba ont une très intéressante conversation sur la navigabilité du Niger.
D'après Samba, le fleuve n'est navigable qu'après Koulikoro. Entre ce point et Bammako se trouveraient des roches que les pirogues légères peuvent franchir aux hautes eaux, mais qui restent impraticables pour les chalands et les grandes pirogues. A partir de Koulikoro, on peut naviguer jusque bien au-delà de Timbouktou, probablement jusqu'aux chutes de Boussa. Il dit en outre qu'en suivant la rive gauche du fleuve on peut aller jusqu'en Egypte. Samba parle ensuite du Bouré et de ses mines d'or. Les habitants et leurs captifs ne feraient que ramasser de l'or. Ils payeraient avec de l'or leurs armes, leurs vêtements, leur nourriture, et même des objets de peu de valeur. Ce serait un véritable Eldorado. Bien que le pays soit réellement riche en or, il faut beaucoup rabattre de ce que dit Samba.
L'or qui se trouve dans les alluvions du fleuve est recueilli par les femmes et les enfants. Ils sont munis de sebilles en bois qu'ils remplissent moitié de terre ou de sable aurifère et moitié d'eau. Ils mêlent le tout en donnant à la sebille un mouvement giratoire, et en la tenant un peu inclinée. L'eau s'échappe ainsi peu à oeu avec la terre et l'or pur reste au fond du vase.
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Les hommes s'attaquent aux placers, forent des puits et des galeries et découvrent souvent d'assez gros morceaux d'or.
Tous les gens du Bouré portent à la ceinture une corne de chèvre qui contient leur or. On assure qu'ils trouvent le précieux métal jusque dans la poussière de leurs chemins. Cela paraît imaginaire. Il est certain toutefois que l'or est assez commun pour que les habitants ne le pèsent pas et se contentent, pour en apprécier le poids, de s'en verser dans la main.
Il y a, dans le Bouré, peu de Musulmans, encore ne sont-ils Musulmans que de nom. Leur religion se réduit au culte des ancêtres. Ce culte serait admirable s'il n'était mêlé de superstitions. Près de chaque village se trouve un bois sacré où les âmes des morts s'établissent tantôt dans un arbre touffu, tantôt dans un nid de termites.
A la nouvelle lune et dans certaines circonstances, on va sacrifier, danser et chanter en leur honneur. Si les vivants oubliaient ces cérémonies, les morts les en puniraient.
Si un mineur est enseveli dans un éboulement, ce qui est assez fréquent, on ne fait rien pour le dégager. Le puits devient la propriété de sa famille. Un an après l'accident, on l'ouvre et si le mort était un brave homme, on trouve autour de lui beaucoup d'or que son âme a ramassé pour sa famille.
Les gens du Bouré croient à un Être supérieur qui a sous ses ordres de bons et de mauvais esprits. Us font des sacrifices aux premiers pour se les rendre favorables, et pendent aux arbres des chiffons et des ficelles pour se garantir des autres.
Le Bouré était soumis à l'Hadji Omar et lui payait un tribut annuel de 10 000 gros d'or. U ne le paye plus depuis que l'émir est allé à Nioro. On assure cependant qu'il doit envoyer, cette année, une ambassade à Ségou.
Sur les onze heures, au moment où Soleillet venait de s'endormir, il est réveillé par un cri strident parti de la galerie. Il allume une bougie et voit Souley, le boubou relevé, les cuisses remplies de sang, qui entre dans sa chambre en faisant les contorsions d'un
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homme qui souffre cruellement. Un toutou a failli lui interdire à tout jamais les douceurs de la paternité !
Soleillet appelle Yaguelli pour le panser.
Il y a des nuits où Ton ne saurait être tranquille. Soleillet est à peine étendu sur son tara que Samba traverse sa chambre et va crier dans la cour. Il rallume sa bougie, et quand Samba rentre, il lui demande la cause de ses cris. « Une de mes femmes va accoucher », répond le bonhomme; « j'ai appelé une voisine pour » qu'elle l'aide et prévienne la sage-femme ». — « Samba », lui dit Soleillet, « vous aUez avoir un fils (i) ; comment l'appellerez- » vous ?» — « Si j'ai le bonheur d'avoir un fils, il portera le » nom de mon père. Je viendrai vous le dire dès que je le » saurai ».
Environ une heure après, alors que Soleillet fumait sa pipe, Samba revient radieux, annonce qu'il a un fils et que ce fils s'appellera Ousman Boun Affan.
Soleillet profite de l'occasion pour le faire causer sur sa famille; Samba en profite aussi pour prêcher à Soleillet les beautés de l'Islam et lui conter cette histoire :
« De 1830 à 1832, au commencement du règne du roi Philippe, » il y avait à Saint-Louis un maître d'école nommé Espina qui » était lié avec des noirs musulmans et des marabouts. Il appre- » nait Tarabe et lisait le koran. Un jour il fut surpris par ses » élèves faisant le salam dans sa chambre. Ceux-ci le dirent dans » la ville et les blancs se moquèrent de lui. Il vendit tout ce qu'il » a^ait, acheta quatre chameaux et dit qu'il partait pour la Mekke. » Depuis, on n'a plus entendu parler de lui ».
Soleillet croit, tout d'abord, qu'il s'agit de René Caillié ; mais d'après les explications de Samba, il s'agirait d'une autre personne.
(i) Soleillet se faisait prophète à bon marché : Souley était vieux, sa femme était jeune et presque toujours, dans ces conditions, les unions donnent des garçons.
Enfin Samba s'en va et Soleillet fait son possible pour dormir.
Mercredi }o octobre. — Le matin, en allant au marché, Yaguelli a vu couper la tête à trois hommes, et, suivant l'usage, les corps sont exposés près du marché. Il a reconnu le corps du Mali-nké qui était venu voir Soleillet le 27. Soleillet va aux informations auprès de Samba. Voici ce qu'il apprend : le Mali-nké a fait sa plainte à l'émir le 28. Celui-ci lui promet de voir Baraïm et l'invite à venir le surlendemain. Le 29, Baraïm, mandé par l'émir, ne nie pas la dette, mais il déclare que le Mali-nké est un héfir (infidèle).
L'émir permet aux Aa/îret aux marchands de gourous de séjourner à Guigné, mais il leur ferme absolument le reste de l'empire. Ahmadou laisse volontiers en paix les voleurs et les assassins, mais un infidèle, oh ! non : de quel œil Allah verrait-il un pays souillé par sa présence ? Il répond donc à l'honnête Baraïm : c'est bien, nous le punirons. Ce matin, quand le Mali-nké s'est présenté à l'émir, sa dévote Majesté a fait venir Moktar et lui a dit : « Voilà un homme qui a soif! » Moktar emmène le Mali-nké et deux autres kafir et fait tomber les trois têtes sur la place du marché.
Moktar a remplacé Artisek, le cuisinier royal dont parle Mage, comme exécuteur des hautes œuvres. Moktar cumule : à l'emploi de bourreau, il réunit plusieurs fonctions de confiance ; il remplace les cordons des chapelets de l'émir; il bat de la iabala (grand tambour) devant Sa Majesté quand elle sort; il lui fait chaque jour un coufouné (bonnet) et lui rase la tête tous les vendredis (i).
Cet « homme de têtes » honore tous les jours Soleillet de sa visite, daigne manger ses colas et lui faire des coufounés qui d'ailleurs sont taillés admirablement et cousus d'une façon merveilleuse, à ce que disent les dames qui les ont vus. Avec tout cela, Moktar est un grand et beau noir, à figure douce, et doit être d'une force herculéenne. Pour couper les têtes, il se sert d'une lame de sabre d'oflflcier d'infanterie de France.
(i) Tous les matins, Témir met un vêtement complet neuf. Tous les vendredis il prend des chaussures neuves et un turban noir qu'il ne met que ce jour-là.